‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 39 sur 98 · LE LIT · texte numérisé non relu

LE LIT

des courtes-pointes. Cela durera-t-il? Qui sait? Nos petits-enfants verront peut-être (heureux polissons!) le déshabillage de Pauline dans la prison de Polyeucte, don Diègue en bonnet de coton, le Cid en pantoufles, Chimène en corset, Phèdre, en jupon court, essayant sur le fier Hippolyte « le pouvoir de ses charmes ». L'intéressante Junie s'avancera vers la rampe

dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

Enfin, on verra peut-être, grâce aux innovations d'un habile metteur en scène,

Le fils, tout dégouttant du meurtre de son père, Un bougeoir à la main réclamer son salaire.

Cette mode (disons tout de suite qu'elle est déplorable, n'est-ce pas?), cette mode commença par des exhibitions quasiment clandestines, dans les bouis-bouis de Montmartre. J'ai tâché d'appliquer à ce sujet les sévères procédés de la méthode historique. J'ai suivi les prescriptions de nos bons maîtres les philologues. J'ai réuni des témoignages, compulsé des textes, critiqué des sources. J'ai recherché les origines de cette coutume, aussi impartialement qu'eût fait Fustel de Coulanges pour l'étude des titres romains de la monarchie franque ou M. Wiener pour les filigranes des

papiers lorrains. J'ai abouti à cette conjecture, que je n'ose pas encore soumettre au jugement de l'Académie des inscriptions et belles-lettres : c'est aux environs du boulevard Rochechouart, dans un local appelé le Divan japonais, que commença, sous la direction du « colonel » Lisbonne, la navrante coutume de ces insipides « couchers d'Yvette », dont les lingeries intimes, flairées par les vieux messieurs et par les potaches, finiront par abrutir tous les Parisiens.

De ces hauteurs, Yvette se répandit vers les boulevards, infligea ses « dessous » à tout un peuple, se précipita vers l'objectif des photographes, apparut dans son tub, dans sa baignoire, multiplia ses poses, ses sourires, ses œillades sur les planches des théâtres et aux devantures des papetiers. Ah! ce qu'on s'amuse à Paris! disaient les bons rastaquouères. Et ils demeuraient stupides devant ces étalages ineptes, avant d'aller, dans leurs lointaines provinces, tonner contre les vices de notre grande Babylone.

Maintenant, c'est une obsession. Vous ne pouvez pas aller au spectacle sans assister à cette cérémonie. Partout, des expositions de blanc, des trousseaux nombreux, des assortiments de bretelles et de jarretières. On dirait des réclames de bonnetiers. Partout des pastiches de cette Yvette, apparemment inévitable. On ne fait plus que des pièces (comment dirai-je?) cubiculaires. C'est sur

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