‹ Le malaise de la démocratieChapitre 11 sur 108 · ANCIEN RÉGIME ET RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

ANCIEN RÉGIME ET RÉVOLUTION

rien aux révolutions politiques. Ce menu fait, déposé dans son esprit par une tradition de famille, se transforma lentement en maxime. « Les Français, disait-il le 17 août 1850, les Français acceptent l'oppression, ils admettent de voir leurs enfants enlevés par la conscription, et leurs biens par le percepteur; mais ils ne peuvent tolérer les privilèges et les mesquines vexations de la féodalité. »

Six personnes de sa famille avaient été guillotinées en 1893. Son père, emprisonné pendant neuf mois, allait comparaître devant Fouquier- Tinville, lorsque la réaction de Thermidor ouvrit les prisons. Les préjugés nobiliaires demeurèrent si forts parmi les hobereaux, que M. de Tocqueville, lorsqu'il consentit à entrer dans la magistrature, fut un objet de scandale pour tous les gentilshommes de Valognes : « Eh quoi! lui disait-on, vous daignez vous affubler d'une robe, vous dont les ancêtres ont porté Tépée! » De tout ce passé, de cette éducation et de ce milieu, M. de Tocqueville aurait pu rapporter une défiance invincible contre la France moderne, et la haine des régimes nouveaux. Il aurait pu, comme tant d'autres qui ne sont que barons de l'empire ou comtes du pape, se cantonner dans un pessimisme bougon, dans une opposition grognonne et risible. Mais les âmes élevées ne sont pas à la merci des petits faits. M. de Tocqueville, bien qu'il eût goûté les

charmes de l'ancienne société française, n'avait pas d'illusions sur les beautés de l'Ancien Régime.

Comme on lui demandait, en 18S0, s'il croyait à l'intronisation prochaine de Henri V, il répondit :

— « Non. Le grand obstacle est l'association qu'on fait du nom de Bourbon, à l'Ancien Régime ; ce gouvernement d'apparence si gai et si brillant dans nos histoires et dans nos Mémoires, doit dans la réalité avoir été horriblement mauvais; car la haine qu'il inspire est presque le seul sentiment qui ait survécu aux soixante ans de révolution écoulés depuis sa chute. »

En somme, les émigrés sincères avaient gardé de l'Ancien Régime un très mauvais souvenir, ou des impressions trop gaies. La fin du xviii*' siècle avait été l'agonie du monde où l'on s'amuse.

« A cette époque, dit Chateaubriand, tout était dérangé dans les esprits et dans les mœurs, symptôme d'une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de porter la robe et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères. Les Lamoignon, les Mole, les Séguier, les d'Aguessau voulaient combattre et ne voulaient plus juger. Les présidentes, cessant d'être de vénérables mères de famille, sortaient de leurs sombres hôtels pour devenir femmes à brillantes aventures. Le prêtre, en chaire, évitait le nom de Jésus- Christ... Les ministres tombaient les uns sur les autres, le ^pouvoir glissait de toutes les mains.,. »

l'expérience constitutionnelle 15

Pareillement, M. de Tocqueville faisait, sans détour, cette confession à son interlocuteur anglais, William Senior :

« L'unique objet de ceux parmi lesquels je fus élevé était de s'amuser. »

Il ne se résigna point à crier, avec des gestes désespérés et un trémolo dans la voix : « La Démocratie coule à pleins bords! » Il ne bouda point la Démocratie. Au contraire, il la considéra comme la forme nécessaire des sociétés nouvelles. Mais il pensa que la Démocratie n'est pas synonyme d'anarchie, de débandade, de sauvequi-peut. Il crut que la France démocratique doit s'organiser, que c'est là une question de vie ou de mort. . .

Et donc, il a vu de près la tragi-comédie politique; il a surveillé, d'un regard minutieux, ceux qui, par le hasard des circonstances, par l'ironie de l'histoire, ou simplement par l'outrecuidance de leur vanité personnelle, prétendirent être les ouvriers de cette œuvre.

Regardons les hommes et les choses dont il observa les actions et les réactions. Chacun de ses rapports nous expose un épisode du grand drame où se jouent les destinées de la Démocratie et l'avenir de la France. Ecoutons.

Voici d"abord, le monarque bien intentionné que M. ïhiers a surnommé cr la meilleure des républiques », le roi-citoyen, le garde national

en chef. Notons le diagnostic de M. de Tocqueville sur le système politique de ce bourgeois couronné :

En consentant à être le fondateur d'une dynastie usurpée, en reconnaissant à la populace de Paris le droit d'instituer et de renverser les rois, Louis-Philippe a créé un précédent qui sera certainement suivi. Tôt ou tard la dynastie d'Orléans aurait été renversée, même si elle eût reposé sur une base réellement démocratique. Mais elle était fondée sur la plus avide et la plus égoïste des ploutocraties. Le pays légal faisait les lois par ses députés, les appliquait par ses administrateurs; législation et administration étaient pour eux une série de tripotages et dHntérêts de partis ou d'électeurs. Leur gouvernement excitait le soupçon, l'envie, le mépris, bref toutes les passions sordides, excepté la crainte. Il ne pouvait durer...

Louis - Philippe avait corrompu si profondément la Chambre qu'il n'avait plus à craindre d'opposition parlementaire, et si complètement les 200 000 électeurs qu'il n'avait rien à redouter d'une opposition électorale. Avec les 200 000, ou plutôt les 400 000 places dont il disposait, les classes moyennes, sur qui son gouvernement reposait, n'étaient qu'un instrument docile. Mais en abusant des gigantesques moyens mis à sa disposition par notre centralisation, il avait rendu ces classes moyennes, sur qui s'appuyait son trône, incapables d'en supporter le poids. Sa monarchie était construite avec beaucoup d'art et de solidité apparente, mais sur des fondations de sable. Il fit des classes moyennes un objet de haine et de mépris, et le peuple les a foulées aux pieds avec lui. Je n'ai jamais pensé pendant les dernières années de son règne qu'on éviterait une révolution ^

Je ne sais si je ne me trompe, mais je vois là une psychologie saisissante du bourgeois censitaire, quelque chose comme du Balzac concentré.

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