‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 66 sur 98 · LES ANGLO-SAXONS, PROFESSEURS D'ÉNERGIE · texte numérisé non relu

LES ANGLO-SAXONS, PROFESSEURS D'ÉNERGIE

sa narration pour laisser parler abondamment les chroniques, les correspondances, tous les textes où s'est reflétée la vie des siècles morts. Il n'intervient que pour mettre en ordre les faits et les dates. Les résultats de son labeur ne sont pas toujours proportionnés à sa bonne volonté. Mais cet effacement volontaire d'un écrivain qui semble se sacrifier à la vérité inspire au lecteur une confiance qui n'est pas toujours trompée.

Le futur auteur du livre sur la Supériorité des Anglo-Saxons appartenait alors au cercle de la Société bibliographique et de la Revue des questions historiques. Les tendances de cette société et de cette revue sont bien connues. Si respectables que soient les partis pris de M. de Beaucourt, on ne peut que féliciter M. Demolins d'y avoir échappé.

Une circonstance décisive devait orienter vers les préoccupations sociales sa pensée encore irrésolue. Il rencontra, juste au moment où sa vocation hésitait, l'illustre Le Play, ce polytechnicien apôtre qui, à la façon d'Auguste Comte et de Jean Reynaud, a fondé plus qu'une école, presque une religion.

Le Play a exposé sa méthode et répandu sa doctrine dans de beaux livres qui resteront. Quiconque s'adonne à l'étude des sociétés humaines doit posséder le recueil de monographies, qui s'intitule Les ouvriers européens, et dont Monta-

lembert (lisait, dans une lettre à Augustin Cochin * Je Us le livre de Le Play, j'en suis émerveillé... • Le Play a fait un chef-d'œuvre de clatsitkaim et de méthode, en organisant, à l'Exposition 18GT, non pas des kermesses cosmopolites, des danses du ventre, mais une sorte d'histoi vivante de l'univers civilisé. Son influence personnelle s'exerça par des causeries intimes il conviait ses amis et ses disciples, dans son appartement de la place Saint-Suljiîce. C'est que plusieurs nobles esprits s'initièrent à « inquiétude dont nous devons être saisis voyant diminuer les forces morales à mesure que croissent les appétits matériels.

Ces réunions, dont l'unique objet était la g rison de nos maladies sociales et la réforme nos lois ou de nos mœurs, furent l'origine cette Société d'économie sociale, qui se propoi de refaire des hommes et des familles sur le amoindri do la France vaincue. Lorsque cel société résolut de publier périodiquement i revue, intitulée la Reforme sociale, et destii à continuer l'œuvre de Le Play, les fonctions rédacteur en chef furent attribuées, d'un commi accord, à M. Edmond Demolins. En même temps il Fut chargé de professer un cours au nom de société.

Les débuts des religions, même laïques, ordinairement dérangés par des schismes

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Play mort, ses disciples se divisèrent en deux croupes. M. Edmond Demolins fonda une revue dont il assuma la direction et la responsabilité, et qui s'appelle la Science sociale.

En dix ans, la Science sociale est déjà parvenue à son vingt-troisième volume. Les principaux collaborateurs de M. Demolins sont M. Henri de Tourville, M. Pinot, M. Léon Poinsard, M. Prieur, tous étrangers au monde des « premières », mais reconnus comme chefs par un groupe de jeunes gens très actifs et très vivants. M. Demolins cherche tous les jours à augmenter sa petite armée. « Je crois, disait Le Play, que nous sommes plus malades encore que le monde païen, et douze apôtres ne seraient pas de trop. »

Désireux de préciser et de compléter la méthode de Le Play, ces messieurs procèdent par des observations minutieuses, par des monographies sur des sujets particuliers. Ils ont horreur des dissertations élaborées devant un bureau, dans un cabinet, dans une salle de rédaction, par une tête chaude et par une main hâtive. Les conceptions abstraites des idéologues et des fanatiques, ces fameux dogmes, au nom desquels on s'autorise à régler la société sur un plan préconçu, en guillotinant tout ce qui dépasse le cadre, apparaissent aux disciples de Le Play comme un abominable fléau. Voulez-vous, disent-ils, avancer

