La Bévolutiouy t. I, p
6(i LE MALAISE DE LA DÉMOCRATIE
sourd de la grosse caisse, les ronflements de la basse, Tinsistance de Tophicléide, la complicité du bugle et Tallègre encouragement des cymbales lui prédisaient de brillantes destinées. C'était splendide !
On vint, de toutes parts, féliciter M""® et M^*"" Denisot sur cet événement.
— « Comme vous devez être heureuses et fîères ! leur disait-on. Vous allez vivre à Paris, dans le grand monde. Vous irez au bal dans les ministères ! Vous irez dîner chez des ambassadeurs et danser chez le Président de la République! »
On venait, de tous côtés, serrer la main à Denisot. Devant ces dames, on ne lui parlait que de son rôle politique. On lui attribuait des portefeuilles dans des ministères illusoires. On dissertait, avec des airs capables, sur la revision de la Constitution, ainsi que sur Timpôt global et progressif. Mais, le soir, au café, la conversation prenait un tour plus jovial.
Les magistrats du siège, ayant tous plus ou moins fait leur droit à Paris, rappelaient les souvenirs de leur jeunesse, qu'ils disaient folâtre. Des noms de femmes, des enseignes de brasseries, des numéros d'hôtels borgnes, des échos de bals publics revenaient avec une obstination singulière dans leurs propos égrillards. Ces échappés du quartier latin n'associaient à l'image de Paris que des idées de « noce ». Et quelle noce!... Le sous-
préfet qui, avant de représenter le gouvernement en province, s'était « amusé » à Paris, en qualité d'attaché au cabinet de divers ministres, racontait, lui aussi, quelques fredaines sans faste et quelques folies dénuées de magnificence. Et chacun plaisantait amicalement Denisot : « Eh! eh!... mon cher député, à la place de M""® Denisot, je ne serais pas tranquille!... Quand on est député, on a ses entrées partout... On rend des services et on est payé de retour... On connaît des journalistes! »
hes provinciaux croient ordinairement que l'amitié des journalistes est un moyen sûr d'ouvrir toutes les portes, de forcer toutes les résistances, d'obtenir toutes les faveurs. Ils songent à des loges de théâtre, à des mystères de coulisses, à leur admission gratuite chez des « actrices », par l'honnête entremise de la « presse ». Quel rêve! Leurs yeux luisent alors, dans l'hallucination du fruit défendu. Leur imagination, aigrie par de longues abstinences, ou exaspérée par l'habitude obligatoire d'une maigre chère, se plaît à ces illusions, s'émoustille, se surexcite. Je me rappelle un notaire rural, qui eut le malheur de se lier avec de prétendus « journalistes », dont la profession s'exerçait principalement aux environs du Moulin-Rouge. Ce notaire affolé écrivait à ses amis de province des lettres dont voici un court extrait : « M. X..., journaliste très influent, m'a
promis de me faire nommer directeur de TOpéra- Comique. Je suis d'autant plus satisfait de cette offre que le sceptre directorial confère certains droits du seigneur, qui, je Tavoue, ne me déplairaient pas. » Ce notaire a mal tourné.
Le docteur Denisot, lui, est resté brave homme. Mais son séjour à Paris n'est qu'une suite de déceptions, de déboires et de rebutantes corvées.
C'est navrant, l'arrivée de ce député sans prestige, sans relations, au milieu de la grande ville indifférente, que les scrutins d'arrondissement n'émeuvent pas, et qui se moque des célébrités départementales. Denisot et sa famille aperçoivent tout de suite l'étendue de leur isolement, et le peu que pèse, à Paris, un député qui n'est que député.
Ah! comme les électeurs de Denisot seraient surpris, s'ils voyaient leur mandataire, immobile et muet dans la salle des séances, errant, dans les couloirs, en quête d'une poignée de main, perdu au milieu de ce bourdonnement, égaré dans cette foule où nul ne le connaît, où personne ne le regarde!
Il s'était promis d' « aborder la tribune », afin que la sonorité de son éloquence revînt, en rumeurs de gloire, jusqu'au fond des plus obscurs villages de son département. Il n'ose plus. Il voit maintenant que cette redoutable estrade appartient à quelques privilégiés, et que les autres
représentants du peuple n'y montent qu'à regret, afin d y débiter, parmi le murmure des conversations, quelques phraséologies inécoutées.
