‹ Le malaise de la démocratieChapitre 35 sur 108 · COMMENT SE FAIT UN COUP D'ÉTAT · texte numérisé non relu

COMMENT SE FAIT UN COUP D'ÉTAT

ciés les plus respectables. Pour trouver le pendant, il faut remonter à 1800 ans.

Cette tyrannie durera aussi longtemps qu'elle ne sera pas impopulaire auprès des masses. A présent, seules les classes éclairées sont hostiles. Nous ne pouvons accepter d'être privés du droit de parler et d'écrire — ni que les destinées de la France dépendent de Tégoïsme, de la vanité, des terreurs ou des caprices d'un homme, d'un étranger de race et d'éducation, et d'une bande d'aventuriers militaires et de bourgeois avilis, bons tout au plus à former l'état-major et le conseil privé d'un Gatilina. Mais le grand nombre n'en a souci. La crainte du socialisme les jette tête baissée dans les bras du despotisme.

Cette nuit d*insomnîe, parmi les prisonniers de la caserne d'Orsay, furent les derniers instants que M. de TocqueviUe passa dans une assemblée parlementaire. Désormais éloigné des Chambres, mais persuadé qu'il n'est pas nécessaire d'être député pour s'occuper de politique, l'auteur de V Ancien Régime consacra ses dernières années à mettre par écrit ses réflexions. Instruit et attristé par l'expérience, il a prophétisé surtout les dangers auxquels la Démocratie s'expose, si elle continue à se méfier de l'intelligence, du talent, de la valeur morale, et à suivre les imbéciles ou les intrigants.

On pourrait extraire de ses livres un bréviaire à l'usage de nos hommes d'État.

La République a pris la suite d'aflaires du second empire; elle a recueilli sa succession, en y ajoutant quelques acquêts.

Tocqueville a montré en perfection comment le nivellement démocratique se fait avec l'aide du césarisme, par le concours de deux mouvements inverses. Les uns descendent, les autres montent. Il y a rencontre en un point intermédiaire. Tout se fond dans une sorte de médiocrité. C'est l'avènement de la médiocraiie. Chacun s'absorbe dans le soin de faire sa fortune ou d'en jouir après l'avoir faite. L'amour excessif du bien-être est un des caractères de la Démocratie.

Il est visible que, dans notre République fatiguée, chacun ne songe plus qu'à soi. On tâche de couler le plus doucement possible les quelques jours que nous avons à passer sur la terre. Les Français, un peu trop engagés en des routes commodes et plates, semblent perdre la sensation de la « prouesse » et la notion de l'héroïsme. Et c'est peut-être pourquoi nous sommes très près de la dictature césarienne. Il est naturel que l'on veuille être gouverné par un despote, lorsqu'on est surtout soucieux d'être tranquille pour s'amuser.

M. Paul Desjardins affirmait, un jour, que, depuis la mort de Renan, de Taine et d'Alexandre Dumas fils, la troisième République ne possède plus de héros *. En parlant ainsi, et en réduisant ses exemples au seul domaine des ouvrages de l'esprit, le généreux apôtre du Devoir présent

Page 1