‹ Le malaise de la démocratieChapitre 25 sur 108 · LES ÉLECTEURS ET LES ÉLUS · texte numérisé non relu

LES ÉLECTEURS ET LES ÉLUS

soir, au principal café de son arrondissement, il pérorait sur la politique, entre deux parties de manille avec le percepteur, et deux carambolages avecle sous-préfet. C'est ainsi qu'en ses années d'apprentissage il s'initia au secret des affaires d'État. A force de tâter le pouls à ses compatriotes et de leur appliquer machinalement des cataplasmes routiniers, le docteur Denisot devint très populaire dans sa circonscription. Il entra d'abord dans les honneurs préparatoires qui sont, pour ainsi dire, le vestibule des grandes dignités. Il fut conseiller municipal, conseiller d'arrondissement et même conseiller général. Il présida (bien qu'il n'eût jamais été militaire ni athlète) des sociétés de tir et de gymnastique. Il s'occupa de comices agricoles, encore que l'agriculture fût la dernière de ses occupations et (comme on dit) le cadet de ses soucis. Il fît entendre, aux distributions des prix de son collège communal, des paroles sages : « Vous serez, mes chers enfants, de bons citoyens, dévoués à nos institutions. Un grand devoir vous incombe. Vous n'y faillirez pas! » Dans les ripailles démagogiques, il se montrait plus audacieux. Il flattait, sans malice, sans dessein prémédité, par l'effet d'une complaisance instinctive aux désirs de la multitude, les plus viles passions. Ce président de plusieurs sociétés de tir entretenait, dans l'âme des foules, l'idée que jamais plus la France ne ferait la

guerre. De sorte que, sans être malhonnête ni menteur, mais simplement par servilité inconsciente , Denisot , valet du peuple souverain , exploita, d'un côté, le patriote bavard et pittoresque, le « franc-tireur » qui se dissimule sous nos habits civils, et il utilisa, d'autre part, au profit de ses intérêts électoraux, le Panurge naturellement fuyard et très ennemi des coups, qui se cache communément sous les redingotes de nos bourgeois et sous les blouses de nos rustres.

Ici j'ajoute quelques impressions personnelles au récit de M. Georges Lecomte. Car je connais Denisot. Et, d'ailleurs, qui est-ce qui ne connaît pas Denisot? Ce docteur en médecine est universel. Il est éternel. Il a vécu, dans la république athénienne sous le nom de Dicéopolis, et Aristophane lui attribue des propos qui, dépouillés de leur attirail mythologique, sont singulièrement actuels. Denisot, dans la cité antique, s'est appelé aussi Démosthène. Et, sous le nom de cet esclave (qu'il ne faut point confondre avec l'illustre orateur des Philippiques), il racolait, en pleine rue, les personnages influents qui passaient à sa portée. Ecoutez ses conversations avec un charcutier à qui les oracles ont promis le gouvernement de la chose publique :

DÉMOSTHÈNE. — Attention! Tourne l'œil droit du côté de la Carie, et l'autre vers Chalcédoine! Dis-moi, n'es-lu pas fier d'être Athénien en regardant tout cela !

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