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vers la solution de la question ouvrière, néglipt les théologies et les mc'taplivMifU'.s mépnuth » blaguologie » des rhéteurs, allez voir, >l>- Ml propres •/eux, en plein air, en pleine vie, cou)ment les choses se passent. Imites Le l'InJ' pèlerin passionné, scrupuleux el infatigable, s'est astreint, pendant vingt-quatre ans(182ïMff5Sj à faire un voyage de six mois chaque ;inii<-'presque toujours à pied. Il vécut avec des ouvriers de tous les pays. Il a été maître J* forges dans l'Oural. Il a connu de près 1& mineurs, les fondeurs, les bûcherons, les charbonniers et les charretiers des montagnes du Hartz. Il a bu le lait fermenté des juments sons la tente des Baskirs. Il a porté des toasts h la reine chez les forgerons du pays de Galles. Surtout, il fut le familier, l'ami, le conseiller des paysans limousins dans son domaine de Ligoure, où îl s'occupa d'installer et de former sa famille selon le type idéal qu'il rêvait. M. Le Play, ■ itil Sainte-Beuve, « est d'une génération toute nouvelle. Il est l'homme de la société moderne p* excellence... S'il a conçu la pensée d'une réforme ce n'est qu'à la suite de l'expérience, et en combinant les voles et moyens qu'il propose avec toutes les forces vives de la civilisation actuelle, sans prétendre en étouffer ni refouler les développements, n La Science sociale est un copieux répertoire

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de faits recueillis sur place. M. Demolins, accompagné par son ami M. de Rousiers, a parcouru la France entière, en quête de documents. Il a séjourné dans les Pyrénées et dans les Causses, afin d'y étudier les rapports de Y art pastoral et de la communauté. Il a suivi les Auvergnats depuis leurs montagnes natales jusqu'aux boutiques parisiennes, où les fils des porteurs d'eau se font volontiers brocanteurs.il a médité sous les châtaigniers du Limousin, du Périgord, du Quercy, du Vivarais. Les mûriers de la vallée du Rhône, les oliviers, les amandiers, les pêchers, les orangers de l'heureuse Provence lui ont expliqué la genèse du Méridional nonchalant, joyeux, flâneur, bavard et trafiquant. 11 est allé chercher dans le Médoc et en Champagne la psychologie du vigneron.

Partout, il a pris soin d'ajouter les observations d'autçui à son expérience personnelle, appelant, par exemple, à son secours la monographie du Porteur d'eau auvergnat, par le docteur Delbet, ou le livre de Paul Bourde sur la Corse. Le Voyage en France d'Ardouin-Dumazet lui a fourni des indications précieuses. Il a consulté les romans d'Alphonse Daudet, de Cladel, de Pouvillon pour mieux connaître l'âme du Midi. Il a pu ainsi, dans ses pérégrinations, esquisser une Géographie sociale de la France, qui foisonne de faits, d'idées, d'hypothèses et d'erreurs. Il désire que les parties laissées en blanc sur sa carte soienj.

remplies, le plus !,'.( possible, par /es JWfttW qui connaissent bien la vie particuiiere^eiKisf*iv

vinces. Ses voyages d'étude et de propneamkk ont permis de fixer, çâ el là, les pointe de wpif d'un vaste décalque, où Ton pourra vi

les variétés sociales dont se compose notre pâj* Il a envoyé des missionnaires en beaucoup ife lieux. Les auiliteurs de ses cours et de ses eonft rences, ainsi que les jeunes gens à qui la Somalie science sociale accorde dos bourses de voyage grossissent presque chaque jour son dossier. Plu* sieurs de ses disciples sont allés en AllenwgW et en ont rapporté des notes détaillées, où les chances d'erreur sont en proportion de l'étendue des enquêtes.

M. Demolins professe, durant les mois d'hiver, dans une des salles de la Société de géographie Il parle avec feu et sans élégance, un peu commis M. Léon Gautier. Un ressouvenir de l'accent marseillais assaisonne sa diction et déride la gravilf abrupte de ses pensées. Ce n'est pas, à vrai dire. un orateur. Mais la sincérité de ce petit hominf replet, noir et tenace, la chaleur de ses improvisations, l'abondance de ses renseignements, que personne ne peut contrôler immédiatement, agiraient sur l'auditoire le plus rétif. Il a provoqué pW d'une fois, à des colloques contradictoires, les plus renommés défenseurs du socialisme. Il a réduit Paul Lafarge aux dernières extrémités, et il ne

