‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 63 sur 98 · Fuilel île Coutangei, par Paul Guiraud, ( vol · texte numérisé non relu

Fuilel île Coutangei, par Paul Guiraud, ( vol

regrette, parce que cette générosité nous prive des grandes œuvres qui seules sont vraiment éducatrices. Si seulement cette propagande généreuse atteignait les fins qu'elle poursuit! Mais il ne semble pas que notre Démocratie ait seulement senti cette poussée qui devait la tourner vers des destinées nouvelles. C'est triste à dire; mais il faut avoir le courage de constater ce qui est évident. La nation assiste indifférente à nos panégyriques de la paléographie et à nos illusions sur la vertu éducative de la critique verbale... Sensible au talent, admiratrice des beaux livres, même quand elle ne les lit pas, la Démocratie est incurieuse de ce qui se chuchote dans les « cours fermés » dont nous avons emprunté le modèle aux Allemands. Les jeunes bourgeois qui sollicitent Tentrée de ces clôtures n'y cherchent ordinairement qu'un diplôme dont ils comptent bien se servir comme d'un titre au porteur pour demander une place aux guichets des ministères. Nos universités renaissantes, qui devaient être des « laboratoires de science », des « séminaires intellectuels » , la pépinière de la France nouvelle, deviennent trop souvent des fabriques de licenciés et d'agrégés que l'État honore de son patronage, subventionne parfois de ses deniers et qu'ensuite il ne peut plus « caser » dans son cadre de fonctionnaires. Cette multiplication des mandarins mécontents est juste l'opposé du but que l'on

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'lus que jamais l'écho de nos paroles, le reflet nos spectacles, le contre-coup de nos lectures, ■ontagion de nos plaisirs, atteignent la jeunesse. »us prétexte que nos ancêtres ne savaient pas •*ver leurs enfants, nous avons inventé une scipline moderne qui consiste à dire : Laissez tire , laissez passer.

Le libre-échange entre les manuels scolaires t les autres traités d'éducation n'est pas favoable aux ouvrages de pédagogie. Les philosophes commencent à s'en douter.

Un jour, M. Alfred Fouillée prenait le train à la gare Montparnasse, pour se rendre à Bellevue, où il habite la maison du sage 1 . Il vit une petite fille de douze ans acheter, à la bibliothèque des chemins de fer, pour cinq centimes, un « supplément littéraire » colorié, qui tirait l'œil par des images alléchantes. Curieux, le philosophe donna un sou à la marchande pour avoir, lui aussi, la feuille. Dans le wagon, il s'efforça de lire ce que la petite, en face de lui, lisait. C'était : 1° une

1. Us jeunes criminels, V École et la presse, par Alfred Fouillée (Revue des Deux Mondes, du 15 janvier 1897).

nouvelle psychologique où un décadent anahsit complaisammcnl un viol qu'il prétcmkit jrtfl commis; 2" une histoire d'inceste. Le Umtità illustré de dessins appropriés ntix sujets- M.»»* Fouillée réprima une forte envia d'arracher 'les mains île sa voisine celte littérature immoral, 1 . Puis il médita. « Cette charmante enfant, songeat-il, a probablement de très boas maîtres, Ai très bons livres de classe. Elit. 1 va peut-être* lycée. Si je regardais dans son pupitre, j'y trouverais un atlas plus ou moins copié sur Sueltt des manuels imités de Gesncr, des a niori'CMuJ choisis » d'après la méthode d'Ernesti, bref tout ce qu'il y a de plus nouveau en fait de péiliiffi'Sif franco-allemande. A quoi sert tout cet outilla^' Hélas! nous avons beaucoup travaillé, et voici notre récompense ! Peut-être avons-nous trop négligé, au début, d'allumer notre lanterne! Nous rêvions aux étoiles, et nous avons trébuché sur des ordures! »

Là-dessus, je pense, M. Alfred Fouillée s* récita la fable de l'astrologue tombé dans un puits. Et quel puits I

Si j'interroge M. Buisson, je recueille les mêmes doléances, a S'il y a, dît-il, un nirm <'" scepticisme religieux et moral qui s'insinue dans les couches profondes de notre peuple, ce n'est pas à l'école que nos élèves en ont sucé le lait empoisonné, c'est au logis paternel, c'est à fritelier.

M. BUISSON ET M. PECAUT 201

cest au café, c'est par les conversations de la rue et par les suggestions de la presse que ce virus a pénétré dans le cœur de C enfant ou de V adolescent. » Et M. Buisson s'indigne contre « V abominable déchaînement de cette presse pornographique que seuls en Europe nous avons laissé s'élever à la hauteur d'une institution 1 . »

M. Félix Pécaut n'est pas moins explicite ni moins attristé. « Je me demande avec inquiétude, dit-il, je me demande pour qui et pour quoi nous travaillons... Est-ce pour livrer les âmes, à peine débrouillées, à de nouveaux et étranges éducateurs, à ces livraisons de romans à bon marché, k ces feuilles corruptrices parées des plus perfides attraits de l'image illustrée? Et tant de labeur de notre part, tant de sacrifices de la part de l'État, n'aboutiraient-ils qu'à accroître la clientèle de cette honteuse littérature ' ? »

Ainsi, deux équipes ont travaillé parallèlement, l'une à reconstruire la France, l'autre à la détruire. Celle-ci a mieux réussi que celle-là.

Ici, les gens d'école, consternés, impuissants, défaits. J'avoue que je suis moins touché de leur affliction que surpris par l'heure tardive de leurs

1. La jeunesse criminelle et V éducation, réponse à M. G. Tarde, par F. Buisson (Revue pédagogique d'avril 1895).

2. V Éducation publique et la vie nationale, par Félix Pécaut, 1 vol. 1897 ; Notes d'inspection, par le même (Revue pédagogique d'octobre 1894); VEcole primaire et l'éducation politique, par le même (Revue pédagogique de mars 1897).

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