‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 30 sur 98 · LES SATISFAITS I · texte numérisé non relu

LES SATISFAITS I

i MEDIOCRES

s'exposait à celte erreur, communément répandue, qui consiste à dire trop et à ne pas dire assez. Nous avons encore, Dieu merci! des explorateurs. Mais il est certain que, malgré les exploits de ces vaillants hommes, notre démocratie ne vit pas dans une atmosphère héroïque.

Ni notre librairie, ni notre dramaturgie, ni enfin notre politique ne sont inspiratrices de grandes pensées ou conseillères de belles actions. Les derniers héros de roman datent d'Octave Feuillet, qui est mort, et de Georges Ohnet, dont les personnages nous ont paru sans doute trop magnanimes.

Au théAtre, nos prédilections négligent volontiers les drames courageux et forts, pour s'attarder aux fantaisies n adultérines » des moralistes en déshabillé. Quant à notre politique, elle est tout ce qu'elle peut être. La résignation y a plus de part que l'enthousiasme. Les hommes variables qui ont la charge de présider à nos destinées sont obligés de se rappeler, chaque malin, que la France n'est plus au lendemain de Bocroi, d'.Vuslerlitz, ou même de Hanoï et de Son-Tay.

Ces nouvelles conditions de vie, jointes au bienêtre matériel où s'amollissent les courages, forment autour de la nation un air ambiant qui n'est point propice à réclusion des vertus actives. Les longs espoirs et les vastes pensées ne sont plus à la mode. On vivote au jour le jour. Le souci de

l'avenir immédiat nous dérobe la vue des perspectives éloignées. Nos hommes d'État sont ordinairement préoccupés par les mauvais tours que prépare, dans les couloirs, le machiavélisme des « groupes ». Nos artistes pensent surtoutà la vente de leurs livres, de leurs tableaux, de leurs statues ou de leurs bustes. Chacun ■ fait sa petite affaire >. Et c'est pourquoi les grandes affaires vont mal ou ne vont plus du tout. L'ironie a tué toutes les certitudes, appauvri toutes les sèves, paralysé toutes les énergies. Nous n'avons même plus la force de nier. A quoi, en effet, cela nous servirait-il? Nos ancêtres, gens naïfs, prenaient violemment parti dans les querelles divines et humaines. Intoxiqués de dilettantisme, nous sommes rarement capables d'un tel effort. Les Français, jadis, furent chrétiens ou athées, matérialistes ou spiritual istes, conservateurs ou révolutionnaires. Mai ii le nant, beaucoup de gens n'ont plus la force île déptuer les limites de la réaction religiosâtre, du piélisnie littéraire, du socialisme oratoire, de l'uimnliisme mondain, du mécontentante bavard, ou do l'antisémitisme vociférant. On n'a pas le loisir de songer a la chose publique. On s'occupe de soi, rien que de soi. On s'arrange, on se case, on se débrouille. On a le cultedu « moi », la religion do liibi. Notre philosophie, tout compte fait, c'est (si j'ose m 'exprimer ainsi) simplement le bibisme. En somme, on n'est pas trop malheureux sous

ce régime égoïste et émollient. Surtout lorsque le temps se remet au beau et que le printemps sourit, on est assez disposé à prendre la vie en douceur. Rien d'ailleurs n'est négligé pour que nous soyons le plus joyeux peuple de la terre. Notre régime est à la fois triste et festoyant. C'est un mélange d' « embêtement » et de « noce ». Les Expositions décennales deviendront bientôt quinquennales, en attendant qu'elles soient an- : i.

nuelles. Les Bœufs gras se multiplient et revêtent une majesté de plus en plus officielle et sacerdotale. La cavalcade des étudiants, des « étudiantes » et des blanchisseuses continue d'être pompeuse. f J

Le carnaval s'allonge indéfiniment. Il finira par |^

rejoindre, sans interruption, la mi-carême, le 1" mai, le 14 juillet, la nuit de Noël, en passant par tous les bals de l'Opéra. Si l'on ajoute à ces ^

occasions de noce quelques grands enterrements l^

et deux ou trois solennités franco-russes, on aura £1

l'image d'un peuple en perpétuelles vacances, on jj

réalisera le rêve d'une balade sans fin, d'un bas- ■ ïi

tringue international, invention délirante de la démagogie et triomphe assuré du mastroquet.

Ce spectacle sera peut-être grandiose. Il ne sera pas héroïque. Et, tout de même, nous ne sommes pas encore apprivoisés à l'idée de cette farandole macabre, qui semble être une fin de spectacle, comme l'apothéose finale des féeries. Nous essayons parfois de changer de position. Tels les

malades qui ne sont pas tout à fait agonisants. Nous cédons à la velléité de guérir notre neurasthénie. Nous voudrions remonter aux sources pures de l'antique prouesse. Et nous nous demandons (comme M. Paul Desjardins) pourquoi le crépuscule de ce siècle est, à ce point, privé do grandeur.

