L'ANTIQUE PROUESSE
d'arçon, sa lance, sa dague et sa rondache blasonnée. On lui amène son destrier de guerre. Il s'élance, avec un cliquetis d'acier, sur la selle au roussequin d'ivoire. Il s'en va. Son écuyer le uit.
Depuis ce temps, Guillaume d'Orange n'a jamais evu sa fiancée.
Guillaumes bese la dame o le vis cler, Et ele lui : ne cesse de plorer.
Par tel covent ainsi sont dessevré, Puis ne se virent en trestot leur aé.
Hélas! nous ne comprenons même plus ce lan- Lge.
Cependant, lorsqu'on transcrit, d'après les fnes gothiques des vieux grimoires, la poésie iste de la Chanson de Roland, du Roi Louis, Garin le Lorrain, des Quatre fils Aymon, des iscans, du Chevalier au Cygne, bref tous les îilletons épiques, indéfiniment allongés par les exandre Dumas du moyen âge, on croit tendre la voix de notre race, qui vient à nous fond des tombes.
Elle persiste à parler encore, malgré notre suré, la voix des braves gens, aventureux et bons, l ont décidé l'antique Prouesse à demeurer îz nous.
^oilà longtemps que Roland, Olivier et les îze pairs sont morts. Les encensoirs sont ints qui avaient embaumé leurs funérailles.
Mais rame des héros s'est délivrée de la dalle funéraire où leur image fut couchée, encore armée, les mains jointes, l'épée au flanc, les yeux au ciel. Et leur pensée a survécu, pendant des siècles, plus forte que la mort, et victorieuse de l'oubli.
Combien il nous est difficile d'entendre exactement leurs conseils, leurs exhortations ou leurs reproches! La langue de nos lointains ancêtres nous parait inintelligible, inouïe, et même parfois (à moins de posséder les grâces d'état que distribue l'Ecole des chartes), presque insupportable.
Pourtant, il est aisé d'apercevoir, jusque dans les moindres détails de notre vie quotidienne, la trace vivante et le sillage mouvant des « chansons de geste ». Si nous avons cessé de les réciter et si nous refusons de nous en souvenir (excepté quand il faut répondre aux examinateurs du baccalauréat), et si nous n'avons pas coutume, en temps ordinaire, d'imiter les taillades, estocades, galopades et autres merveilleuses prouesses des compagnons de Gharlemagne, du moins nous pouvons, en écoutant bien, recueillir chaque jour l'écho de leur gloire.
Nous ne portons plus leurs coiffes de mailles, * leurs « bassinets », ni leurs « cervelières », . i irs « salades ». Nous portons encore leurs Ces noms romanesques ont été perpétués
;ur l'état civil du tiers état par le caprice des •ourgeoises embéguinées qui, après avoir échauffé 3iir imagination en admirant les épopées francises, donnèrent à leur postérité les noms des éros de roman dont elles avaient plaint les fortunes ou aimé la courtoisie. Avant que Jeanicques Rousseau multipliât le nombre des mies, que Beaumarchais répandît le joli prénom Suzanne et que Chateaubriand fût l'introducîr de René, le vieux poète Raimbert de Paris pularisa, dès le xn e siècle, le nom à'Ogier le nois, appelé aussi Augier, Oger, Auger, Auge. autre poète, Bertrand de Bar-sur-Aube, nareur des aventures de Girard, comte de Vienne, dit ce nom aussi célèbre que celui de Guérin, teux par la « geste » des Lorrains. Le nom de ier, Régnier, Régnier a été très porté depuis jour où l'excellent Renier, vassal héroïque, •ifia son propre fils, le petit Garnier, pour rer la vie du jeune Jourdain, fils d'un puissant neur... Foucart l'orphelin, héros de la nson cTAntioche, a fait couler bien des larmes, Dn nom, propagé par l'attendrissement des s sensibles, a passé dans l'onomastique de 3 nation. Aimery de Narbonne et son neveu tain ont laissé des continuateurs de leur nom. ; ne comptons plus les Landry, les Merlin, hiédon, les Aubry, les Renaud, les Renouard, ïichard, les Turpin, tous héritiers bourgeois
de la « geste » royale ou de la Table-Ronde.
