L'ANTIQUE PROUESSE
celés, dont les fenêtres, éclairées çà et là, fascinaient de loin les voyageurs, et dont les portes verrouillées semblaient garder pour toujours un formidable secret. Tel, dans les forêts de Hongrie, ce donjon que le géant Orgueilleux défendait férocement contre toutes les curiosités. Un jour, le chevalier Huon, natif de Bordeaux, passa devant ce logis, en allant vers Babylone, la merveilleuse cité, qui est de Tautre côté de la mer Rouge.
Huon de Bordeaux, dès qu'il vit cette bastille, éprouva, selon sa coutume, Tenvie d'y entrer. Son écuyer Jérôme, conseiller prudent, le retint par son manteau et lui dit doucement :
« Ah! beau sire, changeons de chemin; n'agissez pas toujours en enfant! Cette tour que vous regardez, c'est 1# tour de Dunostre ; c'est là que demeure le géant Orgueilleux, et, sachez-le, s'il a une fois revêtu son armure, quand tous les hommes qui sont au monde viendraient l'attaquer, il ne les craindrait pas. Vous vous rappelez ce que vous a dit Obéron, qui vous aime tant. Il vous a défendu d'y entrer. Venez, je vais vous mettre sur la route.
— Jérôme, dit le chevalier Huon, si je suis venu de France jusqu'ici, c'est pour chercher des aventures, et celle-là ne m'échappera pas. Je vais voir ce géant, et il sera plus dur que le diamant si mon épée ne peut l'entamer. Quant à vous, restez dan» ce pré et attendez mon retour.
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— Hélas! dit Jérôme, nous ne vous reverrons plus... x>
Bientôt les liseurs de romans n'auront plus besoin d'être linguistes pour pénétrer dans les profondeurs du moyen âge. Les philologues médiévistes, gardiens longtemps rébarbatifs de ce château merveilleux, se sont enfin apprivoisés. Ils consentent, de temps en temps, à baisser le pont-levis, à lever la herse, à nous confier une des clefs du trousseau qui pend à leur ceinture.
Et voici que leur maître à tous, M. Gaston Paris, nous ouvre des perspectives illimitées et nous égayé par des mirages de féerie, en nous emmenant, sur une route fertile en rencontres imprévues, à la suite du chevalier Huon de Bordeaux et du nain vert Obéron.
Est-il un plus aimable livre, et plus français, que les Aventures merveilleuses de Huon de Bordeaux, pair de France, et de la belle Esclarmonde1,.\
Ici, Ton croit entendre le langage des trouvères qui, appuyés au pilier d'une salle, s'accompagnant d'un crin-crin en sourdine, récitaient cette histoire aux suzerains et aux vassaux, tandis qu'un feu de bois sec flambait sous le manteau de la vaste cheminée, et que le vent d'hiver, en heurtant les vitres maillées de plomb, rendait plus agréable et plus tiède le charme de cette veillée, consacrée à des récits de gloire et d'amour.
Écoutons ce que dit le gentil ménestrel :
« Seigneurs, écoutez ; que le Dieu de gloire qui nous a faits à son image vous bénisse ! C'est une bonne chanson, qui parle de nobles hommes, du vaillant roi Charlemagne et de Huon, qui tant fut preux, et d'Obéron, le petit roi sauvage qui passa toute sa vie dans les forêts. Cet Obéron, qui avait tant de puissance, sachez qu'il était fils de Jules César, celui qui a fait faire à Constantinople ces grandes murailles qu'on voit encore, qui vont jusqu'à la mer et qui durent sept lieues. Jules César avait pour femme une dame très belle et très savante, qui s'appelait Morgane et qui était fée. C'est elle qui fut la mère d'Obéron le forestier; ils n'eurent pas d'autres enfants en toute leur vie. Vous allez entendre une noble chanson. Cessez le bruit, et faites le silence. »
Il me semble qu'ici le narrateur remonte un peu loin dans ses souvenirs. La longueur des exordes est, d'ordinaire, le défaut coutumier des conférences. Les trouvères furent les conférenciers du moyen âge. Mais l'évolution nécessaire des choses et des hommes a métamorphosé en passe-temps mondain ce qui était alors le stimulant indispensable de l'imagination et de la volonté. Je ne crois pas que personne aille à l'Odéon ou à la Bodinière pour y chercher des raisons de vivre ou des principes d'énergie. Au contraire, le seigneur dans sa tour, l'homme
d*armes dans son échaugoette, le < Tavasseur > dans son « retrait », se sentaient moins seuls, dès qu'un poète vagabond, errant par monts et par vaux, Tescarcelle au ceinturon et la plume au chapel, venait tirer la cloche de la porte féodale et offrir, en échange d*un gîte et d'un repas, Tasile des régions idéales et le pain miraculeux des légendes.
Avec cet étranger, volontiers causeur, les nouvelles du dehors arrivaient au château, rompant la clôture où les femmes et les filles, pendant de longs mois, étaient recluses. Le trouvère était le journal vivant de la chrétienté.
Cet hôte, d^aspect chétif et souvent d'apparence minable, ce rimeur à qui l'on donnait, en guise de salaire, des chausses et des surcots, fut, en somme, l'éducateur d'une société. Il parlait du passé avec respect, et ceci devrait être en tout temps, en tout lieu, le premier office des pédagogues. Ses chroniques unissaient, enchaînaient par des liens invisibles et forts la série des générations successives. Grâce à lui, l'homme ne vivait plus pour des intérêts méprisables, dans l'enclos d'une maison fragile, dans les limites d'une existence éphémère. Il enseignait aux Français que « noblesse obligé ». Il proposait aux émulations généreuses l'exemple des antiques vertus. Aussi éloigné que possible de l'ironie qui tue les nations et de la « blague » qui les abêtit.