‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 67 sur 98 · M. MAX LECLERC · texte numérisé non relu

M. MAX LECLERC

prendre chez nos voisins d'outre-Manche, à condition toutefois que cette imitation ne dégénère pas en singerie. Et, du reste, l'anglomanie littéraire nous a porté bonheur. Nous devons à cette passion quelques-uns des plus étincelants pamphlets de Voltaire et plusieurs tirades éloquentes de Jean-Jacques Rousseau : « J'ai l'âme ferme, dit Bomston à Saint-Preux, dans la Nouvelle Héloïse. J'ai l'àme ferme. Je suis Anglais! » On pourrait suivre le courant continu de l'anglophilie depuis Y Éloge de Richardson (que Diderot improvisa, dit-on, en pleurant) jusqu'à ces Carnets de voyage, si pessimistes, où Taine marqua, de coups de crayon corrosifs, l'inertie de notre vie provinciale, la laideur de nos chefs-lieux, la misère intellectuelle, morale et physique de nos fonctionnaires, l'abrutissement de nos apothicaires, l'oisiveté de nos troupiers, la niaiserie ratatinée de nos bourgeois, la brutalité gourde de nos paysans, l'impudence de nos politiciens, l'absurdité de nos hobereaux, bref une France humiliée, perpétuellement comparée, in petto, à la triomphante Angleterre et malmenée par le génie d'un grand artiste qui suit Flaubert, rappelle Gavarni, annonce Forain...

On dirait qu'à présent la lignée des anglophiles s'est un peu départie de cette âpre té satirique. L'anglophilie aboutit moins à des réquisitoires négatifs qu'à des enquêtes positives. Toute une

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équipe d'écrivains très ingénieux, ttèsiBlomt a entrepris de nous révéler l'Aniilrl< y vr<' /h" 1 ''' monographies, par des enquêtes, psrites wclw ches historiques qui déjà forment uo ikrtWerMl divers cl très opulent. Le talent frissonnant visionnaire de M. André ChevrilloD, J'érudilios friande et délicate de M. Jusserand, Ifl ijàm de M. Gabriel Sarraiin, l'esthétisme raffiné' il M. Gabriel Mourey, les statistiques du M. Piem Leroy- Beaulîeu , In science enthousiaste M. Auguste Angellier et les fleurs que Mary Darmesteter aime a cueillir sur les haies des cottage ont contribué tour à tour à cette œuvre collective. Il faut signaler aussi un livre très brillant, c M. Robert de la Sizeranne intitule : /tus/un ou religion de la Beauté.

John Ruskin, fils d'un gros marchand de v de la cité de Londres, et actuellement retiré

tbord d'un lac, dans le Lancasbire, parmi jacinthes et les bruyères, est presque célèbre chez les Anglo-Saxons, que M. Gladstone M. Stanley, M. Cecil Rhodes ou lord Kitchent Pourtant il n'a jamais été ministre, ni exploi leur, ni sirdar. C'est un homme modesl charge de professeur d'esthétique à l'Univers d'Oxford est, je crois, la plus haute fonctii []u'il ait jamais occupée. C'est un homi sible. Bien qu'il aime toutes les manifestation

de l'énergie humaine, et que le Napoléon de Meissonier ait longtemps orné sa chambre, ses armes de combat sont la plume et la parole. Ce conférencier ne semble pas être un cabotin. La sincérité coule à flots dans les cinquante volumes d'effusions lucratives que débite, à son compte, la maison d'édition dite « Ruskin house », 156, Gharing Cross road, London. Ce n'est pas non plus, du moins en apparence, un intrigant. Quelqu'un lui disant un jour : « Monsieur Ruskin, \os ouvrages m'ont beaucoup intéressé » , il répondit : « Cela m'est bien égal qu'ils vous aient intéressé. Vous ont-ils fait du bien? » Une dame vint le trouver afin de lui recommander « une société pour l'émancipation de la femme ». Brusquement il s'écria : « Madame, vous êtes toutes des sottes en cette matière. » Les étudiants de Glasgow, voulant l'élire recteur, se permirent de l'interroger sur ses opinions politiques et lui demandèrent s'il préférait Disraeli à Gladstone. Il répliqua : « Que diable avez-vous à faire, soit avec M. Disraeli, soit avec M. Gladstone! Vous êtes étudiants à l'Université et vous n'avez pas plus à vous occuper de politique que de chasse au rat. Si vous aviez lu dix lignes de moi, en les comprenant, vous sauriez que je ne me soucie pas plus de M. Disraeli et de M. Gladstone que de deux vieilles cornemuses. »