Les « bureaux » ne lui sont pas plus hospitaliers. Son incompétence, son inutilité, sa timidité le réduisent au silence. Car il n'a même pas ce « bagou », sous lequel certains de ses collègues masquent leur incapacité.
Embrigadé dans un groupe dont il connaît à peine les complots et les intrigues, il a voulu, deux ou trois fois, risquer une objection, esquisser une ligne de conduite. Les capitaines de la bande ont à peine entendu son verbiage et lui ont fait entendre qu'il n'était qu'une machine à voter.
Dès lors, il se résigne à ne plus considérer son mandat législatif que comme un métier. Et quel métier! Des tournées quotidiennes dans les ministères, au pourchas d'un bureau de tabac ou sur la piste d'une perception ; une correspondance ahurissante à entretenir, sous peine de n'être pas réélu; des électeurs à piloter dans Paris, à loger parfois et à nourrir; des croix à décrocher, des bourses à obtenir, des aunes de ruban violet à dérouler en l'honneur du jour de l'An et de la Fête nationale. Sans compter toutes les menues commissions qui transforment peu à peu un député trop complaisant en une bonne à tout faire.
Si encore M. Denisot était payé de ses peines!
Mais ces « vingt-cinq francs par jour », ces 9,000 francs par an, qui, en province, font Teffet d'une fortune, sont terriblement ébréchés par les multiples obligations du métier. Il faut subventionner, là-bas, au chef-lieu, le canard du « parti » ; il faut souscrire des secours à tous les orphéons, à toutes les fanfares, à toutes les « harmonies » , à toutes les « sociétés amicales » ; à tous les pompiers de l'arrondissement . Les compatriotes nécessiteux abondent dans Tantichambre de M. le député. Les « originaires » de son département viennent de fonder à Paris une cagnotte, dont il est le président d'honneur et, par conséquent, le principal commanditaire. Ainsi appauvri par toutes ces « fuites », le budget de M. Denisot s'équilibre malaisément. Le pauvre homme se plaint, lorsque M''* Clémence Denisot, sa fille, lui réclame des toilettes pour aller aux garden-parties des Affaires étrangères. M"® Denisot, exilée au cinquième d'une maison neuve, à Grenelle, regrette son logis provincial, sa cour, son jardin, son puits, sa buanderie, et déclare, en maugréant, qu' « à Paris l'argent file vite ».
Cependant le docteur Denisot ne peut plus se soustraire à cette écharpe, qui est désormais pour lui un lien de servitude. Il est condamné à la députation perpétuelle. Sinon il mourra de faim. Il a perdu sa clientèle de médecin. Pour lui, point de salut hors de la politiquaille. Il est rivé à son
mandat. Il est Tesclave de ses électeurs. Son comité lui fera dire et faire toutes les calembredaines et toutes les cabrioles. Il est obligé à toutes les pantalonnades de la folle enchère. Il n'a plus la force de résister.
J'ai vu jadis, vu de mes yeux, dans une halle, à Melle (Deux-Sèvres), un vieux candidat, monté sur un tréteau et qui disait :
— « Mes amis, on me reproche d'avoir été bonapartiste sous l'empire. Eh bien! Et vous! Est-ce que vous n'étiez pas bonapartistes en ce temps-là? J'ai toujours représenté vos opinions. Vous êtes devenus républicains. Aussitôt j'ai été républicain.
— Et maintenant, faut être radical! hurla mon voisin, un cordonnier libre penseur.
— Radical! mes amis? répliqua l'orateur, je n'y vois pas d'inconvénient. »
Ces sentiments, joyeusement exprimés par mon vieux candidat — qui fut toujours réélu jusqu'à sa mort — ressemblent à ceux du triste Denisot, valet du peuple.
L'asservissement insensible de cet homme à des électeurs qui deviennent ses maîtres et à un mandat dont il fait un gagne-pain, voilà le vrai sujet du livre de M. Georges Lecomte. Les critiques sévères peuvent regretter que des épisodes inutiles surchargent et encombrent ce récit, qui est nécessairement monotone, amer, et qui serait
tout à fait remarquable si Fart de la composition et du style y était proportionné à la qualité de l'observation et de la pensée.
N'importe. L'auteur des Valets, s'il n'a pas toujours frappé juste, a vu clair.
Si M. Georges Lecomte était plus philosophe et plus historien, il pourrait retrouver, dans les faiblesses générales de l'humanité et dans les péripéties accidentelles de notre histoire nationale, les causes permanentes et les origines particulières de la maladie qui nous ruine.