Faut-il citer Lance lot, Tristan, Guibert, Geoffroy, Vivien, Audigier, Baudouin, Hémonl Le répertoire épique de nos contes anciens a transmis au « Tout-Paris » et au c Bottin », les noms de Percevais d % Hervé, de Bazin, de Daurelle, de Milon, de Maugis, de Berthollet, de Seguin, de Macaire. Parmi les « païens » contre lesquels combattaient les chevaliers de France, j'en vois deux qui, par la durée de leur nom, semblent avoir gagné l'estime de la chrétienté. C'est Baligand, émir de Saragosse, et Brehier, célèbre Sarrasin, qui, après avoir semé la terreur dans tout l'Occident, fut tué par Ogier le Danois. Ce n'est pas tout. Les chevaux, les épées, les chiens des paladins nous ont légué des noms. Exemples : Bayard, cheval des quatre fils Aymon; Courtin, épée d'Ogier; Brochard, limier du duc Garin. Je ne vois guère, dans nos épopées nationales, qu'un seul nom qui ait complètement disparu. C'est celui de Ganelon le Traître.
Ainsi, nous sommes moins loin du xu* et du xni' siècle que nous ne le pensons communément. La cloison qui nous sépare de nos aïeux n'est pas étanche. Nous sommes leurs héritiers malgré nous.
Et pourtant, malgré ces communications inévitables et souvent inaperçues, le moyen âge, clos et mystérieux, ressemble à ces châteaux ensor-
L'ANTIQUE prouesse 3S7
selés, dont les fenêtres, éclairées çà et là, fasciîaient de loin les voyageurs, et dont les portes verrouillées semblaient garder pour toujours un orraidable secret. Tel, dans les forêts de Hongrie, e donjon que le géant Orgueilleux défendait féroement contre toutes les curiosités. Un jour, le bevalier Huon, natif de Bordeaux, passa devant î logis, en allant vers Babylone, la merveilleuse té, qui est de l'autre côté de la mer Rouge.
Huon de Bordeaux, dès qu'il vit cette bastille, rouva, selon sa coutume, l'envie d'y entrer.
>n écuyer Jérôme, conseiller prudent, le retint r son manteau et lui dit doucement :
« Ah! beau sire, changeons de chemin; igissez pas toujours en enfant 1 Cette tour que is regardez, c'est la tour de Dunostre ; c'est là 3 demeure le géant Orgueilleux, et, sachez-le, a une fois revêtu son armure, quand tous les nmes qui sont au monde viendraient l'attaquer, le les craindrait pas. Vous vous rappelez ce
vous a dit Obéron, qui vous aime tant. Il s a défendu d'y entrer. Venez, je vais vous tre sur la route.
- Jérôme, dit le chevalier Huon, si je suis a de France jusqu'ici, c'est pour chercher des itures, et celle-là ne m'échappera pas. Je vais
ce géant, et il sera plus dur que le diamant ion épée ne peut l'entamer. Quant à vous, 3z dans ce pré et attendez mon retour.
— Hélas! dit Jérôme, nous ne vous reverrons plus... »
Bientôt les liseurs de romans n'auront plus besoin d'être linguistes pour pénétrer dans les profondeurs du moyen âge. Les philologues médiévistes, gardiens longtemps rébarbatifs de ce château merveilleux, se sont enfin apprivoisés. Ils consentent, de temps en temps, à baisser le pont-levis, à lever la herse, à nous confier une des clefs du trousseau qui pend à leur ceinture.
Et voici que leur maître à tous, M. Gaston Paris, nous ouvre des perspectives illimitées et nous égayé par des mirages de féerie, en nous emmenant, sur une route fertile en rencontres imprévues, à la suite du chevalier Huon de Bordeaux et du nain vert Obéron.
Est-il un plus aimable livre, et plus français, que les Aventures merveilleuses de Huon de Bordeaux, pair de France, et de la belle Esclarmonde*.. .
Ici, Ton croit entendre le langage des trouvères qui, appuyés au pilier d'une salle, s'accompagnant d'un crin-crin en sourdine, récitaient cette histoire aux suzerains et aux vassaux, tandis qu'un feu de bois sec flambait sous le manteau de la vaste cheminée, et que le vent d'hiver, en heurtant les vitres maillées de plomb, rendait plus agréable et plus tiède le charme de cette veillée, consacrée à des récits de gloire et d'amour.