Ce bourru philanthrope a écrit cette page très

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noble : . lïlre tXxûQepoç, liber ou franc. c'«l d'abord avoir appris à gouverner ses passiOMi " alors, certain que sa propre conduite est droite, y persister envers et contre tous, contre I opinion, contre la douleur, contre le plaisir. Défia l'opinion de la foute, la menace de l'adversité H la tentation du diable, tel est, chez toute gian^ nation, le sens du mot ; être libre, et la seulu condition pour obtenir cette liberté est indiqua dans un seul verset des psaumes : ■ Je marcherai en liberté parce que j'ai cherché les préceptes. • Son exemple prouve que le public, du moins en Angleterre, sait rendre justice à ceux qui ne font point profession de suivre toutes les modes et de glisser sur toutes les pentes. Tel qu'il est, Ruskin règne, chez les Anglo-Saxons, sur plusieurs millions de sujets et sujettes. Les hôteliers de Rrantwood ne craignent pas d'inscrire, à côté de leurs enseignes, des réclames ainsi conçues : Belle vue sur la maison du professeur John Huskin. Et ces honnêtes industriels font des a flaires d'or, lorsqu'ils possèdent un bon coin d'où les misses, venues en pèlerinage, puissent braquer leurs photojumelles ou leurs vérascopes.

II y a déjà, en Amérique, une ville qui s'appelle Ruskin.

Pourquoi donc tous ces honneurs que ni Pasteur ni Victor Hugo ni même Coquelin n'ont jamais obtenus chez nous?

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Voici :

Les Anglo-Saxons, hommes pratiques et idéalistes, ont toujours associé le souci du bonheur au culte de la poésie. Ils sont reconnaissants à ceux qui les délivrent du spleen en leur élevant l'àme. Or, c'est à peu près le genre de service que leur rendit John Ruskin. Cet homme extraordinaire a initié aux plus rares émotions esthétiques une race qui semble faite surtout pour l'industrie, pour le trafic et pour le sport. Il associe la poésie et la cotonnade, l'héroïsme et l'hygiène, la vertu et le cyclisme. Il est le père des touristes quattrocentistes, des athlètes préraphaélites et des jeunes archanges à bandeaux plats, qui, à peine débarrassés de leurs costumes de tennis, versent le thé de cinq heures avec des mines célestes. Depuis cinquante-quatre ans, il enseigne à ses compatriotes la meilleure manière de trouver ou de mettre de la beauté dans la nature, dans l'art, dans la vie. Les vilains chars à bancs de l'agence Cook sont pleins de ses admirateurs et surtout de ses admiratrices. Il a compté, au nombre de ses disciples, non pas seulement des poètes, comme Swinburne, ou des peintres tels que Dante-Gabriel Rossetti, Holman Hunt, Millais, mais aussi des tapissiers, des fîlateurs, des tisserands. Ses livres, qui lui font gagner plus de cent mille francs par an, ne portent point de ces titres par lesquels nos marchands de papier

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aguichent l'œil du passant. Ce ne sorti peint ta romans ni des drames, ce sonl des

sen s à bâtons rompus, qui portenl des fifres

très simples ou très prétentieux : Peintres modernes, cinq gros volumes (1843-1860);—'»

sept lampes de l'architecture; — tes Pierres k Venise; — ■ les Éléments du dessin: — lu Dttt Sentiers; — Sésame et Lys; — la Couronne il'oh- • sauvage', — les Lois de Fiesole; — la BiUt d'Amiens; — Sur la vieille mute, etc. Et pourtant, cette massive bibliothèque s'éparpille aux mains dos ouvriers, s'installe sur le chevet des fenuW du monde, voyage en sleeping-ear, en pulmaiincar, se répand jusqu'aux solitudes du Far-Wcsl... Les Anglais y cherchent les règles d'une sorte d'hygiène supérieure et le secret d'être heureui esthétiquement.

Ruskin est le berger des troupeaux d'Anglais et d'Anglaises qui montent, chaque année, sur I» colline de Fiesole, ou qui descendent vers 1» crypte d'Assise.

Cet illuminé flegmatique est, en somme, le plus grand fournisseur d'idées et de sensations que les Anglo-Saxons aient connu pendant ce siècle. I- 1 " livres de Ruskin sont nombreux ; les ruskiniens sont innombrables. C'est l'auteur des Matinées de Florence qui a suscité, en Angleterre, cette école de peinture littéraire qui maintenant déborde sur le continent.

