‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 43 sur 98 · Du [njurmil iiinlU|j|i«r ici le* témoignages · texte numérisé non relu

Du [njurmil iiinlU|j|i«r ici le* témoignages

s'épaissir et se propager autour de nous sans que nous en soyons intoxiqués. Il en résulte une habitude de plus en plus exigeante et envahissante, qui amincit, par une usure quotidienne, presque insensible mais désastreuse, la cloison entre ce qui se dit, ce qui se pense et ce qui se fait. C'est un affouillement quotidien, un effritement continu de tous les supports sur lesquels reposait la santé morale de l'individu et de la société. Nous en devenons plus indulgents, sinon pour les fautes d' autrui, du moins pour nos propres défaillances. Blasés par des piments inouïs, saturés de poivre et de gingembre, nous nous acheminons peu à peu vers cette limite de l'ignoble où Ton est obligé de s'arrêter, parce qu'au delà il n'y a plus rien. Il nous faut de l'artificiel, du nouveau. La nature toute nue à présent nous paraît fade. Doucement abrutis par ce libertinage forcené, nous sommes à bout d'équivoques, à bout de transparences, à bout de chatouillements. Nous avons beau unir les gravelures aux sermons, la folichonnerie à la mysticité, et chercher, jusque dans les catacombes, je ne sais quelle excitation macabre, le monstrueux lui-même ne nous étonne plus. « Avez-vous lu ce livre? demandait récemment une maîtresse de maison aux habitués de son five o'clock; c'est très bien, c'est très obscène. » Et notre vie fiévreuse devint, peu à peu, une véritable course aux scandales.

Depuis la fameuse affaire des « Décorations »,

il faut toujours que nous ayons une « affaire » en train. h % Affaire d'aujourd'hui a changé la société française en un tohu-bohu où s'entre-croisent les paroles mauvaises, — en une pétaudière où sévit la guerre civile des couteaux à papier, prélude, peut-être, des autres batailles...

Notons, ici, quelques « instantanés », d'après nature.

— Madame est servie î..

Dès que le valet correct, rasé de frais, ganté de blanc, vêtu de noir, a prononcé, à la porte du salon étoile de lustres, les trois mots de cette formule quasiment sacramentelle, la maltresse de la maison prend le bras gauche du « vieil invité ». Les plastrons raides se dirigent vers les corsages décolletés ; les manches des habits noirs s'arrondissent; les bras nus, souples, posent leur fraîche couleur de chair sur les plis cassants du drap triste. Et le cortège (telle une noce) se dirige vers la salle où les cristaux étincellent parmi les fleurs.

Chacun, tout en adressant à sa compagne des phrases vagues, se dit à part soi : « C'est entendu! Je parlerai, ce soir, de la pluie et du beau temps. »

On s'assied autour de la table. La maltresse de la maison laisse comprendre, par des précautions habiles, qu'elle voudrait bien, en effet, que Ton

parlât du beau temps et de la pluie. Les convives, courtoisement, font un effort sincère pour songer à cette pluie et à ce beau temps. Et cela jette un froid sur le potage.

La conversation languit, molle, incertaine, tâtonnante. On dirait que les gens essayent de s'éprouver par des touches légères, comme des duellistes sur le terrain. La discorde est dans l'air. On pressent un combat.

Les hommes prudents, voulant éviter un conflit, tendent des perches.

— Vous savez ! Fogazzaro est arrivé !

En tout autre temps, cette nouvelle aurait fait tressaillir d'aise toutes les lectrices de Daniel Cortis. A présent, l'annonce de cet événement ne suscite que des ah! sympathiques ou deux ou trois questions bienveillantes et brèves.

Les femmes sages s'ingénient à trouver des sujets intéressants, actuels, palpitants et cependant pacifiques.

— Avez- vous vu la Dame de chez Maximï

— Pas encore. Impossible d'avoir des places.

— Oh ! Allez-y ! C'est charmant ! Délicieux ! Exquis !

La Dame de chez Maxim apaise, pendant quelques minutes, les esprits, adoucit les cœurs, délie les langues. Et puis, la gêne recommence. Enfin, au moment du Champagne, tout éclate. Et les hommes se dépêchent de se sauver au fumoir,

afin de pouvoir lâcher tranquillement des gros mots.

La cloche sonne dans la cour du lycée. Les portes s'ouvrent. Et, de toutes parts, les potaches se précipitent, avec ces cris excessifs et ces gestes un peu débridés que recommandent les plus récents manuels d'indiscipline.

Vous croyez peut-être que ces heureux jeunes gens vont jouer à quelque vieux jeu, tel que les barres, Yours, la balle en Vair, ou que, du moins, ils s'exerceront à quelque acrobatie anglo-saxonne — récemment inventée par le modernisme excessif de nos pédagogues?

Erreur !

Ces doux enfants vont se former en groupes, pour pérorer. Ils disserteront, à perte d'haleine, sur les scandales du jour. Quelques-uns, les plus malins, ceux qu'on appelle les « fortes têtes », trouveront le moyen d'exhiber une découpure de journal. Et aussitôt, comme si le contact de ce papier mettait tout en feu, les imaginations s'enflamment, les yeux brillent, les coups de poing partent tous seuls. Et, d'un bout à l'autre de la cour, on entend ces mots : « Bandits!... Canailles!... Crapules!... Vendus!... »

C'est ainsi que les jeunes Français font l'apprentissage de la vie parlementaire...

On pourrait, tout le long de l'échelle sociale, décrocher des tableaux de ce genre.