Écoutons ce que dit le gentil ménestrel :
« Seigneurs, écoutez : que le Dieu de gloire qui îous a faits à son image vous bénisse î C'est une >onne chanson, qui parle de nobles hommes, du aillant roi Charlemagne et de Huon, qui tant ît preux, et d'Obéron, le petit roi sauvage qui issa toute sa vie dans les forêts. Cet Obéron, îi avait tant de puissance, sachez qu'il était fils ; Jules César, celui qui a fait faire à Constanlople ces grandes murailles qu'on voit encore, i vont jusqu'à la mer et qui durent sept lieues. les César avait pour femme une dame très belle très savante, qui s'appelait Morgane et qui était . C'est elle qui fut la mère d'Obéron le fores- •; ils n'eurent pas d'autres enfants en toute r vie. Vous allez entendre une noble chanson, sez le bruit, et faites le silence. »
I me semble qu'ici le narrateur remonte un
loin dans ses souvenirs. La longueur des rdes est, d'ordinaire, le défaut coutumier des 'érences. Les trouvères furent les conféren- > du moyen âge. Mais l'évolution nécessaire choses et des hommes a métamorphosé en e-temps mondain ce qui était alors le stimu-
indispensable de l'imagination et de la ité. Je ne crois pas que personne aille à Son ou à la Bodinière pour y chercher des ns de vivre ou des principes d'énergie. Au aire, le seigneur dans sa tour, l'homme
d armes dans son échauguette, le « vavasseur » dans son « retrait », se sentaient moins seuls, dès qu'un poète vagabond, errant par monts et par vaux, l'escarcelle au ceinturon et la plume au chapel, venait tirer la cloche de la porte féodale et offrir, en échange d un gtte et d'un repas, l'asile des régions idéales et le pain miraculeux des légendes.
Avec cet étranger, volontiers causeur, les nouvelles du dehors arrivaient au château, rompant la clôture où les femmes et les filles, pendant de longs mois, étaient recluses. Le trouvère était le journal vivant de la chrétienté.
Cet hôte, d'aspect chétif et souvent d'apparence minable, ce rimeur à qui l'on donnait, en guise de salaire, des chausses et des surcots, fut, en somme, l'éducateur d'une société. Il parlait du passé avec respect, et ceci devrait être en tout temps, en tout lieu, le premier office des pédagogues. Ses chroniques unissaient, enchaînaient par des liens invisibles et forts la série des générations successives. Grâce â lui, l'homme ne vivait plus pour des intérêts méprisables, dans l'enclos d'une maison fragile, dans les limites d'une existence éphémère. Il enseignait aux Français que « noblesse oblige ». Il proposait aux émulations généreuses l'exemple des antiques vertus. Aussi éloigné que possible de l'ironie qui tue les nations et de la « blague » qui les abêtit,
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le trouvère racontait, à sa façon, qui était bonne, l'histoire de France. Sans doute, un souffle divin animait sa chanson de cigale. Les esprits en étaient ennoblis. Les cœurs en étaient réconfortés. Quand il avait fini de chanter, l'auditoire quittait avec peine les chaises armoriées, les bancs 3t les escabeaux. Tard dans la nuit, derrière les ourtines des lits à baldaquin, les bacheliers et es pages rêvaient, tout éveillés, au souvenir des rouesses qu'ils venaient d'entendre. La sagesse e Charles, « empereur à la barbe fleurie », la rudence de Naymes, la loyauté de Roland, la )urtoisie d'Olivier, la fidélité de la belle Aude et visage clair d'Aelis hantaient les insomnies, 'olongeaient les conversations, tenaient en haine tous ces jeunes courages, malgré les gronries des majordomes. Une tradition d'honneur de bravoure — tradition vraiment nationale — mposait à tous. Ainsi, après l'éclosion des rmes cachés, après la végétation obscure et ite de la tige et des rejets, s'épanouissait, aux r ons de la poésie, comme une fleur magnifique soleil d'été, l'âme de la France.
Julie part, les anciennes vertus de notre race 3paraissent plus gaies, plus charmantes, plus grement invincibles que dans les aventures de /rai cadet de Gascogne, qui s'appelle Huon de deaux. .
e héros intrépide est un bon enfant. Il a des
inexpériences et des candeurs de jeune émerillon. A chaque instant son vieil écuyer le conjure d'être raisonnable. Il a une façon à lui de faire sa prière, t Mon Dieu! soupire-t-il, au pied des autels, mon Dieu, faites que je ne sois pas vaincu! »
Lorsque ses amis veulent le dissuader d'un dessein périlleux, ou quand ses ennemis entreprennent de l'effrayer par ses menaces, il dit, avec une simplicité superbe, sur un ton qu'avive une pointe d'accent :
€ Vous savez! Moi, je suis de Bordeaux! »
L'émir de Babylone, étonné par cette déclaration, crut que c'était une formule magique et fut transi d'émoi.
Quel gentil garçon que ce petit Bordelais!
