‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 13 sur 98 · LA CHASSE AUX PLACES · texte numérisé non relu

LA CHASSE AUX PLACES

'V Agence Havas, fidèle historiographe des grands de la terre, nous apprend chaque année, vers la fin de décembre, que M. le Président de la République vient d'agréer l'offrande du premier exemplaire de YAlmanach national.

Les journaux enregistrent pieusement cette nouvelle, à laquelle d'ailleurs personne ne fait attention, h' A Imanach national rejoint, dans la bibliothèque présidentielle, les autres almanachs, ses prédécesseurs. Tout est dit, jusqu'à l'hiver suivant, h' Agence Havas n'a plus qu'à conserver dans ses cartons, pour la ressortir en temps utile,l'invariable et annuelle formule : « M. le Président de la République a bien voulu agréer l'hommage du premier exemplaire de YAlmanach national ».

Cet almanach mérite mieux que cette brève mention chronologique. Il faut le lire, le dépouiller, l'annoter, en historien, comme si ce livre nous fût venu des archives de Byzance. h' A Imanach national est un document historique de premier ordre.

C'est le catalogue, fort alléchant, de toutes les grosses places, de toutes les sinécures, de toutes les faveurs, de tous les galons et de tous les « émoluments » par lesquels la République française récompense le zèle, l'assiduité, la patience, les sollicitations, les services, les parentés, les intrigues, et quelquefois le mérite des citoyens.

démocratique. Et il interroge, in petto, ses contemporains : Pourquoi cette augmentation excessive des chamarrures et des « hochets de la vanité », vestiges d'un temps abhorré, cent fois flétris par plusieurs démocrates, lesquels, d'ailleurs, sont maintenant titulaires de l'Etoile-Brillante-de Zanzibar!

C'est la suite des spirituelles antithèses de Y Al* manach national...

Je ne sais si M. le Président de la République a eu le loisir ce lire cet almanach, qui lui est respectueusement dédié. On raconte que l'empereur Napoléon prenait plaisir, en ses nuits d'insomnie, à étudier les « états de situation » où ses ministres lui énuméraient purement et simplement les fonctionnaires de son empire. Il préférait la sécheresse de ces nomenclatures à la verbosité et à l'emphase des « rapports officiels », généralement entachés de servilité et de mensonge.

Nous autres, nous qui sommes, après tout, le « peuple souverain », nous avons le droit, tout comme l'empereur Napoléon, d'exiger qu'on nous rende des comptes.

Or, les listes, apparemment véridiques, do Y Almanach national nous apprennent que Ton augmente terriblement — et sans nous demander notre avis — le nombre des places payées par nous. Les impôts sont de plus en plus lourds et importuns. La raison de cet ennuyeux phénomène

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n'est pas difficile à saisir. Le nombre des agents s'accroît en raison inverse de Y activité fournie. Nous rétribuons, de notre bourse, beaucoup de gens qui, étant de plus en plus nombreux, travaillent de moins en moins. C'est une loi naturelle.

Au ministère des travaux publics, une vingtaine de fonctionnaires, superbement titrés, sont chargés de veiller sur nos ponts et sur nos digues, sans compter le Conseil général des ponts et chaussées, qui comprend vingt-cinq spécialistes ; sans compter les inspecteurs généraux des ponts et chaussées, qui sont au nombre de quarantedeux. Les ponts se rompent, les digues crèvent 1 , et, après chaque catastrophe, ces messieurs (par un étrange phénomène) se félicitent les uns les autres.

Au ministère de l'instruction publique et des beaux-arts, ils sont huit pour « inspecter » et pour « conserver » les théâtres.

Qu'inspectent-ils? que conservent-ils?

Dans les bureaux de la préfecture de la Seine et de la ville de Paris, l'effectif est remarquablement nombreux. Si, de ce côté, nous sommes mal servis, ce n'est pas faute de serviteurs. Je trouve ceci, sous la rubrique Secrétariat général : 1° un chef du secrétariat général ; 2° un secré-

1. Par exemple, la digue de Bouzey, qui creva en ravageant tout le pays a 10 kilomètres à la ronde... après quoi plusieurs ingénieurs furent félicités et peut-être décorés.

■Tu*

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