Le régime parlementaire, en France, date du 5 mai 1789.
Ce jour-là, H 64 députés s'assemblèrent au château de Versailles, dans la salle dite des Menus-Plaisirs, et commencèrent, séance tenante, à s'occuper du bonheur de la nation. Parmi ces députés, les uns portaient l'épée, le chapeau à plumes et le manteau de cour (ils représentaient l'orgueil de la noblesse) ; les autres étaient ensoutanés de violet ou de rouge (c'étaient les délégués du clergé) ; les troisièmes et derniers, presque tous robins ou gens d'affaires, étaient habillés de noir et représentaient les intérêts de la bourgeoisie. Tous ensemble, ces messieurs formaient les Etats généraux, sorte de congrès d'où le menu peuple était exclu. S'étant assis sur des banquettes, ils entendirent un discours du roi Louis XVI et une
harangue d'un banquier suisse, nommé Necker, qui tenait alors Temploi de contrôleur général des finances. M. de Barentin, garde des sceaux, leur débita une homélie. Aussitôt après cette cérémonie, ils ne purent échapper à la tentation de se disputer.
Les principaux basochiens de cette assemblée se sont signalés dans la suite, par des actes qui les menèrent, selon les chances de la fortune, sous le couteau de la guillotine révolutionnaire ou sur les fauteuils du Sénat impérial. Les autres demeurèrent obscurs. Ils goûtèrent, au milieu du remue-ménage qui déplaçait, autour d'eux, les hommes et les choses, le charme d'une existence tranquille et timide. Leur part à la gestion des affaires publiques consista surtout à demander adroitement des places aux divers gouvernements dont ils furent les sujets naturellement dévoués. Ces honnêtes citoyens méritent d'être tirés de l'oubli. Ces députés muets, circonspects, prompts à se terrer dès que l'orage gronde, sont trop souvent négligés par les historiens. Leur rôle est plus considérable qu'on ne croit. Ils sont la multitude sans laquelle les grands hommes d'Etat ne peuvent rien. Leur troupe est anonyme comme le chœur antique. Moutons de Panurge, ils suivent les mouvements et prennent la file. Ils composent les majorités par l'effet du secret instinct qui pousse les créatures débonnaires à s'associer. Ils accélè-
rent les débandades, par suite de l'élan qui entraîne ces mêmes créatures loin du péril et hors des responsabilités. Conduits vivement, tenus en main, ils sont capables d'opposer à certaines entreprises la puissance de l'inertie. Lâchés en liberté, ils ont coutume de fuir, ce qui, après tout, est une façon de contribuer au résultat des batailles. Ils sont donc, en tout cas, des personnages historiques. Nous devons nous appliquer à les connaître; et, d'ailleurs, en regardant l'un d'eux, pris au hasard, nous aurons Tillusion de les voir tous \
Après la biographie du député Denisot, écoutons maintenant l'histoire authentique d'un autre « valet ».
Le sieur Thibaudeau père était avocat à Poitiers, en 1789, lorsque l'estime de ses concitoyens réleva au rang de député du tiers-état. C'était un homme des plus recommandables. Dans les corridors du Palais aussi bien que dans les réunions de la bonne compagnie, on le citait pour l'excellence fde sa doctrine et pour la sagesse de ses mœurs. Il partageait avec MM. Drouault et Giraudeau, lumières du barreau de Poitiers, la clientèle des plaideurs riches. La gravité de ses occupations professionnelles ne l'empêchait pas de cultiver les muses. Entre les neuf sœurs, il préférait Clio,
1 . Correspondances inédites du constituant Thibaudeau (1789-1791); publiées par Henri Carré et P. Boissonnade, 1898.
muse sévère de l'histoire. Sa religion était celle de Voltaire et de Rousseau. Philosophe et déiste, il faisait sa prière matin et soir, autant que possible dans son jardin, afin d'être plus près de la nature. Il gémissait sur la frivolité des nobles et sur rimpiété des prêtres. Il prévoyait que l'insouciance des privilégiés allait attirer sur la France les plus grands malheurs.