Orphelin, fils puîné d'une veuve, il a juré de ne revenir à Bordeaux qu'après avoir gagné au moins un fief à la pointe de son épée. Mais il aimerait mieux renoncer à la fortune que d'y arriver par un chemin tortueux. Malheureusement, à vouloir suivre les voies droites on s'expose à des obstacles mis en travers par les méchants. L'impétueux damoiseau, calomnié par des varlets jaloux, déplut à l'empereur Charlemagne, qui, pour l'éloigner de sa cour, lui confia une mission diplomatique en Orient. Huon fut chargé de voir l'émir de Babylone, de lui prendre sa moustache blanche et de lui enlever « quatre de ses dents mâche*
Jières », afin de donner une leçon à ce Levantin qui, d'après les plus récents rapports, ne respectait pas suffisamment les Français.
Quand on est de Bordeaux, on n'hésite pas.
Huon partit sur-le-champ. Son voyage fut long et périlleux. Quand il rencontrait des romieux, des pèlerins qui revenaient de Rome, il leur lemandait poliment : « S'il vous plaît, le chemin le Babylone? »
Enfin, grâce aux conseils de son ami, le nain ert Obéron, roi du royaume de Féerie, il put ntrer dans la capitale du pays de païennie. Sa onne humeur dérida tout l'Orient. Et, en le oyant, la belle Esclarmonde, fille de l'émir, dit >ut haut : « Si je ne l'ai pour mari, je n'en jrai point d'autre. » Quand un chevalier franlis a juré de vaincre, si l'amour par surcroît ent à la rescousse, rien ne peut lui résister, non de Bordeaux fut un grand vainqueur...
Il faut souhaiter que les savants, qui détiennt dans leurs chartriers un si riche trésor, ivent l'exemple de M. Gaston Paris et qu'ils airent leurs lanternes magiques pour notre ertissement et pour notre profit.
'Is peuvent nous rendre des services précieux s nous engagent et nous obligent à retrouver, • manière de récréation, l'âme errante de notre e, — âme aventureuse qui nous rapprendra pérance, — âme de clarté qui dissipera nos
cauchemars, — âme de simplicité, de gaieté, de vaillance qui unit, dans la légende et dans l'histoire, les paladins imaginaires et les héros véritables, les petits et les glorieux, les forts et les doux, Huon de Bordeaux et le connétable du Guesclin, le comte Roland et Jeanne d'Arc, le sergent Fricasse et le général Marceau, toute cette divine floraison d'héroïsme français, honneur de l'humanité et parure éternelle de la patrie.
Il faut aimer la France, toute la France. Cet amour, qui ne connaît pas l'esprit d'exclusion ni de proscription, constitue, à mon avis, le bon nationalisme.
Je suis donc nationaliste, à ma façon.
Il me semble d'ailleurs difficile qu'un homme, né dans une nation civilisée, glorieuse, ancienne, puisse être privé des sentiments héréditaires que ce mot de nationalisme, nouvellement inventé par les politiciens, exprime gauchement.
J'avoue que je suis même un peu humilié d'être contraint, par le malheur des temps, à faire profession publique d'un « état d'âme » si instinctif et si naturel.
Mais la plupart des Français — du moins ceux qui crient fort — sont présentement occupés à s'excommunier les uns les autres. Rien ne sert d'être un patriote de la veille. Le patriotisme, comme en 1793, risque de devenir un monopole exclusif, à l'usage des citoyens qui tambourinent
leur réclame personnelle sur les tambours de nos régiments et déploient notre drapeau comme un prospectus.
Les plus honnêtes gens sont obligés de jurer par tous les saints du Paradis : « Non, nous ne sommes pas des traîtres! Non, nous ne sommes pas des vendus! Non, nous ne sommes pas des insulteurs de l'armée ! »
C'est pourquoi on doit se prémunir contre les excommunications possibles. J'use donc de mon droit de citoyen français — et je remplis (sans me vanter) mon devoir de fantassin régulièrement inscrit sur les registres de l'armée française — en disant à haute et intelligible voix :
Je suis nationaliste, et voici comment :
Le nationalisme doit consister d'abord à aimer îotre pays de France, notre terroir fertile et avelant, nos coteaux et nos prairies, nos lacs et nos ivières, l'herbe parfumée de nos montagnes, le lé de nos sillons et le sourire de notre ciel indulent.
J'ai vu beaucoup de pays, et j'espère en voir uelques-uns encore. Je ne connais pas de conée qui soit plus variée, mieux enluminée, plus ilicieusement multicolore que notre France.- Elle résume, dans la diversité de ses aspects, •utes les beautés et toutes les grâces de l'univers, n y trouve, en un court espace, un merveilleux mnouissement de fleurs et une moisson de fruits
dont l'abondance dépasse presque toujours, au souffle embaumé de nos radieux automnes, l'espoir de nos semailles et la promesse de nos printemps.
