LES ELECTEURS ET LES ELUS
soir, au principal café de son arrondissement, il pérorait sur la politique, entre deux parties de manille avec le percepteur, et deux carambolages avec le sous-préfet. C'est ainsi qu'en ses années d'apprentissage il s'initia au secret des affaires d'État. A force de tâter le pouls à ses compatriotes et de leur appliquer machinalement des cataplasmes routiniers, le docteur Denisot devint très populaire dans sa circonscription. Il entra d'abord dans les honneurs préparatoires qui sont, pour ainsi dire, le vestibule des grandes dignités. Il fut conseiller municipal, conseiller d'arrondissement et même conseiller général. Il présida (bien qu'il n'eût jamais été militaire ni athlète) des sociétés de tir et de gymnastique. Il s'occupa de comices agricoles, encore que l'agriculture fût la dernière de ses occupations et (comme on dit) le cadet de ses soucis. Il fit entendre, aux distributions des prix de son collège communal, des paroles sages : « Vous serez, mes chers enfants, de bons citoyens, dévoués à nos institutions. Un grand devoir vous incombe. Vous n'y faillirez pas! » Dans les ripailles démagogiques, il se montrait plus audacieux. Il flattait, sans malice, sans dessein prémédité, par l'effet d'une complaisance instinctive aux désirs de la multitude, les plus viles passions. Ce président de plusieurs sociétés de tir entretenait, dans l'âme des foules, l'idée que jamais plus la France ne ferait la
M*> l.K MW.AISK DP LA DÉMOCRATIE
guerre. De sorti» que. sans être malhonnête ni menteur, mais simplement par servilité inconsciente , Oenisot, ew/r'/ du peuple souverain, exploita, d'un cote, le patriote bavard et pittoresque, le « franc-tireur » qui se dissimule sous no* habits civils, et il utilisa, d'autre part, au prolit de ses intérêts électoraux, le Panurpre naturellement fuyard et très ennemi des coups, qui m* cache communément sous les redingrotes de nos bourgeois et sous les blouses de nos rustres.
loi j'ajoute quelques impressions personnelles au rtfoit de M. (ieorsres Leeomte. Car je connais DeuiaoL Kl, d'ailleurs, qui est-ce qui ne connaît pas l)eni*ot? Ce docteur en médecine est uni- \er»el% Il est éternel. Il a vécu, dans la république athénienne sous le nom de Dicéopolis, et Aristophane lui attribue des propos qui. dépouillés de leur attirail mythologique, sont singulièrement actuels» Denisot, dans la cité antique, sYst appelé aussi Démoslhéne» Et, sous le nom de cet esclave ^qiul ne faut point confondre avec HUnalre orateur des / l Ai7i/yiif/iif\sl 1 il racolait, en pleine nie, le* personnages inlluents qui passaient A sa portée. Ecoute* ses conversations avec \\to charcutier t\ qui les oracles ont promis le gouvernement de la chose publique :
Wrto*raÈNR, — Attention! Tourne l\eil droit du côté de \* r *ri<s <?t Pautre vers Ulmloèdoine! Dis-moi, nVs-tu pas fipf A^\rç Athénien en regardant tout cela!
AIUSTUI'ÏÏANF. ET M.
:mnv.
Le charcutier. — Mais lu me fais loucher!
Dlm(19'I'iilnl. — Attention! Tout cela est à loi. Les oracles le déclarent souverain.
Le charcutier. — Souverain? moi, un simple marchand de boudins?
DÉmostiikne. — Justement! Tu es souverain parce que tu n'es qu'un mufle. C'est le nouveau jeu...
Le charcutier. — C'est égal. Je n'aurais jamais cru ça.
Demosthène. — El pourquoi donc? Est-ce que lu no vaux pas les arislos? Est-ce que tu n'es pas aussi canaille qu'eux?
Le charcutier. —Si! si! Faut être un peu canaille dans mon commerce.
Demosthène.— Heureux drôle! 1 Tu es né pour gouverner il République
Le charcutier.
pas d'instruclion !
Demosthène. — Pas d'insli gène, l'instruction. Pour faiii vais d'être trop bien éduqui continue ton métier ! Embr publiques, comme quand tu faire des audouilles. Tire les lu tires les boyaux des coch Allèche le peuple vers ta gai ses manies par l'assaisonncn Le peuple est gourmand de g cornichons el de graillon. V< Tu es cuisinier île sales cuisir non!... Crois-moi, Lu as tou excellent dèm;iL'ogue '...
Ainsi parlait, dans la l'esclave Demosthène, i valet Denisot.
M. Emile Deschanel,
chose qui
n'embéle... J'ai