La réponse à cette question équivaudrait, si elle était complète, à une étude de psychologie sociale dont je ne puis songer à esquisser, même sommairement, le dessein. Tout au plus pourrai-je crayonner quelques remarques dont le développement exigerait beaucoup d'espace et de loisir.

D'abord, on peut affirmer que l'état de « héros » sera de plus en plus malaisé à tenir. En effet, cet état, pour garder son ancien prestige aux yeux du genre humain, suppose un goût de mystère et certaines habitudes de respect dont nous ne sommes plus guère capables. Les plus authentiques héros de la Grèce et de Rome, s'ils étaient vus de trop près, risqueraient peut-être de perdre un peu de leur héroïsme. Or, nous avons à présent la manie de tout regarder de près. Et les instruments d'optique ne nous manquent pas :

les rayons de Rœntgen, le reportage, l'interview, sans compter la publication des petits papiers posthumes. Qui sait? si l'on découvrait la correspondance d'Aristide le Juste et de Phocion l'Intègre, on verrait peut-être que ces deux honnêtes

politiciens ont connu Arton... Par le temps qui court, il est difficile d'être estimé. De quelle force d'âme ne faudrait-il pas être doué pour essayer de se rendre admirable!

Il y a une autre cause à notre manque de héros. Je la signale incidemment. Tocqueville ne semble pas y avoir songé. C'est 1' « état d'âme » des femmes, lesquelles, décidément, sauf de très rares exceptions, vont à l'encontre de l'héroïsme.

On nous rapporte, dans les histoires et dans les légendes, que les dames du temps passé exigeaient de leurs soupirants une quantité incroyable de vaillantise. Lancelot du Lac, pour arriver au cœur de la reine Guenièvre, dut se mesurer en champ clos avec les plus fameux jouteurs, vaincre des serpents, des dragons et autres monstres, passer un ruisseau à genoux sur le tranchant d'une épée, accomplir enfin les plus extraordinaires exploits. Mais qu'importe?

Amour qui le conduit et mène Si à souffrir lui semblait doux.

L'amour était stoïque en ce temps-là. En un siècle moins fabuleu^, on vit l'altière Julie d'Angennes faire attendre M. de Montausier pendant quatorze ans, afin d'éprouver sa constance... Les femmes sont devenues plus expéditives et moins exigeantes. Non seulement elles ont le sublime en horreur, mais encore on est presque sûr de

tout obtenir d'elles avec un peu de folichonnerie. Si vous vouloz conquérir le cœur de nos charmantes ■ flirteuscs », ne soyez point trop sérieux : on vous trouverait « embêtant ». N'ayez pas l'air do croire à quelque chose ; on vous jugerait ■ gobeur ». Ne péchez point par excès de bonne tenue : on dirait que vous êtes un « pontife ». Les soirs d'été, ne dites pas à votre fiancée que le mariage est une aventure grave et qu'il n'y faut pas entrer à la légère... Elle vous écoutera par politesse, mais elle dira sans doute in petto : « Quel vieux rasoir! »

Soyez blagueur, gouailleur, bostonneur, cotillonneur, dites des bêtises, amusez les gens, soyez drôle, et il n'y aura pas de grand poète, pas de capitaine illustre, pas d'orateur célèbre qui puisse vous disputer, comme on disait jadis, le « cœur des belles », Soyez d'ailleurs timide dans vos ambitions, médiocre dans vos vues; n'ayez point de projet hardi; bornez vos désirs à une « position » confortable, exempte de risques, autant que possible, bureaucratique et casanière : vous vous marierez vite et richement.

Un de mes amis, diplomate de son métier, demanda un jour la fille d'un gros monsieur enrichi uns la finance : * Vous me plaisez, lui dît le monsieur. Mais j'espère bien, n'est-ce pas? que vous allez rester à Paris. Vous ne jouerez pas à ma fille le mauvais tour de l'emmener au

diable? » Il s'agissait, je crois, de Bucarest ou de Belgrade! Le diplomate se soumit, et 4l .continue sa carrière au quai d'Orsay, dans les bureaux.

Un autre de mes amis, après quelques tentatives, vient de renoncer à chercher femme. Que voulez-vous, ce pauvre garçon est résident supé^ rieur en Indo-Chine. Ce titre seul suffît à mettre en fuite les familles effarées.

On a des raisons de penser que le mari idéal, pour beaucoup de jeunes filles et de mères, c'est ceci : Un gentil garçon, un peu quelconque, pas très occupé (le travail « absorbe »); — pas très fort (les maris trop intelligents sont insupportables) ; — bien habillé, docile, n'allant pas au café, mais conduisant volontiers sa femme au bouisbouis; — pourvu de bonnes rentes, et n'ayant aucun penchant aux idées ambitieuses qui empêchent les hommes de dormir et les femmes de s'amuser.

Et tout cela compose, dans notre démocratie folâtre, une espèce d'aristocratie stérile, qui ne vit que pour l'intérêt du moment et pour le plaisir quotidien.

Dans les démocraties, remarque Tocqueville, les arts industriels tendent à créer, en grand nombre et à bas prix, des produits imparfaits et à donner à ces produits des apparences brillantes \

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