Lorsqu'il eut retiré son billet chez le maître de poste et fait ses adieux à sa famille, le député Thibaudeau allaVers la place d'Armes et monta dans une de ces voitures, d'invention récente, que l'on appelait alors des turgotines et qui faisaient office de diligences. Il avait le cœur gros et les yeux humides. La douleur de sa femme éplorée avait attendri sa sensibilité. Etpuis, partir, à cinquante-deux ans, pour ce Paris qu'il n'avait point vu depuis 1761; rouler en coche pendant cinq jours; loger en garni; manger à l'auberge, c'était une nécessité que cet honnête homme jugeait fâcheuse. Mais le député de Poitiers ne voulait pas rester « indifférent au bien de sa patrie ».
Il se désennuya, le long de la route, en causant avec M. Lecesve, curé de Sainte-Triaise, M. de Surade, chanoine régulier, et M. Filleau, conseiller au présidial de Niort. Ces messieurs étaient députés comme lui.
Thibaudeau, sans tarder, se fît conduire à Versailles, où les appartements étaient moins chers
qu'à Paris. Quelques jours après, étant revenu à Paris afin d'en voir les curiosités, il se fatigua tellement en courses , qu'il tomba malade de la fièvre. Un médecin poitevin le drogua chez son hôtesse, mais il ne put reparaître aux séances des Etats que le 8 juin.
Tandis que les députés ne pouvaient réussir à se mettre d'accord et dépensaient beaucoup de paroles en vain, les rues de Paris étaient agitées par des cortèges et par des bagarres. Le jardin du Palais-Royal, rendez-vous quodidien des badauds et des filles, asile protégé contre la police par les privilèges de la maison d'Orléans, était envahi par des rhéteurs en plein vent, qui péroraient, à gorge déployée, sur les affaires de l'Etat. Les soldats aux gardes-françaises, sortes de miliciens chargés de maintenir l'ordre dans Paris, se révoltaient contre leurs officiers, quittaient leurs casernes, se rendaient populaires par leur indiscipline et s'enivraient tous les soirs, dans les cafés, avec des avocats et des procureurs qui aspiraient à la politique. Le 30 juin, les gardes Candellier, Copin,Vatonne, Chauchon et quelques autres, détenus à l'Abbaye pour vol d'effets, bris de clôture, escroqueries, furent délivrés, portés en triomphe, traînés de tripot en tripot et copieusement abreuvés de vin nouveau *. Un Anglais,
1. V. les Mémoires de Fournier V Américain, publiés par M. Aulard.
Arthur Young, qui voyageait alors à Paris, s*amusa beaucoup de ces échauffourées. La nuit, des hauteurs de Versailles, les députés pouvaient voir la lueur des incendies qui embrasaient Thorizon, du côté de Paris. Thibaudeau n'osait pas quitter son auberge, de peur de recevoir quelque horion. Tout lui faisait peur. En songeant aux désordres de cette capitale en état de siège il pensait, avec regret, à son calme logis de Poitiers. Il gémissait de voir que personne ne voulait obéir et que nul ne savait commander. Il avait tremblé de tous ses membres en prêtant le serment du Jeu de paume. Dans les couloirs de l'Assemblée, il causait fréquemment avec les députés nobles du Poitou. Il les connaissait tous familièrement, s'étant occupé, plusieurs fois, du profit que les hommes de loi pourraient tirer, le cas échéant, de leurs affaires mal hypothéquées. Les nobles poitevins, tels le marquis du Crussol, le vicomte de la Dhastre, le chevalier de la Coudraye, le comte de Jouslard d'Yversay, tâchaient de rassurer Thibaudeau. Ils lui dénombraient l'effectif des troupes royales. Ils lui vantaient l'énergie du marquis de Bouille, lieutenant-général des armées du roi, la prévoyance du baron de Besenval , colonel des Suisses, le civisme de M. Bailly. Ils lui montraient les kolbacks noirs et les moustaches conquérantes des hussards de Lambesc. Ils s'efforçaient de lui faire admirer le casque à chenille, le frac vert, le
gilet chamois et les bottines vernies que les récentes ordonnances avaient infligés aux chasseurs à pied. Ils lui faisaient remarquer la veste blanche et la culotte de peau dont les dragons étaient fiers. Ils essayaient de lui démontrer que les forces soldatesques ou policières sont utiles même aux gouvernements qui s'abandonnent. Le bon Thibeaudeau, qui n'avait pas Tâme très militaire, s'ébahissait. La pointe des baïonnettes lui donnait la chair de poule. Le cliquetis des sabres était funeste à sa tranquillité. Le fracas des canons troublait son sommeil. Les piques des insurgés lui causaient des cauchemars. « Ah!
