LA PRUSSE APRES 1ENA
triple galop, afin d'annoncer à toutes les nations l'aube des temps nouveaux, un professeur, peu considéré des militaires et peu compris des diplomates, résolut de réparer par des moyens philosophiques le mal que les canons et les traités venaient de faire à son pays. Il prêcha, en de vives harangues, le retour à Yénergie individuelle. Les Prussiens, réconfortés par son éloquence, s'empressèrent de le nommer professeur de l'université de Berlin. Il s'appelait Gottlieb Fichte. Ses Discours à la nation allemande furent des coups de clairon qui sonnèrent le ralliement de la vieille Germanie autour d'un idéal nouveau. « Les idées métaphysiques mènent le monde. » C'est, je crois, M. Alfred Fouillée qui l'a dit. Et M. Lévy-Bruhl, en un livre intéressant, a entrepris de le prouver par l'exemple du professeur Fichte.
Le 10 mai 1871, soixante-quatre ans après le traité de Tilsit, quatre plénipotentiaires se réunissaient autour d'un tapis vert, à Francfort-surle-Mein.
Leurs conférences furent peu cérémonieuses, souvent bruyantes, parfois troublées par de sinistres plaisanteries. Celui des quatre qui parlait le plus fort s'appelait Bismarck. Il n'avait aucune considération pour le protocole et tenait en petite estime les mystères de la « carrière ». Quand on lui parlait des rapports rédigés par
les agents diplomatiques, il déboulonnait sa tunique afin de rire plus à son aise. ■ Tout cela, disait-il, c'est de la littérature de feuilleton; on se dit en la lisant : il va venir quelque chose, et ça ne vient pas. Es kommt aber nicht. ... Et Bismarck, les bottes allongées sur le plancher, commandait une chope, devant M. d'Arnim, gêné, M. de Goulard, penaud, et M. Jules Favre, abasourdi.
Ce hobereau du Brandebourg, devenu chancelier de l'empire allemand, obligea MM. Favre et de Goulard à signer un papier qui enlevait à la France deux provinces et qui semblait réduire les vaincus à une longue agonie.
Après le traité de Francfort, quelques Français, au milieu des décombres amoncelés par cette paix monstrueuse, résolurent d'appliquer à notre patrie blessée les remèdes intellectuels et moraux qui avaient paru sauver et grandir l'Allemagne. L'étonnante fortune de ce Guillaume de Hohenzollern, qui fut cornette à Iéna, général en chef a Sadowa et empereur à Versailles, ne leur parut pas suffisamment expliquée par la prétendue supériorité du fusil à aiguille. Us pensèrent qu'un système d'éducation conçu sous la forme d'un entraînement national pourrait contribuer à régénérer la France.
Parmi les hommes qui entreprirent de collaborer à ce grand dessein, nul ne mit plus de ccciir îi l'ouvrage que Gabriel Monod.
Ancien élève de l'Ecole normale — où il avait pu coudoyer Lavisse, Rambaud, Albert Duruy, Vidal de la Blache, Augustin Filon — Gabriel Monod, habitué, par des traditions de famille, à regarder au delà de nos frontières, fut attiré de bonne heure par l'Allemagne. Il la considérait comme la seconde patrie de tous ceux qui étudient et qui pensent. Il partageait cette opinion avec la plupart de ses maîtres et de ses amis. Du fond des vallées de l'Elbe et de l'Oder, l'écho des romances sentimentales venait, rue d'Ulm, jusqu'aux cellules de la jeunesse pensive. A ces musiques dolentes se mêlait un parfum de fleurs bleues; et sur les casques pointus des fiancés d'outre-Rhin, sur les têtes blondes des fiancées, planait, dans la fumée des pipes, la solennité du choral de Luther : Ein feste Durg ist unser Gott.
Joignez à cela que la science allemande, en ce temps, régnait souverainement sur toutes les intelligences curieuses et actives. Quiconque, au sortir de l'École normale, voulait échapper aux partis pris de l'ancienne rhétorique était obligé d'apprendre l'allemand. Chaque province de la philologie était occupée, labourée par uti savant de Bavière, de Saxe ou de Poméranie.
Nos érudits étaient les tributaires des universités de Leipzig ou de Bonn, de Halle ou de Gœttingue. Renan n'aurait peut-être pas écrit la Vie de Jésus
sans les recherches de Strauss. Boissier s'avouait le disciple de Mommsen. Foucart apprenait l'épigraphic grecque dans les commentaires de Bœckh. Winckelmann, Ottfried Muller, Gerhard, initiaient Georges Perrot, Léon Heuzey, Albert Dumont à la connaissance de l'art grec. Michel Bréal traduisait la Grammaire comparée de Bopp. Enfin, les romanistes français, Gaston Paris en tête, s'enrôlaient sous la bannière de l'illustre professeur Diez.
Gabriel Monod passa de bien belles soirées, à Gœttingue, dans la maison qu'habitait le professeur Waitz, en face de l'Université. Deux fois par semaine, huit ou dix étudiants se réunissaient là. Et tandis qu'une bonne odeur de victuailles se répandait dans ce logis patriarcal, le professeur expliquait, d'une voix lente, d'un ton un peu hésitant, les règles de la critique historique. Parfois un élève prenait la parole, risquait une objection. Le professeur griffonnait des notes, d'une écriture serrée, sur de petits morceaux de papier qu'il tirait un à un de la poche de son gilet. Il examinait chaque point avec une rigueur minutieuse. « On sortait de ces leçons, dit M. Monod, non seulement avec les idées plus claires et l'esprit mieux ordonné, mais avec plus d'amour et de respect pour la vérité et la science... »
Le professeur Waitz était bon. Il disait : « Mes
meilleurs ouvrages, ce sont mes élèves ; ce sont ceux auxquels je tiens le plus et que je crois avoir le mieux réussis. Mes livres seront dépassés et oubliés, mais ils auront servi à former des savants, qui en feront des meilleurs. »
Il y avait, en 1870, un Français parmi les étudiants de Gœttingue. Quand la guerre fut déclarée, ce jeune homme résolut de s'engager et vint faire ses adieux à M. Waitz. Le professeur très ému lui prit les mains, se lamenta sur les conséquences de cette guerre, laissa entrevoir l'effroyable aventure où la France se précipitait et dit à son disciple, en le quittant : « Dieu bénisse votre patrie M »
Quelle ne fut pas la consternation des jeunes Français germanophiles lorsqu'ils virent toute la jeunesse universitaire de l'Allemagne se ruer sur la France comme pour accomplir une mission providentielle! Ils comprirent alors que la perfection de nos mitrailleuses, l'entrain de nos zouaves, l'héroïsme de nos turcos ne pourraient rien contre des sentiments et des pensées savamment cultivés dans l'àme de nos ennemis par trois générations de professeurs tenaces. Moltke et Bismarck n'étaient que les exécuteurs d'une sentence lentement ruminée à l'ombre des chaires doctorales.
Monod, infirmier volontaire à l'armée du maré-