Un voyage en France pourrait être une leçon de géographie universelle. On dirait qu'un artiste fantasque a voulu nous offrir, comme en un musée de « réductions » et de « répliques », une collection des formes multiples que peut prendre, pour l'amusement de nos yeux, la vie mystérieuse de la nature éternelle... Les « causses », récemment explorés, où l'eau du Tarn creuse des crevasses, affouille des grottes et amenuise des colonnades de stalactites, ressemblent, en des proportions réduites, à ces Alpes du Tyrol, dont les terrasses calcaires, incessamment ravinées par le ruissellement des pluies et des torrents, sont le théâtre d'une sorte de drame quotidien où s agite la querelle séculaire de la terre et des eaux... Le grès des Vosges dessine, en Lorraine et en Alsace, sous les hêtres, les sapins et les mélèzes, un décor dont la structure, noblement architecturale, dispense le voyageur de pousser son enquête jusqu'aux grès de la Suisse et de la Saxe... La Meuse, entre Mézières et Givet, attarde la langueur de son cours et déroule, en courbes molles, la flexible nonchalance de ses sinuosités, comme la Volga aux environs de Nijni-Novgorod... Le lac Pavin, dont les eaux sommeillent au fond
d'un cratère, dans les monts d'Auvergne, a l'air
d'avoir été mis là spécialement afin d'apprendre
aux Français — par une comparaison du petit au
grand — comment se sont formés les lacs de
l'Equateur et les lacs canadiens... Hâtez- vous
d'aller au village de Saint- Véran (Hautes- Alpes),
à 2 000 mètres au-dessus du niveau de la mer ; il
en est temps encore; les avalanches y ont laissé
quelques maisons et quelques habitants. C'est le
gite le plus haut perché de France. Allez-y. Après
cela, vous pourrez renoncer à l'excursion de
l'Himalaya. Vous comprendrez fort bien comment
l'homme, animal sociable et naturellement ennemi
du froid, peut, tout de même, se résigner à vivre,
à aimer, à mourir sous la neige.
Notre « Côte d'Azur » , avec ses palmiers, sesaloès, ses agaves et ses cactus, est une petite Afrique, iioins chaude, moins sablonneuse.. Notre Provence est une grande Grèce, parfumée d'aromates, r ibrante de chansons et bruissante de cigales.
Je voudrais que nos romanciers, psychologues u descriptifs, si longtemps retenus par Y « ashalte », hypnotisés par les « garçonnières » et erturbés par la délectation morose d'un monôme péché, eussent enfin le courage d'émigrer srs un horizon plus étendu. Pourquoi, las de ibàcher d'insipides « parisienneries », ne tour- 3raient-ils pas leur objectif vers la salubrité de d s provinces françaises?
J'ai reçu récemment, d'un brave homme qui habite un coin retiré du Midi, une lettre, dont l'accent généreux et irrité m'a beaucoup plu :
Non, mille fois non, votre bande de boulevardiers aveulis et noceurs n'est pas la France'. Mais, hélas ! nous n'avons plus en province de voix pour le crier bien haut; ceux qui prétendent peindre nos mœurs ne nous connaissent pas mieux que les autres : la monstrueuse capitale nous prend tout, elle absorbe et annihile les meilleurs d'entre nous.
Cependant, si elle attire à elle tous les cerveaux qui pensent, elle nous laisse encore des cœurs pour sentir et pour pleurer de rage quand nous voyons traîner dans la boue ce que nous respectons le plus, et chacune des feuilles que nous lisons, couvrir d'injures notre pauvre France qui vaut mieux que la réputation qu'elles lui font.
Et mon correspondant s'indigne contre « les élégants adultères de quelques Parisiennes neurasthéniques », contre les fastidieuses fredaines d' « une poignée de cosmopolites fatigués », et refuse de croire à la perpétuité d'une littérature, d'ailleurs ennuyeuse, qui consiste à mettre en lumière des « faisandages » exceptionnels, pour mieux humilier uotre prétendue perversité nationale devant les prétendues vertus de la race anglo-saxonne.
Je suis de cet avis. Récemment, un Anglais, M. Bodley, publiait un gros livre, qui est un hommage à la bonté, à la probité, au labeur héréditaires de notre nation. Nous avons laissé à un étranger le soin de discerner, à travers un chaos d'apparences contradictoires, les sources
cachées d'où s épanche, dans l'organisme de notre société, l'incessante recrue de la force et de la vie. M. Bodley dit expressément que la sarabande des politiciens, les pirouettes des dilettantes et les trafics des pornographes ne constituent pas, actuellement, toute l'histoire de France. Il démontre très bien que, si notre pays est encore vivant, c'est qu'au-dessous de l'écorce moisie, le cœur est bon.