soupirait-il, pourquoi ne suis-je pas à Poitiers? »
Il allait trouver ses collègues du tiers -état, M. Briault, avocat de la Mothe-Sainte-Héraye ; M. Faulcon, conseiller au présidial de Poitiers; M. d'Abbaye, président du siège de Melle; M. Cochon de l'Apparent, conseiller au présidial de Fontenay. Il aggravait , par ses propos , les frayeurs dont ces honorables représentants étaient eux-mêmes troublés. Il leur fit craindre que les députés remuants ne fussent persécutés par la cour et que les « modérés » ne fussent vivement houspillés par le peuple. Quel parti prendre, en une telle extrémité? M. d'Abbaye, épouvanté, donna sa démission et s'enfuit jusqu'à Melle.
Thibaudeau resta. Mais il fut, durant plusieurs semaines, plus mort que vif. Il avait prié son fils
de le venir joindre afin de lui prêter main-forte. Le va-et-vient des patrouilles ne suffisait pas à le rassurer. Chaque jour, dès la nuit tombante, il se barricadait dans sa chambre et faisait coucher son fils en travers de la porte, Fépée au poing, pistolets chargés. La prise de la Bastille le jeta dans un tel saisissement qu'il se coucha dans son lit.
Dès qu'il put se relever, il s'empressa de mettre plusieurs lieues de pays entre sa personne et la Révolution. Muni d'un congé en bonne et due forme, il s'abstint, pendant quelques jours, de paraître aux endroits dangereux.
Cependant, comme la Bastille avait été assiégée aux cris de « Vive le roi! », le débonnaire Louis XVI ne crut pas devoir prendre cet événement au tragique. Il se rendit en personne dans la salle où l'Assemblée nationale s'était enfermée, et tranquillisa les représentants en leur disant que « leurs personnes étaient en sûreté ». Thibaudeau, toujours malade, n'assistait pas à cette cérémonie. Mais il fut si touché par les récits de ses collègues, qu'il apposa son paraphe au bas du rapport qui fut adressé par les députés du tiersétat poitevin à la municipalité de Poitiers. « Ahl disaient les rédacteurs de cette relation, de quelles acclamations de respect et de tendresse le discours du roi fut accompagné ! Tous les auditeurs avaient les veux mouillés des douces larmes du sentiment et le monarque partageait cette intéressante
sensibilité. Le Roi se rendit ensuite à pied au châ teau, environné de tous les députés, sans garde, mais sous la plus sûre de toutes, celle de l'amour de plus de cent mille Français qui, livrés à tout Tenthousiasme de Fallégresse, raccompagnaient en le comblant de bénédictions. Vous ne pouvez vous imaginer combien ce spectacle était à la fois délicieux et attendrissant. Eh ! quel spectacle, en effet, que celui d*un prince pressé par l'amour de son peuple et des représentants de 24 millions d'hommes se tenant tous par la main, sans distinction de rang ni d'ordre, et paraissant tous mutuellement animés par les plus doux sentiments de l'union et de la confraternité. Ah ! quel moment, et comme il faisait bon oublier toutes les heures d'alarmes qui avaient précédé cet événement fortuné! »
Cela se passait le lendemain du 14 juillet.
Le député Thibaudeau, dans sa correspondance, ne tarissait pas d'éloges sur les vertus privées et publiques du « meilleur des rois ». Il ne pouvait le voir ni l'entendre sans verser des « pleurs d'attendrissement ». Le cri de : « Vive le Roi! » alternait, sur ses lèvres, avec celui de : « Vive la Reine! » Ses sentiments étaient d'accord avec ceux de l'Assemblée. C'était le temps où les camelots vendaient, dans les rues de Paris, des médailles où le profil de Louis XVI, auréolé d'étoiles, s'ornait de cet exergue : Vive à jamais le meilleur
des rois! Louis XVI, restaurateur de la liberté française et le véritable ami de son peuple! Le Roi étant revenu à TAssemblée pour prendre part à la séance du 4 février 1790, les scènes d'attendrissement recommencèrent, et Paris illumina.
Thibaudeau crut sincèrement que les destinées de la France étaient enfin fixées et que Taccord du Roi et de l'Assemblée allait faire le bonheur du peuple. Tout le monde, autour de lui, partageait cette espérance. On citait parmi les plus déterminés monarchistes un ancien vétérinaire des écuries d'Artois, nommé Marat, et un petit avocat d'Arras qui se faisait appeler M. de Robespierre.
