‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 19 sur 98 · EDMOND SCHÉRER · texte numérisé non relu

EDMOND SCHÉRER

payaient cinq francs pièce. On finira par mettre les mandats législatifs en adjudication.

La République française, dans son numéro du 12 avril 1882, publia une lettre par laquelle un électeur demandait une montre en argent à son député, i comme souvenir de sa noble et bienveillante personne ». « Outre le besoin, écrivait le malin solliciteur, je serai fier de pouvoir dire à nos adversaires politiques que vous n'oubliez pas vos bons amis. » Par une attention délicate, l'auteur de la lettre réclamait la pbotographie de son député en même temps que la montre.

Edmond Scbérer, rappelant tous ces faits, concluait ainsi :

Quelle est la situation faite à un gouvernement par les abus dont nous venons de parler? Il se voit enfermé dans un cercle vicieus. Pour rompre avec ces habitudes, pour fermer la porte aux solliciteurs, il lui faudrait la force que donne une majorité acquise, et la majorité sur laquelle il s 'appuie met pour pris à son concours les faveurs dont elle a besoin pour récompenser des services électoraux. Pour réformer des abus si enracinés, il faudrait à un ministre une autorité que l'on puisait jadis dans les grandes ninc>>plioiis politiques et dans W triomphes éclatants de la tribune, mais qu'on est obligé de chercher aujourd'hui dunn ta witisfitriion r/cs intérêts. Que de fois un chef de cabinel, pour peu qu'il ait eu le cœur un peu liaut placé, doit être tenté de rompre en visière à un système qui fausse Ion tes nos institutions! Hélas! la réflexion vient; froisser les quémandeurs, c'est provoquer des désertions, c'est risquer une crise ministérielle, peut-

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Et il concluait ainsi :

Si, par malheur, il pouvait être établi que le régime parlementaire est impossible en France, que les hommes y sont incapables de ce degré de bon sens, d'intelligence, de désintéressement sans lesquels il ne peut fonctionner, encore une ibis les conséquences seraient graves. Cela voudrait dire, messieurs, que tout ce que la France a souffert d'agitations et de déchirements depuis cent ans a été en pure perte! Cela voudrait dire qu'après avoir voulu ardemment la liberté, qu'après l'avoir poursuivie à travers des mers orageuses, qu'après avoir cru la saisir et la posséder, elle la voit s'abîmer soudain dans un dernier naufrage, et se voit elle-même vouée sans remède au despotisme ! Cela voudrait dire qu'après avoir rompu tragiquement, il y a un siècle, avec une Maison dont la grandeur était sans égale dans l'histoire, elle se voit condamnée à tomber épuisée, n'en pouvant plus, non pas entre les bras, mais sous les pieds du plus audacieux, du dernier des aventuriers.

Je vous dis à vous, mes collègues républicains : faites que la République redevienne ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être, le règne de la loi ; faites que chacun s'y sente protégé dans ses biens, dans sa personne, dans ses croyances, non seulement contre les bruits et le tumulte de la rue, mais contre la diffamation et la calomnie, contre les coups de cette puissance formidable, sans frein, sans mesure, qu'on appelle la presse. Et je vous dis à tous : Conjurez, détournez les convulsions, les hontes^ les ruines...

En parlant de convulsions et de hontes, en prononçant le mot de corruption, — en dénonçant « le charlatanisme qui continue son œuvre, entraînant les faibles, achetant la complicité des habiles, obtenant — on ne sait comment — de certaines personnes dont l'honneur et la droiture

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étaient encore la plus grande force, un semblant d'adhésion», — M. Challemel-Lacour semblait se tenir dans des généralités oratoires. Le public a su depuis que ces formules, si larges qu'elles fussent, n'étaient pas encore capables d'enfermer toute la somme de germes infectieux dont souffrait notre pauvre République.

Les défauts et les vices du parlementarisme dévoyé appellent un Balzac. Récemment, un de nos jeunes romanciers a essayé d'exploiter cette riche matière.

Je crois utile de résumer ici en un raccourci aussi bref que possible un récit que M. Georges Lecomte intitule les Valets. Rien ne me semble plus propre à illustrer les théories abstraites de Tocqueville. On verra, par l'exemple du député Denisot, ce qu'est devenu, à certains degrés do la hiérarchie parlementaire, ce personnel qui, dès 1830, était méprisable ! .

Il y avait une fois, dans le chef-lieu « quelconque » d'un arrondissement quelconque, un médecin absolument quelconque, qui s'appelait

UntUNol.

\iii pénurie d'hommes dont souffre la province,

ilt'imU que la plupart des provinciaux intell i-

gouU ^migrent à Paris, — fît de ce Denisot, dans

*on i'IwMiou, une manière de personnage. Chaque

l. /-ta \fahti, |mr Georges Lecomte, 1898.

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