QUELQUES TÉMOIGNAGES
sl vouent que des remords leurs sont venus. A les entendre, cette jeunesse serait si négligeable qu'elle ne mérite plus d'être auscultée ni célébrée. Ils expriment tout haut la crainte d'avoir formé non pas des apôtres des temps nouveaux, non pas les représentants d'une idée nouvelle, mais des générations de fonctionnaires, de sous-préfets, de jeunes chefs de cabinets, bref une postérité de « ronds-de-cuir ».
On reproche maintenant aux jeunes gens de ne rien respecter, on leur dit : « Vous êtes irrévérencieux, vous êtes plein de mépris, vous ne croyez à rien ! » Il y a beaucoup de vrai là dedans, mais s'il est certain que la jeunesse ne respecte pas grand'chose c'est que peut-être elle ne trouve autour d'elle rien qui soit très digne de son respect. Nous devons constater d'abord que l'air respirable manque à cette jeunesse. On lui refuse toutes les satisfactions matérielles auxquelles, après tout, elle a droit. Le réel se dérobe devant elle, comme l'idéal. Un des phénomènes les plus curieux de l'état présent de la société, c'est que toutes les portes sont fermées devant les jeunes gens. Il leur est désormais impossible de se glisser parmi nous, nous serrons les rangs devant l'ennemi. C'est « complet » partout, comme dans les omnibus.
Je suis allé un jour au ministère de l'instruction publique, afin d'y prendre des nouvelles
d'un mien cousin qui voudrait gravir un degré, tout au bas de la grande échelle universitaire. Le pauvre garçon ne demande pas grand'chose. Oh non ! Il se contenterait de la dernière classe dans le dernier collège de la République. Il est licencié es lettres. Il est maître répétiteur depuis cinq ans. Il fait son métier honnêtement, tranquillement, à Técart des meetings, banquets et parlotes où les éducateurs de la jeunesse vont quelquefois prononcer de si étranges discours. Son ambition, vraiment, ne semble pas démesurée. De mon temps (qui après tout ne remonte pas au déluge) les licenciés obtenaient d'emblée des chaires dans les lycées. Au lycée de Niort, où j'ai fait mes études, il n'y avait que des licenciés. Un agrégé nous faisait l'effet d'une bête curieuse, d'un oiseau rare, rara avis, comme disait notre censeur, M. Belœil.
Né quinze ans plus tôt, mon cousin le licencié aurait pu être nommé professeur de rhétorique au lycée de Draguignan ou de Pontivy. Maintenant, il ne peut pas prétendre à la huitième de Sisteron. Les temps sont durs pour la jeunesse.
Mes dernières illusions tombèrent dès les premières paroles du fonctionnaire fort éminent auquel je me suis adressé.
— Hélas! ni dans un an, ni dans deux ans, ni dans trois ans, ni dans cinq ans votre cousin ne sera professeur de collège.