Thibaudeau battit des mains, comme tout le monde, lorsque le député Rabaut de Saint-Etienne, étant monté à la tribune, dans la séance du V septembre 1789, s'exprima ainsi : « Il est impossible de penser que personne dans l'Assemblée ait conçu le ridicule projet de convertir le royaume en république. Personne n'ignore que le gouvernement républicain est à peine convenable à un petit État, et l'expérience nous a appris que toute république finit par être soumise à l'aristocratie ou au despotisme ^ »
L'organisation de la monarchie constitutionnelle fut la principale besogne de l'assemblée dite Constituante. Thibaudeau, dont l'âme timo-
1. Cette citation est empruntée à un article publié, dans la Revue de Paris, par le savant M. Au lard.
rée n'était point faite pour les tragédies de la rue, lâcha de se rendre utile dans le travail des bureaux, où il apportait des habitudes de juriste et une application de plumitif. Le remaniement de la carte administrative, exigé par les représentants des petites villes, lui causa beaucoup de soins, de peines et de démarches. Les électeurs • de Poitiers voulaient que Ton conservât Tancienne province du Poitou avec Poitiers pour capitale. Ils avaient imposé à Thibaudeau le mandat quasiment impératif de maintenir les limites de leur antique territoire et même, autant que possible, d'enlever quelques cantons à la Touraine, à TAngoumois, â la Saintonge, au Limousin et au Berry. Mais quoi! Les autres villes du Poitou, lasses de leur état subalterne, aspiraient à l'honneur de devenir « chefs-lieux » . Les petits centres réclamaient des titres et des fonctionnaires :
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages : Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, Tout petit prince a des ambassadeurs.
Tout marquis veut avoir des pages.
Les Bas-Poitevins se rebiffaient contre les Hauts-Poitevins. Le Bocage s'insurgeait contre la Plaine, et une petite guerre de Vendée commençait autour des tapis verts. Luçon faisait valoir ses droits. La Châtaigneraie avait des prétentions. M. Goupilleau , notaire à Montaigu, vantait sa bourgade. La rivalité de Niort et de
Fontenay fut Toccasion d'une grande bataille au « sein » de la commission. M. Agier défendait Saint-Maixent. L'avocat Biroteau des Burondières recommandait les paroissiens de Saint-Julien-des- Landes. Poitiers se débattit. Les procureurs Barbault et Bijeu furent délégués, avec le journaliste poitevin Jouyneau-Desloges, pour présenter une très humble supplique à l'Assemblée. Vains efforts. Le Poitou fui découpé en trois tranches : Vienne, Deux-Sèvres, Vwdée. Les vieilles capitales des provinces furent déchues de leur ancienne gloire. Et la France fut déchiquetée en départements. Cette innovation géographique fut un succès pour l'esprit de clocher.
Après le partage en départements, on fut obligé de contenter les seigneuries de moindre importance, par le partage en districts. Chaque député voulait se tailler un fief dans la France nouvelle.
Les gens de Loudun, par l'organe du substitut Bion, revendiquèrent, contre ceux de Poitiers, le bourç et les alentours de Mirebeau, pays renommé pour la beauté de ses ânes. Mais le marquis de Ferrières, député de Mirebeau, prétendait faire ériger sa bonne ville en chef-lieu. On l'apaisa par la concession d'un tribunal.
Les habitants du Dorât voulaient s'unir à ceux de Montmorillon. Lusignan , la Mothe-Saintefléraye, Saint-Maixent, Thouars furent déçus dans leurs espérances. Melle triompha.
