ARISTOPHANE ET M. GEORGES LECOMTE
Le CHARCUTIER. — Mais tu me fais loucher!
DÉMOSTHÈNE. — Attention! Tout cela est à toi. Les oracles te déclarent souverain.
Le CHARCUTIER. — Souverain? moi, un simple marchand de boudins?
DÉMOSTHÈNE. — Justement! Tu es souverain parce que tu n'es qu'un mufle. C'est le nouveau jeu...
Le CHARCUTIER. — C'est égal. Je n'aurais jamais cru ça.
DÉMOSTHÈNE. — Et pourquoi donc? Est-ce que tu ne vaux pas les aristos? Est-ce que tu n'es pas aussi canaille qu'eux?
Le CHARCUTIER. — Si ! si ! Faut être un peu canaille dans mon commerce.
DÉMOSTHÈNE. — Heureux drôle! Tu es né pour gouverner la République!
Le CHARCUTIER. — Y a une chose qui m'embête... J'ai pas d'instruction !
DÉMOSTHÈNE. — Pas d'instruction? Raison de plus! Ça gêne, l'instruction. Pour faire de la politique, c'est mauvais d'être trop bien éduqué... Donc, si tu m'en crois, continue ton métier! Embrouille et brasse les affaires publiques, comme quand tu tripatouilles les tripes pour faire des andouilles. Tire les choses en longueur comme tu tires les boyaux des cochons pour faire des boudins. Allèche le peuple vers ta gargote en flattant ses goûts et ses manies par l'assaisonnement poivré de ta ratatouille. Le peuple est gourmand de gingembre, de concombres, de cornichons et de graillon. Voyons! Tu es fort en gueule! Tu es cuisinier de sales cuisines. Tu n'es pas distingué ! Oh non!... Crois-moi, tu as tout ce qu'il faut pour être un excellent démagogue*...
Ainsi parlait, dans la comédie des Chevaliers, l'esclave Démosthène, incarnation ancienne du valet Denisot.
M. Emile Deschanel, citant cette scène en ses