CHALLEMEL-LACOUR
Et il concluait ainsi :
Si, par malheur, il pouvait être établi que le régime parlementaire est impossible en France, que les hommes y sont incapables de ce degré de bon sens, d'intelligence, de désintéressement sans lesquels il ne peut fonctionner, encore une l'ois les conséquences seraient graves. Cela voudrait dire, messieurs, que tout ce que la France a souffert d'agitations et de déchirements depuis cent ans a été en pure perte! Cela voudrait dire qu'après avoir voulu ardemment la liberté, qu'après l'avoir poursuivie à travers des mers orageuses, qu'après avoir cru la saisir et la posséder, elle la voit s'abîmer soudain dans un dernier naufrage, et se voit elle-même vouée sans remède au despotisme ! Cela voudrait dire qu'après avoir rompu tragiquement, il y a un siècle, avec une Maison dont la grandeur était sans égale dans l'histoire, elle se voit condamnée à tomber épuisée, n'en pouvant plus, non pas entre les bras, mais sous les pieds du plus audacieux, du dernier des aventuriers.
Je vous dis à vous, mes collègues républicains : faites que la République redevienne ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être, le règne de la loi ; faites que chacun s'y sente protégé dans ses biens, dans sa personne, dans ses croyances, non seulement contre les bruits et le tumulte de la rue, mais contre la diffamation et la calomnie, contre les coups de cette puissance formidable, sans frein, sans mesure, qu'on appelle la presse. Et je vous dis à tous : Conjurez, détournez les convulsions, les hontes, les ruines...
En parlant de convulsions et de hontes, en prononçant le mot de corruption, — en dénonçant « le charlatanisme qui continue son œuvre, entraînant les faibles, achetant la complicité des habiles, obtenant — on ne sait comment — de certaines personnes dont l'honneur et la droiture
étaient encore la plus grande force, un semblant d'adhésion », — M. Challemel-Lacour semblait se tenir dans des généralités oratoires. Le public a su depuis que ces formules, si larges qu'elles fussent, n'étaient pas encore capables d'enfermer toute la somme de germes infectieux dont souffrait notre pauvre République.
Les défauts et les vices du parlementarisme dévoyé appellent un Balzac. Récemment, un de nos jeunes romanciers a essayé d'exploiter cette riche matière.
Je crois utile de résumer ici en un raccourci aussi bref que possible un récit que M. Georges Lecomte intitule les Valets. Rien ne me semble plus propre à illustrer les théories abstraites de ïocqueville. On verra, par l'exemple du député Denisot, ce qu'est devenu, à certains degrés de la hiérarchie parlementaire, ce personnel qui, dès 1830, était méprisable *.
Il y avait une fois, dans le chef-lieu « quelconque » d'un arrondissement quelconque, un médecin absolument quelconque, qui s'appelait Denisot.
La pénurie d'hommes dont souffre la province, — depuis que la plupart des provinciaux intelligents émigrent à Paris, — fît de ce Denisot, dans son chef-lieu, une manière de personnage. Chaque