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désespère pas de hacher, par des arguments incisifs, les plus belles périodes du grand orateur Jaurès. On a vu des étudiants, au sortir de son cours, s'attacher à sa personne, s'associer à sa prédication et se vouer, comme lui, à la réforme de nos lois, qui sont centralisatrices, de nos mœurs, qui sont routinières, de nos ambitions, qui sont médiocres, de nos préjugés, qui tendent malheureusement à l'apothéose du national rond-de-cuir. Il réunit souvent ses disciples chez lui. Et là, près d'un samovar patriarcal, au milieu d'une assistance où les jaquettes sont plus nombreuses que les habits, il répète sur tous les tons : que nous avons trop de fonctionnaires et trop de politiciens; — que la France agonisera bientôt, faute de Français; — que le mariage disproportionné ou tardif est une calamité ; — que la course à la dot est une honte; — que notre patrie semble perdre le premier rang sur tous les terrains, sauf dans la cuisine et la pornographie ; — que l'abus de l'internat et des concours produit des fruits secs ou des mandarins et non des hommes; — que nous devenons un peuple de candidats et de budgétivores ; — que nous ne colonisons pas nos colonies; — que chez nous les gens riches préfèrent sottement les carrières administratives à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, et que ce dédain est une cause d'appauvrissement; — que nos erreurs nous conduisent à l'abandon du

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foyer natal sans esprit de retour; — qm-kmrasthénie, l'inaptitude â l'effort, le manque Je décision sont nos péchés quotidiens ou nostiM coutumières ; — que les Français son! If pMJfl le [ilus grevé d'impôts; — que noire QiitMd vaincue militairement par l'Allemagne, risque d'être vaincue pacifiquement par les races arçrlesaxonnes...

Toutes ces vérités désagréables procèdent J'uDt vérité plus générale qui peut se formuler ainsi: notre pays est trop centralisé. M. Demolins so us ' crirait volontiers à cette phrase de Jules Ferry: Si nous accouplez ces deux choses, le régime p& lementaire et la centralisation, sachez que le rtjpii parlementaire, soit sous une république, soit sous une monarchie, n'a que le choix entre ces dtnt genres de mort : la putréfaction comme sous Louis- Philippe ou l'embuscade comme avec Napoléon îll

Ce que j'aime surtout, en M. Demolins, c'est qu'il est un homme d'action et que ses idées* sont emparées de sa vie.

Décentralisateur, il décentralise pour son propre compte et dans la mesure de ses moyens. Dès çat son enseignement cesse de le retenir à Paris, il se retire en province, dans un petit domaine rural qu'il a acheté et qu'il exploite. Sa maison delà Guichardière, près de Vcrneuil, en Normand»

s'ouvre libéralement aux amis, aux discipb fidèles de la Science sociale. Cet asile de verdure

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et d'ombre devient, peu à peu, la Chesnaie d'un Lamennais anglomane.

Partisan de l'initiative privée, apôtre de l'énergie individuelle, admirateur des Anglo- Saxons, M. Demolins fait élever son fils dans un collège anglais, et il exige que cet enfant, qui n'a guère plus d'une dizaine d'années, fasse tout seul le voyage d'outre-Manche. J'imagine que le jeune Demolins n'usera pas ses culottes dans les antichambres des ministères, à l'affût d'une « place ».

Selfhelp! Aide-toi toi-même! tel est le conseil que l'auteur de la Supériorité des Anglo- Saxons prodigue à notre société, qui meurt d'être en régie et en tutelle. Il n'a pas eu de peine à montrer, par des faits, l'efficacité de l'initiative particulariste. Voilà bientôt deux siècles que les esprits sérieux interrogent la Grande-Bretagne, pour lui arracher la révélation d'une morale individuelle et d'une hygiène sociale.

M. Demolins a ramassé tous ces faits en de vigoureux raccourcis. Il expose la race anglosaxonne sous une lumière crue qui en accuse le relief. Il la montre, infatigablement animée par ce culte du travail, que George Eliot a, pour ainsi dire, incarné dans le personnage d'Adam Bede.