Je souhaite que nos écrivains s'appliquent, de toute leur âme, à réconforter ce cœur de la France meurtrie et vivace. Troublés par l'effroyable médiocrité des œuvres et des hommes qui se proposent bruyamment à notre admiration, nous cherchons quelque chose de nouveau, quelqu'un d'inédit. Nous avons soif de beauté, de vérité, de réconfort. Nous voulons, après un long intérim où les premiers emplois furent tenus presque toujours par des doublures, nous voulons retrouver la splendeur d'une littérature nationale.
Certes, il ne s'agit pas de rompre avec des traditions d'hospitalité intellectuelle, qui, glorieusement transmises dans la suite des générations et les siècles, ont fait, de l'esprit français, l'interprète icclamé de l'esprit humain.
Notre langue, nos coutumes, nos lois, nos arts >nt été longtemps en possession d'un monopole l'universalité qui leur fut conféré par l'assentinent unanime des peuples civilisés.
Si nous désirons obtenir le renouvellement de ce privilège, nous devons, comme autrefois, regarder, écouter ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui se pense au delà des frontières.
Il serait ridicule, sot et imprudent de nous blottir chez nous, portes closes, comme un lièvre en son gîte ou comme une autruche dans le sable. Cette posture, peu nationale, nous exposerait à des surprises cruelles. Rien ne sert de détourner les yeux pour ne pas voir la frontière. Elle est ouverte, hélas! et la brèche n'est pas près d'être réparée.
Mais, de grâce, dans nos communications inévitables et obligatoires avec des idées étrangères dont nous ne devons avoir ni la superstition ni la peur, ne gardons plus cette attitude d'écolier terrorisé par des pédagogues. Relevons-nous de ces génuflexions exagérées. Cessons de prosterner notre « infériorité » devant la « supériorité » des Anglo-Saxons. Quittons le ton pleurard avec lequel nous prêtions un serment d'allégeance à la suzeraineté de 1' « âme russe » et du « génie Scandinave ». Trop longtemps les litanies d'Ibsen nous ont rendus fort injustes pour Corneille, pour Victor Hugo, pour Alexandre Dumas et même pour Emile Augier.
Il est inutile d'aller chercher une morale nouvelle au pied des fjords de la Norvège ou parmi les banquises et les phoques du pôle Nord. Nous
avons cru longtemps que le sable salé des steppes était plus fertile en vertus que le terreau généreux où mûrissent nos froments et nos vignes... [1 faudrait voir... En tout cas, même si Ton tdmire l'héroïsme des Samoyèdes, l'élégance des Calmouks, la grâce des Afghans, la loyauté des ipaches et l'impeccabilité proverbiale des Slaves, n peut, malgré cette fureur d'exotisme, garder n peu de considération pour l'antique prouesse 3 la nation française.
Pauvre et glorieuse nation, vertueuse, depuis x siècles, et toujours calomniée, rabrouée, communiée par l'assemblée cosmopolite des rtufes internationaux, à qui d'ailleurs elle îrnit des arguments terribles par son insistance ;e confesser en public 1
Donc, allons chercher au dehors les idées vagandes qui appartiennent, par droit de conquête, relui qui sait le mieux les assouplir à la sujéa de la phrase et du rythme. Mais si nous vous trouver un principe de conduite et une règle vie, restons dans la chère maison où la lille est réunie devant le feu clair, qui se perne d'âge en âge sur la pierre du foyer.
Tous sommes issus d'une haute lignée. Nous ns des titres de noblesse et des portraits d'anes. Honorons nos morts. Demandons à nos ids hommes, à nos héros, â ceux qui furent ronnés par la renommée et à ceux que la vie-
luire a trahis, le secret des préceptes qui dictent le devoir et des exemples qui donnent la force de l'accomplir. Ne nous lassons pas d'écouter, dans le silence des basiliques et dans la paix des cimetières, ce que proclament les sépulcres glorieux et ce que murmurent les tombes oubliées. Partout nous entendrons le même conseil de droiture, de justice, d'abnégation et de charité.