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Un soir, en 1850, Dante-Gabriel Rossetti, angloitalien, tête chaude et lucide, Holman Hunt, garçon têtu, laborieux et candide, John Everett Millais, lauréat brillant et facile, tous trois fatigués des banalités scolaires et curieux de nouveauté, venaient de feuilleter un album de planches gravées d'après les fresques du Campo- Santo de Pise. L'un d'eux avait apporté un livre de Ruskin et en lut quelques pages à haute voix. L'effet fut instantané.

« C'était, dit M. de la Sizeranne, une causerie étincelante, pleine de faits, pleine d'exemples. Et c'était aussi la plus belle langue, la plus riche, la plus forte, la plus concise à la fois qu'on pût imaginer. Jamais, dans aucun temps ni dans aucun pays, on n'avait parlé de l'art d'une telle sorte, avec ce feu, avec cet enthousiasme, jamais peut-être on n'en pourra parler ainsi une seconde fois. Penché sur ce livre, Holman Hunt y puisait comme une seconde vie... »

Aussitôt fut fondée par ces trois jeunes gens la fameuse Confrérie préraphaélite, the Préraphaélite Brotherhood. Sir Edward Rurne Jones en a continué les traditions. Si l'on désire connaître jusqu'où peut aller, chez un disciple, la sincérité et la spiritualité, il faut aller voir l'atelier de M. Watts à Londres. C'est dans Kensington, près des futaies de Holland park, en une retraite de verdure et d'ombre, où expire le bruit de l'in-

dustrie moderne et où s'éteint l'âpre clameur il la lutte pour la vie...

M. Watts a voulu peindre des fresques mora lisatrices sur les murs de la gare d'Euston. Ma) heureusement, la compagnie trouva plus <!< bénéfice à traiter avec un entrepreneur d'affiches réclames. M. Watts a déroulé quelques-uns d»' ses symboles dans une des salles de la corporation des avocats, à Lincoln's Inn. Il ne désespère pas de trouver un chef d'usine assez bien inspire pour lui faire la commande de quelques scènes bibliques destinées à résoudre la question sociale. D'ailleurs, il ne songe ni à faire fortune, ni à obtenir des décorations. Cela, c'est du bon ruskinisme.

Avez-vous observé les Anglo-Saxons lorsqu'ils visitent les Offices, explorent le palais des Doges, ou s'extasient parmi les lys de Fiesole? Ils ont presque toujours, à la main, des livrets rouges, minces comme des bréviaires, et faciles à emporter dans des sacs de nuit. On croit communément que ce sont des Murray, des Baedeker ou des Wœrl. Erreur. Ce sont des résumés de Ruskin, des extraits des Matinées de Florence et des Pierres de Venise, la quintessence de la bonne doctrine. Les ciceroni, les bedeaux, les guides d'Italie connaissent bien la mattrise de l'illustre professeur-prédicateur. Ils savent que c'est lui qui oblige tous les milords à « regarder » ce qu'ils

i voyaient » auparavant. Et dans leur langage pittoresque, ils appellent ce troupeau nomade la ïonfraternità di Ruskin. Si vous * interviewez », à. la table d'hôte, les globe-trotters vos voisins, ils vous diront sans doute, comme M. Frédéric Harrison, que Ruskin est « le plus brillant génie vivant de l'Angleterre, l'âme la plus inspiratrice qui soit encore parmi nous ».

Il y a quelques années, M. Robert de la Sizeranne, étant à Florence le jour de la fête de saint Thomas d'Aquin, voulut profiter d'une matinée de soleil pour étudier à loisir les fresques de Memmi et de Gaddi, dans le cloître de Sainte- Marie-Nouvelle. Le sacristain, auquel il donna quelque menue monnaie, avait refermé soigneusement la porte en poussant les verrous. M. de la Sizeranne se croyait seul et s'approchait avec révérence de la chapelle des Espagnols, lorsqu'il entendit un léger murmure de voix et comme la mélopée d'une liturgie. Il vit trois jeunes femmes dont le profil était botticellesque, dont les chapeaux canotiers se voilaient de gaze blanche, et dont les mains frêles étaient fleuries de mimosa. Elles étaient debout devant le Triomphe de saint Thomas. L'une d'elles lisait d'un air évangélique un texte anglais dont voici le sens : « J'ai prié et l'esprit de sagesse est descendu sur moi... Le pouvoir personnel de la sagesse, la «ro^ia ou sainte Sophie à laquelle le premier grand temple

chrétien a été dédié, cette sagesse supérieure qui gouverne par sa présence toute la conduite des choses terrestres et par son enseignement l'art terrestre tout entier, Florence vous dit qu'elle ne Ta obtenu que par la prière. »