« Adam Bede n'était pas un homme merveilleux... Il était de ces honnêtes gens dont la vie n'a pas eu d'écho au delà de leur voisinage; mais

vous èies sûr de trouver presque toujours d»

le lieu qu'ils habitaient leur nom associé, penJaB une ou deux générations après leur mort, à qmff bout 'le roule excellente, à quelque édifiée I quelque nouvel emploi (l'un produit minera!, i quelque progrès agricole, à quelque réformées abus île la paroisse. »

M. Demolins compare l'expansion à notre rétrécissement, leur pullulement à noir» stérilité, leur marche à nos reculs. Il dit : Vuys ce qu'ils sont, voyez ce que nous sommes.

Kt il ne s'agit pas de chanter ici :

D'abord l'Anglais • règne » en France plus qa« je ne voudrais (remontez la rue Saint-Honorè cl lisez les enseignes), l'Anglais règne aussi ailleurs- Jetez les yeux sur une carte du monde. Nous avons abandonné aux Anglo-Saxons l'Amérique du Nord, l'Inde, le Delta du Niger, peukUn l'Egypte. On peut craindre que le Levant n'ajoute bientôt de nouvelles conquêtes à l'empire Je John Bull. L'Anglo-Saxon domine l'Amérique par le Canada, par les États-Unis, par la République argentine. Il tient l'Afrique aux Jeux bouts, par l'tëgypte et le Cap. Il s'avance en Asie par l'Inde et la Birmanie. 11 est suzerain d'Océanie, par ses possessions d'Australie et de Nouvelle-

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Zélande. Les cinq continents sont tributaires de son commerce et de son industrie. Sa langue est universelle. Il menace de nous supplanter dans nos propres colonies. Je ne parlerai pas de Fachoda.

Ces faits ne sont pas consolants. Mais on n'écrit pas seulement pour amuser. Ce livre, qui a si fortement ému l'opinion publique, est, en somme, une bonne action, malgré les erreurs sans nombre qui le gâtent f . S'il trouble l'optimisme des pontifes et la digestion des satisfaits, tant mieux. Il crie bien haut la plainte patriotique que beaucoup chuchotent tout bas et que certains étouffent en eux-mêmes par l'effet d'un égoïsme inconscient. Cette verte mercuriale ne peut que profiter au bien public. 11 faut écouter cette voix bourrue, interrompant tout à coup le vacarme de nos cabotinages et détournant notre attention de tous les amusements burlesques, de tous les divertissements « bien parisiens » auxquels nous avons voué un culte absurde. Il faut nous résigner aux trouble-fête, si nous ne voulons pas avoir besoin, à brève échéance, d'un syndic de faillite.

Du reste, M. Demolins n'est pas le seul médecin qui nous recommande la méthode anglo-saxonne, et qui nous conseille d'aller nous faire guérir à Londres.

1. Ces erreurs ont été relevées par M. Charles Seignobos dans la Revue critique du 9 mai 1898.

218 1.I-: MALAISE IiK LA HE.

Avant lui, M. Max Leclerc, à peine sorti <k l'École libre des Sciences politiques, était affl prendre <les leçons d'énergie en Amérique el H Angleterre. M"" Mûrie Dugard, agréée des lettres, « professeur » au lycée Molière, avait célébra EflUî fameuse université de Weliesley, où plus d'un millier de jeunes Américaines étudient énerîiquement le grec, le llirt, le latin et le canota;.'?. 11 serait impossible d'énumérer ici tous les apùtres du cricket, du self-help et du foot-boU '.

Voilà déjà longtemps, d'ailleurs, que la supériorité des races anglo-saxonnes tourmente l'âme versatile des Français, aussi enclins à l'horreur des étrangers qu'à la passion de l'exotisme. Ce n'est même pas M. Max Leclerc qui a poussé w premier cri d'alarme en montrant l'univers conquis par la ténacité britannique. Des l'année 1"25, un Suisse, nommé Béat de Murait, opposait l'esprit anglais, « précis, solide, libre, simple, fait de retenue et de sang-froid », à l'esprit français, lequel, disait aimablement ce Suisse, « consiste principalement dans l'art de faire valoir des bayatelles... »

Presque toutes les fois qu'on a voulu nous faire la morale, c'est au nom des vertus anglaises que l'on a stigmatisé la laideur de nos vices nationaux. 11 est vrai que nous aurions beaucoup a

I. Gaston Deschainpi, ta Vie et tes livres. I. I, p. 163; t. IV.

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