Les Français, dont nous avons recueilli le domaine, ont été chevaliers errants, champions armés du Droit, défenseurs des faibles, tuteurs des opprimés, adversaires des pouvoirs iniques, et, en toute rencontre, ennemis jurés de la fraude, du mensonge, de la ruse et du dol. La tradition de leurs vertus s'est établie sur notre sol, en dépit de la diversité des provinces, malgré la rivalité des races, et sous Faction différente d'un climat changeant. Michelet n'avait pas tort d'appeler ceci un miracle, si Ton entend par miracle ce qui n'est arrivé qu'une fois dans l'histoire de l'humanité. La bonne graine d'où est sortie notre nation a pu germer aussi bien dans le sranit de la Bretagne que sur les côtes sèches du Languedoc. Une juxtaposition de patries locales formé, par une longue communauté d'entrerise* ri d e souffrances, de réussites et de revers, Vàioe àt k $ ranc * e Patrie. Les Bretons, les Poi- . les sens de la Saintonge et de la Guyenne, ftntJUïtiards de la Biscaye et les riverains de
la Garonne, les Latins de la Provence et les
Celtes de l'Auvergne, les Bourguignons, les Flamands, les Francs-Comtois, les Champenois, les Normands, les Picards, les Lorrains, les Alsaciens, tous, Français de France, se sont mis d'accord pour combattre, pour souffrir, pour pleurer, pour chanter ensemble, et ils ont inscrit la liste, i peu près complète, des vertus humaines, au ivre triomphal des épopées françaises.
Les Français, qui nous ont légué un si riche résor de littérature et d'art, sont reconnus, par îs plus illustres interprètes de l'opinion euroéenne, comme les représentants du bon sens, 3 la simplicité spirituelle et du goût. Leur raison ait volontiers narquoise. Ils avaient coutume achever, par les atteintes aiguës de l'épigramme,
qu'ils avaient commencé à la pointe de l'épée. tbeurs et gausseurs, vifs à la riposte, prompts a parade, ils avaient des coups de langue et des tits de plume qui valaient des coups d'estoc des flèches d'arquebuse. Maint diseur de sorttes en fut balafré, meurtri et penaud. L'hisre de France ne se réduit pas à une longue aille contre la puissance anglaise, contre la ison d'Autriche, contre l'empire allemand, st aussi la lutte de la sottise et de l'esprit. ja sottise nous déplaît parce qu'elle est ouvrière discorde. Les plus intelligents et les plus ulaires de nos grands hommes — un Henri IV,
vainqueur de la guerre civile, un Hoche, victorieux des chouanneries — furent des pacificateurs.
Nos aïeux, s'ils revenaient au monde, riraient amèrement de cette singularité féroce qui, sous prétexte de décerner aux uns, et de refuser aux autres, je ne sais quel brevet de « Français de France », justifie les prétentions des pédants d'outre-Rhin, en reprenant la barbare doctrine des races, comme pour mieux exclure de la patrie française Kellermann et Kléber, Turenne et Fabert, Metz et Strasbourg.
Accepter, sans aucun reniement, l'héritage du passé, avec toutes les dettes qu'il impose et toutes les obligations qu'il prescrit; — reconnaître, dans la durée des temps, le bienfait de tous ceux qui ont construit, par le sacrifice de leur sang et de leurs larmes, l'unité nationale; — inviter à l'œuvre commune tous les Français, sans s'inquiéter de savoir s'ils sont Celtes ou Francs, Gallo-Romains ou Normands; — réserver notre fidélité particulière et la prédilection de notre souvenir à ceux d'entre nous qui, séparés violemment de la patrie, attendent obstinément le jour béni des réunions fraternelles; — rendre à ce pays son ancienne primauté intellectuelle, et, pour cela, éviter d'abord la déraison, le fanatisme» l'intolérance, qui ne sont pas des choses de chez nous, — tel doit être le proramme de
ce bon nationalisme qui doit réconcilier tous les Français.
C'est ainsi, et non pas autrement, que je suis nationaliste.
Au moment où je ferme le dernier feuillet de ce livre, je voudrais, malgré les inquiétantes clameurs de la rue, ne laisser entendre que des paroles d'espérance et de réconfort.
Je songe à ce vieux chancelier Guillaume du Vair, qui, au milieu des guerres civiles, écrivait un traité De la constance et consolation es calamités publiques.
L' « Affaire », Dieu merci! touche à sa fin. Je crois que cette affaire Dreyfus, si douloureuse, et qui deviendrait si aisément fratricide, — n'est peutêtre pas incapable d'aboutir à de bons résultats. C'est une crise décisive. Or, si les crises violentes sont la ruine des tempéraments débiles, chacun sait qu'au contraire les natures vigoureuses, en triomphant d'un mal réputé incurable, trouvent, dans leur guérison, une preuve de leur puissance et un nouveau motif de croire en l'avenir.