Ce furent des négociations et des marchandages infinis. Les députés de Poitiers demandèrent pour leur ville une compensation. « Je compte, disait Thibaudeau, que rétablissement d'une cour supérieure à Poitiers dédommagera cette ville des pertes qu'elle éprouvera par les changements qui vont s'opérer. » Le ressort de cette cour d'appel devait s'étendre sur le Poitou et sur une partie du Berry. En annonçant cette bonne nouvelle à ses concitoyens, Thibaudeau leur recommanda la discrétion. Car il ne fallait pas que les députés de Fontenay eussent vent de ce projet ! On pouvait tout craindre de leur esprit d'intrigue!... Hélas! les intrigants de Fontenay furent informés de ces malices. Ils voulurent, eux aussi, une « cour suprême ». Le député Cochon de l'Apparent conspira « sourdement » contre ses collègues de Poitiers. Les représentants de Guéret se mirent de la partie et demandèrent une compagnie judiciaire, dont la présence, disaient-ils, devait être avantageuse pour le commerce local. L'Assemblée fut dans l'alternative de satisfaire tout le monde ou de ne contenter personne. Comme on ne pouvait pas mettre une cour d'appel dans chaque département, on n'en mit nulle part. Le pauvre Thibaudeau s'écria : « Tout est perdu pour notre ville et pour toutes les capitales du royaume! » En effet, les députés Chabroud et Brillât-Savarin proposèrent que les juges de dis«
trict eussent la faculté d'être juges d'appel les uns à l'égard des autres. Tous les petits « chefs-lieux » qui n'avaient jamais espéré sérieusement une cour d'appel se rallièrent à cette motion, qui leur procura le plaisir jaloux et sournois de décapiter les anciennes villes de parlement.
Un député consciencieux doit passer la majeure partie de ses matinées et même de ses après-midi dans les antichambres des ministères, afin d'y soutenir les intérêts de ses compatriotes. Thibaudeau s'acquitta scrupuleusement de ce devoir.
Le dimanche 12 novembre 1789, il va chez M. de la Tour du Pin, ministre de la guerre, afin d'obtenir le retour d'un régiment dont les Poitevins et les Poitevines regrettent le départ. Il se rend chez M. Tribart, directeur des aides et chez M. Tarbé, premier commis des finances, pour exempter ses électeurs de certains droits sur les vins. Il visite souvent M. Chaumont de la Millière, intendant au contrôle général, homme très puissant pour tout ce qui concerne les octrois.
Les étudiants de Poitiers, malgré les décrets qui enrégimentent tous les citoyens dans la garde nationale, demandent des épaulettes spéciales, des panaches et des dispenses de service. Thibaudeau s'efforce d'arranger cette petite affaire.
Voici quelque chose de plus grave : la cherté du pain et la disette du blé obligent Thibaudeau à de fréquentes démarches auprès de M. de Monta-
ran, chef du bureau des subsistances générales. La ville de Poitiers est si mal approvisionnée que souvent les pauvres gens s'arment pour empêcher la sortie des grains apportés au minage. M. de Montaran n'ayant pu s'engager à fournir les blés demandés, Thibaudeau sollicite une audience du ministre Necker.
Il s'occupe aussi des capitalistes de Poitiers, très empressés, malgré la misère des temps, à faire fortune par le brocantage des biens nationaux.
On lui dénonce le sieur Ayrault, aumônier du régiment du Roi-cavalerie, signalé par les « patriotes de Montierneuf » comme un « prêtre entêté ». Il s'occupe de faire révoquer ce têtu.
Enfin, comme il est très complaisant, il envoie volontiers aux électeurs influents quelques « nouveautés politiques et littéraires, franco de port ».
Le député Thibaudeau vécut dans la retraite de longues années après l'expiration de son mandat. Il eut la satisfaction, avant de mourir, de voir enfin, à Poitiers, cette cour d'appel, que ses vœux avaient d'abord inutilement souhaitée. Il en fut même nommé président.
La correspondance de ce député , longtemps ensevelie aux archives municipales ou dans des collections particulières, vient d'être publiée.
Ces lettres d'un député qui, après tout, fut un brave homme nous renseignent sur 1' « état d'âme »
des mandataires élus que Ton appelait, au commencement de la Révolution, « Nos seigneurs de l'Assemblée nationale ». Elles nous montrent l'intérieur de la Constituante. Elles nous révèlent des conversations de couloirs, des discussions de bureaux, les intrigues de la salle des Pas-Perdus. Elles nous font connaître des choses qui échappent au public des tribunes. Nos représentants y apparaissent en des postures familières, à ces instants de la vie où Ton ne songe pas à prendre une attitude pour la postérité. Et l'on y remarque surtout combien, dans le mouvement quotidien de la politique, les « grands principes » sont subordonnés aux petits intérêts.
Nous venons de voir les ancêtres et les descendants.
Le député Thibaudeau et le député Denisot se valent.
Quand l'un a fini, l'autre commence. Mais, toutes les fois que le pays est las de leur platitude, la majorité des citoyens appelle un dictateur. Robespierre peut élaborer ses décrets dans l'ombre. Et César peut monter à cheval.
Le malaise d£ la démocratie.