‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 55 sur 98 · Discours et opinions de Jules Ferry, t. III, p · texte numérisé non relu

Discours et opinions de Jules Ferry, t. III, p

théocratie traditionnelle les bienfaits d'une aristocratie rationaliste, il faut étudier d'abord l'action exercée, depuis 18*70, par les nouveaux maîtres de la philosophie universitaire.

De dix-huit à vingt-cinq ans, on appartient d'ordinaire à l'ivresse des premières amours et au culte de la philosophie. Parfois l'enthousiasme pour les idées pures prend la place de toutes les autres passions. Heureux ceux qui, en songeant aux conflits du moi et du non-moi, ont oublié le reste! De leur séjour aux solitudes glacées où dort le mystère de l'être, ils garderont dans l'âme une saveur divine, comme un bon goût de neige Immaculée demeure aux lèvres des voyageurs descendu! des sommets.

Parler des problèmes qui s'imposeront toujours ù, l'esprit changeant des hommes, entrouvrir les nuages qui nous cachent l'éternel et l'absolu, aviver les sources de la vie intérieure, c'est un 5Ûr moyen de conquérir les jeunes gens intelligents. L'élite — comme au temps où la doctrine des sages tâcha de remplacer les dieux de l'Olympe — demande un viatique à ceux qui font profession de vivre en commerce quotidien avec les idées. Le professeur de philosophie, jadis réduit par des ministres au rôle de régent de collège, redevient peu à peu un directeur de conscience.

I,.' public les connaît à peine, ces hommes modestes, subtils et vertueux, dont les leçons,

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dont les livres attirent, par la seule séduction des pensées harmonieuses, le respect presque religieux de la jeunesse pensive.

Qui peut se vanter d'avoir jamais vu M. Charles Renouvier? Hormis M. Pillon et M. Dauriac, qui sont ses fidèles acolytes, nul ne peut raisonnablement songer à le voir de près.... Pourtant, depuis vingt années , cette vigoureuse intelligence , malheureusement trop insoucieuse de s'enfermer en des formes élégantes et précises, enrichit de son labeur incessant notre enseignement public. Ce grand docteur, qui n'est jamais monté en chaire, ce polytechnicien que l'Ecole polytechnique a oublié d'inscrire sur les feuillets de son livre d'or, renouvelle toutes les questions qu'il touche, ouvre aux entreprises intellectuelles une immensité, presque vertigineuse, de perspectives et d'issues. Sa doctrine a pénétré, par une infiltration lente, dans la plupart des thèses qui ont été présentées à la Sorbonne par les philosophes universitaires. Telle de ses formules , pleine de substance et grosse de moelle, est devenue un volume in-octavo. La force de sa dialectique, l'unité de son système ont vaincu, sans fracas, toutes les résistances. Si l'éclectisme est mort, M. Renouvier est un de ceux qui ont contribué le plus efficacement à le tuer. Ce métaphysicien, qui semblait vivre hors de toutes les préoccupations contemporaines, a clairement compris les obligations

qui s'imposaient à tous les esprits, à tous les cœurs, après les désastres et les défaillances de 1870. Sa tentative pour mettre au centre de toutes nos préoccupations spéculatives la loi morale, et pour consolider cette théorie de la liberté et du devoir, à laquelle Emmanuel Kant a tant travaillé, mérite d'être associée, dans le souvenir de la postérité, à l'histoire de notre relèvement national. Quelques initiés puisent à ce fleuve caché la vérité et la vie. Us croient que tôt ou tard les minorités finissent par avoir raison.

M. Félix Ravaisson est plus connu que M. Charles Renouvier. Il a été, en 1845, chef de cabinet d'un ministre. Haut fonctionnaire de l'administration des Beaux-Arts, il possède un grade élevé dans la Légion d'honneur. Il a voulu rendre des bras à la Vénus de Milo. Membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, il a risqué, sur divers sujets d'archéologie, des hypothèses aussi séduisantes que téméraires. Ce sont là ses titres à la notoriété. Sa gloire est ailleurs.

Ses ouvrages philosophiques sont peu nombreux : une thèse sur Yllabitude, un essai sur la Métaphysique (TAristote, un rapport sur la Philo- Hophie en France au xix° siècle, quelques articles dans les revues spéciales. Et c'est tout. Mais dans (H** pages sobres et rares, quels ingénieux raisonfcuumunents! Le système de M. Ravaisson est une ipmyi'o d'art. Ce sage reconstruit l'univers à sa

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façon. Il refait les choses selon le rythme qu'a dû suivre le créateur. Dieu seul pourrait nous dire si cette doctrine est vraie.