Cette question aura ébranlé, quelque temps, la quiétude des Français. Mais, après tout, est-ce que la torpeur et l'apathie sont des conditions normales pour un Etat libre? Qu'est-ce qu'un accès de fièvre, évidemment passager, en comparaison de la paralysie générale, où nous allions douce*-
ment? Sans ce coup de fouet, qui du moins nous agite le sang et nous réveille les nerfs, nous serions peut-être à l'heure qu'il est dans un état de faiblesse pareil à l'agonie.
L'affaire Dreyfus, en nous obligeant à résoudre un cas de conscience, nous force, bon gré mal gré, à rentrer dans la vie morale, d'où l'indifférence et l'ironie nous retiraient peu à peu... Nous voici engagés dans une passe difficile et dans un endroit périlleux. Il faut sortir de là, coûte que coûte, sous peine de mort. Et, subitement, à la surprise de l'univers entier, nous voilà devenus sérieux. C'est peut-être la première fois que cela nous arrive, depuis quinze ans.
Il serait étrange que cette nation, si souvent victorieuse d'ennemis redoutables, ne pût, à cette heure, venir à bout des deux forces mauvaises qui l'assaillent : le Mensonge et la Bêtise.
Depuis un an que Y « Affaire » nous tourmente, je crois que nous avons connu, en détail, toutes les sortes de déguisements dont peut s'affubler la malice humaine pour dissimuler la vérité. Dans ce pays, où l'on n'aime pas les gens masqués, ni les paroles menteuses, ni Tartufe, ni Giboyer, il est permis de céder parfois à un mouvement d'impatience, lorsqu'on sent venir, de partout, ce sournois attentat du Mensonge...
Et c'est, pour les honnêtes gens, une salutaire épreuve, que d'être obligé à prendre parti.
CONCLUSIONS ï*57
Mon parti est pris depuis longtemps.
Je suis pour la vérité.
Rien au monde — aucun motif d'intérêt, aucune raison d'État — ne pourrait me déterminer à accepter d'être le complice du Mensonge et de la Bêtise. N'ayant pas attendu la crise actuelle pour déclarer un patriotisme qui, je crois, fut toujours exempt de phrase et d'ostentation, je refuse de souiller ma religion par la connivence des menteurs et de la compromettre par le ridicule secours des nigauds.
Et j'aime trop passionnément l'armée pour ne pas considérer comme un exécrable sacrilège toute tentative qui consisterait à exposer son honneur à de telles solidarités.
Lorsqu'on est solidement ancré dans le ferme propos de rester fidèle à la vérité, à la justice, au devoir, on est assuré de défendre une cause qui survivra aux agitations d'un moment et aux accidents d'une crise passagère. Et l'on est sûr, par ce moyen, de se rencontrer tôt ou tard,, en dehors des coteries , des conspirations et des bandes, avec tous les Français de bonjie foi et de bonne volonté.
L'heure du réveil est venue, après un si pesant cauchemar. Il y a, dans la vie des peuples, comme dans la vie des individus, de» ces heures décisives et courtes, où l'on tient sa fortune dans sa main. Hier, il n'était pas temps encore. Demain il sera
trop tard. C'est aujourd'hui qu'il faut se mettre à l'ouvrage, de tout notre cœur.
La troisième République, jusqu'ici tâtonnante et indécise, peut, dans un renouveau d'énergie qui marquera son âge adulte, ajouter à nos annales une page digne de notre passé. Elle le peut, à condition que nous ayons souci de l'héritage de gloire qui ne doit pas, sous peine de forfaiture, péricliter entre nos mains. Elle le peut, si nous nous efforçons d'être les dignes descendants des braves gens et des grands hommes qui nous ont légué un si beau patrimoine de souvenirs, de sentiments et d'idées. Elle le peut, pourvu que l'intégrité de la patrie et les droits imprescriptibles de la justice préoccupent notre pensée et stimulent notre action.
On rapporte que l'amiral Nelson, le matin du jour où il devait livrer la bataille de Trafalgar, fit signaler aux commandants des navires placés sous ses ordres ces simples mots : V Angleterre compte que chacun fera son devoir.
Le salut des peuples est tout entier dans cette formule. Je voudrais qu'une voix plus éloquente que la mienne pût la fixer dans la mémoire des Français, à cette heure impérieuse où tout dépend de ce que nous allons dire et faire.
Nous avons le champ libre devant l'Europe attentive. A nous de montrer si nous voulons, oui ou non, continuer l'histoire de France.
Nous la continuerons, j'en ai le ferme espoir, si nous savons reprendre l'antique tradition de notre race, suivre la noble devise des Français, enseigner aux multitudes incertaines et inquiètes l'efficace parole de loyauté, de désintéressement et de chevalerie :
Fais ce que dois; advienne que pourra.