M. de la Sizeranne interrogea du regard le sacristain narquois et celui-ci chuchota : Ruskin !

Ainsi, John Uuskin, vu de loin et dans un raccourci nécessairement sommaire, nous apparaît surtout comme une sorte d'alpiniste mystique, l'apôtre des Cook's tours, le grand pontife des Terminus, le président d'honneur du gigantesque Touring club institué par la race anglo-saxonne.

L'influence esthétique de Ruskin s'est répandue sur le continent. Beaucoup de Français, beaucoup de Françaises subissent cette influence sans y prendre garde, et même sans avoir lu un traître mot de Ruskin.

Malheureusement, cette influence n'a guère abouti, jusqu'ici, qu'à des résultats matériels. Interrogeons quelques-uns des contemporains, quelques-unes de nos contemporaines.

Vous, madame, n'est-il pas vrai que les mots d' « ameublement moderne » éveillent d'abord en votre esprit quelque chose de clair, de svelte, de léger : des bois laqués, découpés, ajourés; des faïences fraîches et diaphanes; des étains mats; des mousselines aussi vaporeuses que le nuage rose où s'endort Titania ; des cretonnes anglaises,

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des pannes anglaises, des velours anglais, des papiers peints anglais (artistic wall papers). Vous aimez la splendeur apaisée des cuirs anciens. Les nuances subtiles et mourantes vous agréent : primerose, vert de mer, vert de figue, brun noisette, œillet fané, vert de houx, œuf de moineau. Vous avez coutume de faire agoniser, en des vases au long col, des fleurs symboliques et souvent malades : l'iris, le tournesol, le chrysanthème, la tulipe, le glaïeul, surtout l'orchidée... Volontiers vous recherchez les artistes qui savent imposer des contorsions nouvelles au fer forgé, et des reflets inédits au cuivre repoussé. Vos lampes ne sont plus des lampes, mais des pétales de métal, dont les feux, multipliés par des réflecteurs, adoucis par des abat-jour, encadrent votre beauté d'un décor lumineux et fleuri... Eh bien! sachez que, par cette passion d'esthétique anglaise, par vos courses chez les marchands d'étagères à verrerie, par vos stations chez les débitants de soie translucide, par votre culte du bibelot fragile, mystique et troublant, vous êtes l'élève du professeur Ruskin.

Vous, monsieur, parmi cette ébénisterie, cette cuivrerie, cette tapisserie et cette soierie, vous êtes quelquefois inquiet. Il vous semble que tous ces petits meubles laqués, ces tablettes multiples, ces compartiments innombrables, ces guéridons au carrelage verdâtre, ces tiroirs difficiles à ouvrir,

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ces sièges trop bas ou trop h:iuts, son! à la fois insignifiants et gênants. Vous n'osez pas remttW Vous avez toujours peur de casser quelque chose. Et puis, vous pies dépaysé dans ce mobilier spiritualïste. Votre raison, qui est latine, prolesle secrètement contre ces fantaisies, qui sont anelo-

saxonnes. Vous pensez qu'une lampe . \

éclairer, n'est pas obligée de se suspendre à «• lianes illusoires. Vous estimez que voire bongH n'a que faire des lys et des nénuphars auxquels on l'adapte par force. Que vous importent tel oranges de soie froissée, qui se surajoutent à des globes électriques':' Vous jugez que la prose d'une bouilloire n'a pas besoin, pour s'excuser, de s'appuyer sur la poésie de deux tiges entrelacées- Vous désapprouvez, en cachette, les théières à prétentions moyenâgeuses , les pare- étincelle excessivement héraldiques, les pieds de samovar qui ne veulent pas é tredes pieds. L'éternel Chrysale qui se réveille au fond du cœur de tout Français, s'irrite en vous contre ces nouveautés d'outre Manche. Avouez que vous regrettez parfois l'honnête acajou de nos pères, le bon fauteuil Louis-Philippe, dans lequel on pouvait digérS paisiblement, en lisant un journal voItairieiJ. Cela ne vous empêche pas, du reste, de maudire, en paroles, Gounod et Boïeldieu, de dissimuler votre malheureuse admiration pour Raphaël, d peut-être de réciter, quand vous dînez en ville,

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