On éprouve apparemment, lorsqu'on a compris M. Ravaisson, une volupté pareille à celle que ressentaient les dévots d'Eleusis lorsqu'ils étaient admis à la célébration des mystères. Je connais des personnes pour qui son approbation équivaut à un sacrement. Entrer dans les hypothèses où il nous invite, c'est renoncer, comme par un acte de baptême, à tout ce qui souille et rabaisse, c'est s'élever aux ravissements de la liberté reconquise par l'amour. L'objet suprême, pour ce penseur ivre de métaphysique et de morale, c'est d'unir étroitement les hommes à la divinité. N'est-ce pas un plaisir divin, que de contempler l'ordre universel qui s'organise et se meut, hors de toute matérialité, comme une pensée absolue qui se pense elle-même et qui échappe au mécanisme des causes par une libre finalité? Grâce à M. Ravaisson, « l'intelligence intuitive (l'intellection pure de Descartes) cher* chant à atteindre les choses en leur intérieur, arrive, dans la conscience, sinon jusqu'à ce saint des saints où habite la divinité, au moins juftqu'à un seuil d'où s'entrevoit la mystérieuse profondeur. »

Avez-vous compris?

La méthode de M. Ravaisson (si Ton peut appeler

de ce nom trop lourd la démarche aisée d'une intelligence souriante et libre) consiste surtout à se porter d'un vif élan hors des apparences sensibles, au centre même de l'être, là où s'évanouit la tyrannie de l'étendue et de la figure, où les sciences particulières se fondent dans l'harmonie du savoir universel, où tout est musique, beauté, lumière, amour. « En tout d'abord, le parfait, l'absolu, le Bon, qui ne doit son être qu'à luimême; ensuite ce qui est résulté de sa généreuse condescendance, et qui, par la vertu qu'il y a déposée, remonte de degré en degré jusqu'à lui. »

Avez-vous compris?

Le style de M. Ravaisson est inimitable. C'est proprement un style d'oracle. Du fond du sanctuaire de Delphes, à travers le feuillage pâle des oliviers et les fleurs des lauriers-roses, sous le ciel clair où vibraient, en rayons innombrables, les flèches d'Apollon, des paroles cadencées, mystérieuses et consolatrices arrivaient ainsi aux oreilles des Grecs charmés et inquiets. L'auteur de la Métaphysique d'Aristote est un Grec qui est venu jusqu'à nous en passant par Alexandrie. 11 a enrichi sa pensée de certaines nouveautés imaginées par Plotin, par Jamblique, par lès chrétiens. Mais son langage a épuré ces doctrines surchargées et diffuses. Je ne connais pas d'écrivain qui puisse lui être comparé. "Vraisemblablement il emportera son secret avec lui. Écoutez-le... On dirait

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parfois la confidence, à peine chuchotée, d'un maître qui se penche vers un disciple, pour lui indiquer, aux confins de l'intelligible, des apparitions vite effacées... Le mot hésite, se trouble, n'ose pas... Tel un amant qui craint d'effleurer du doigt la forme de l'aimée, de peur que ce sacrilège ne fasse envoler son rêve... Puis, la voix s'affermit, le ton s'élève, le rythme s'élargit; les périodes, souples et graves, se déroulent autour des idées, comme ces femmes, drapées de tuniques transparentes, qui nouent des chœurs de danse autour des vases doriens. Voltaire dirait que ce style impalpable manque de clarté; il est pourtant pénétré d'une lumière subtile qui, au lieu de se jouer sur les surfaces, éclaire les dessous, s'insinue dans les replis profonds , fuit , en brusques échappées, vers l'infini. L'art d'écrire, ainsi conçu, devient Part de suggérer. Substituer à la désignation claire des objets, l'allusion, le geste abandonné qui laissent à l'esprit le plaisir de deviner des énigmes ; adoucir les contours où le dessin ordinaire enferme le monde, et faire soupçonner à notre esprit ce qui est imperceptible à nos yeux; se hasarder vers ce mystère sans limites qui flotte et tremble aux environs du réel, c'est le jeu très raffiné, très aristocratique, où se plaît, où excelle M. Ravaisson. C'est aussi le programme esthétique de ce qu'on appela jadis le symbolisme littéraire. Les « jeunes » ont dû à ce

philosophe vénérable ce qu'il y eut de meilleur dans leurs désirs et de plus aimable dans leurs prétentions.

Tandis que les esthètes se donnaient volontiers à la synthèse de M. Ravaisson, la dialectique de M. Lachelicr attirait surtout les logiciens.

M. Lachelier, qui fut, au commencement de son évolution intellectuelle, le disciple préféré de M. Ravaisson, a encore moins écrit que son maître. Une thèse française sur le Fondement de l'induction, une thèse latine sur la Nature du syllogisme, deux articles dans la Revue philosophique, c'est là tout le bagage qu'il put présenter à l'Académie des Sciences morales, lorsqu'il fut candidat aux honneurs officiels. Ceux qui ne l'ont pas lu disent sans doute que la « pile » de ses ouvrages n'est pas importante et que ses titres sont minces. Il a fait mieux que des livres. 11 a par ses doctrines, par ses exemples, excité des admirations passionnées, éveillé des vocations, stimulé des esprits, semé des idées dont vivent, autour de nous, beaucoup d'intelligences et beaucoup de consciences. Il y a des gens pour qui le Fondement de V induction fut une espèce de bréviaire sibyllin. On aime la sévérité scrupuleuse, la sobre exactitude qui fait, de cet ouvrage, après le Discours de la méthode, une des dissertations les plus achevées que possède notre littérature philosophique. Le mouvement dialectique, la chaîne do raisons ser-

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