COMMENT SE FAIT UN COUP D'ÉTAT
entraîne les multitudes vers le vide creusé par l'absence du pouvoir. En France, le gouvernement tient une place immense. Lorsqu'il vient à manquer, tout fait mine de s'écrouler. La terreur de l'inconnu pousse la nation aux extrêmes folies.
L'Assemblée discuta en détail cette question de la revision constitutionnelle. Berryer fut admirablement éloquent. Victor Hugo fut laborieusement sonore. M. Baroche, ministre des Affaires étrangères, prit la parole au nom du Gouvernement, et s'efforça de prouver que tout allait pour le mieux dans la meilleure des Républiques. Il se vanta « d'avoir comprimé l'anarchie, vaincu le désordre, rétabli l'autorité, ramené la confiance et la sécurité, rendu du travail aux ouvriers, etc. »
La revision fut repoussée par une majorité où voisinaient les noms de Napoléon Bonaparte, Pierre Bonaparte, Carnot, Cavaignac, Changarnier, Charras, Dufaure, Eugène Sue, Lamartine, Grévy, Lamennais, Sainte-Beuve, Thiers, Victor Hugo.
Toute cette dépense de talent, toute cette procédure parlementaire n'empêchèrent pas l'échéance inévitable du Deux-Décembre.
Louis-Philippe avait été le roi des redingotes noires, des gros ventres, des favoris épanouis, des cannes à pomme d'or et du musicien Auber. Il avait eu contre lui à la fois l'aristocratie bou-
deuse et la Démocratie impatiente. Il gouvernait avec des bourgeois raisonnables, déshonnêtes et rangés, qui étaient, selon le mot de Tocqueville, a modérés en toutes choses, excepté dans le goût du bien-être ». Napoléon III fut l'empereur des crinolines, des blouses blanches et des hautes casquettes, des moustaches cirées et des gourdins, des jouisseurs féroces et des envieux maigres, des noceurs et du populo, et du musicien Offenbach. Le pacte, conclu entre la France et ces deux chefs, ne reposant que sur des intérêts égoïstes, se rompit; de lui-même, dès qu'ils furent malheureux. Leurs gouvernements furent sans vertu et sans grandeur.
Le 2 décembre 1851, M. de Tocqueville, s'étant laissé arrêter, comme ses collègues de la Chambre, par les policiers du prince-président, coucha sur une paillasse , dans les galetas de la caserne d'Orsay. Ne pouvant dormir, il se mit à réfléchir, selon son habitude. Et il pensa ceci :
Le 18 Brumaire ressemble plus que le 18 Fructidor à ce coup d'Etat : car il a fini comme celui-ci a commencé, par une tyrannie militaire : mais il a élé une révolution autant civile que militaire. Il y avait une majorité dans les conseils pour Bonaparte. Louis-Napoléon, au contraire, n'avait pas un ami dans la Chambre. Les classes éclairées ont défendu le 18 Brumaire; elles ont repoussé le 2 Décembre. Le siège consulaire de Bonaparte reposait sur Télite de la France. Celui-ci ne peut trouver un défenseur avouable. Montalembert, Baroche, Fould, un ultramontain, un avocat de province et un banquier juif, voilà ses asso-