J'entrai, un jotir, chez un mastroquet, afin de prendre un « canon ». Je voulais, grâce à ce prétexte, contempler face à face le peuple souverain et recueillir quelques paroles mémorables de la bouche même de la Démocratie.

Deux citoyens causaient devant le comptoir de zinc où chatoyait, vénéneuse, toute la gamme rouge, verte, bleue, violette, jaune des poisons populaires, autorisés par le gouvernement.

Derrière les « bitters » variés, les t amers » savamment dosés, les « picons » lucratifs et les alcools falsifiés, le Marchand de vins trônait, agent officiel de notre alcoolisme national. Il m'impressionna, ce « bistro » ! Je crus voir, sous les apparences abjectes de ce gros homme roublard et sournois, le conducteur de nos destinées, le pasteur des peuples nouveaux, le président effectif d'une République dont tous les autres dignitaires ne sont que les t présidents d'honneur ».

Ce majestueux « bistro » présidait le dialogue des deux citoyens, tout en leur versant des liqueurs frelatées et en s'emparant de leurs gros sous.

— Moi, disait l'un, si je les tenais, je les ferais passer au peloton.

— Oui, appuyait l'autre, au peloton!

— Au peloton d'exécution ! reprenait le premier.

— Au peloton d'exécution ! insistait l'autre.

Ces litanies et ces répons durèrent longtemps. (Les personnes qui vivent dans la familiarité du peuple savent que les causeries des simples sont interminables, parce que chacun répète à satiété ce qu'a dit le précédent interlocuteur.)

Cependant, le * bistro » prodiguait à ses deux clients les plus précieuses quintessences de ses cliimies démagogiques. Si bien qu'au bout d'un quart d'heure, les deux citoyens, ivres et mourants, bégayaient de vagues injures : ■ Bandits!... Canailles!... Crapules!... Vendus!... »

Voilà un « léger crayon » de l'état moral et intellectuel de la France, en l'an de grâce 1899, après trois révolutions, el malgré les efforts géné- (•(•iiv qui oui été faits | c répandre des lumières.

Je ne parle pas des hagsrres du Tivoli- Vauxhall, où l'on doit, <li> temps en temps, éteindre les « lumières i-, afin d'arrêter l'effusion du sang.

Cherchez donc I» vérité" au milieu de ce broubaha, de ce lohu-bohu, de ces coups de poing et h ces gifle»!

Hélas I je crains bien 'pie la vérité ne soit le dernier souci d'un certain nombre de citoyens, actuellement surexcités, nliuris, follement bavards ri. gesticulants,

Au Fond, noua sommes affamés de scandales. Il tHUin Oïl faut un tous les hivers. Et, quand nous

en tenons un, nous ne voulons plus le lâcher. Autrement, on ne s'expliquerait pas pourquoi des questions, qui ne sont pas insolubles, traînent ainsi en longueur, pour la plus grande joie des badauds. Si Ton répondait tout de suite, si le dénouement arrivait trop tôt, nous serions déçus, comme ces gens qui vont au spectacle et qui trouvent les actes trop courts.

Un bon scandale doit durer quatre ou cinq mois, depuis le commencement d'octobre jusqu'aux environs de mai, c'est-à-dire pendant le temps où les Français, et surtout les gens du monde, ont besoin d'un sujet de conversation.

A chaque hiver suffit son scandale. Celui de cette année dure décidément trop. Il est temps, grand temps, que la toile tombe sur le cinquième acte.

A moins que nous ne prenions plaisir à conti* nuer nos contorsions devant l'Europe*.. On m'a rapporté, récemment, un mot d'un diplomate hongrois qui dînait à côté d'un fonctionnaire émi* nent du quai d'Orsay.

« , Il faut avouer, disait ce diplomate, que si la France disparaissait, quelque chose manquerait à l'Europe. »

Le fonctionnaire, inquiet et flatté, allait ré* pondre par des remerciements évasifs»

« Oui, reprit le diplomate, vous nous donnez la comédie, avec vos journaux, »

Les maladies du journalisme (qui ne sont que l'exacerbation des maux de la société) attendent le vigoureux docteur qui saura en fixer le diagnostic et en préparer la guérison. A ceux qui seraient tentés d'entreprendre cette cure gigantesque, j'indiquerai rapidement quelques points douloureux ! .

1° Les jwogrès stupéfiants et les aberrations du reportage. — Notez que rien n'est plus intéressant que le récit détaillé, circonstancié, d'un fait. En soi, le reportage est utile, nécessaire. Le reporter peut s'élever à la dignité d'historien. Plusieurs historiens (Hérodote, Froissart, Jehan d'Auton) furent d'excellents reporters. Le fameux Entretien de Pascal avec M. de Sacy sur Epictète et Montaigne, qu'est-ce autre chose qu'une interview d'un genre supérieur? Mais voyez ce que deviennent, dans notre recherche éperdue de l'inédit et du nouveau, les faits et gestes de nos contemporains. Coq-à-1'âne, pataquès, bouffonneries, commérages, racontars, potins, tout cela passe devant nos yeux et bourdonne à nos oreilles, en un pêlemôle ahurissant. Oh! les pauvres historiens, qui plus tard voudront extraire de ce capharnaûm un résidu de vérité! Toutes les calembredaines du roman-feuilleton, jadis reléguées au « rez-derlwmssée », émigrent sous la rubrique des « infor-

\k Vi lu Reporter, par Paul Brulat, 1 vol.

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