‹ Le malaise de la démocratieChapitre 45 sur 108 · LE LIT · texte numérisé non relu

LE LIT

un sommier que se trouve le centre de gravité où retombent et d'où rebondissent tous les personnages créés par l'adresse inventive de nos dramaturges. Tout le monde se couche, dans ces drames. Et ceux qui ne se couchent pas voudraient bien se coucher. Et ceux qu'un mauvais sort exile du lit convoité vont rouler sur des divans propices. On se couche partout, dans les coins, dans les coulisses, à l'étage au-dessous, à l'étage au-dessus. Dieu! quelle orgie d'oreillers, quelle débauche d'édredons, quel abus de duvet, de crins et de plume! C'est troublant, fatigant. Et cela produit, si je ne me trompe, cette espèce de gaieté bizarre que les théologiens appellent la délectation morose.

Tout de même, en sortant de là, on réfléchit. On se dit : Voyons... Supposons (car enfin tout est possible) qu'on veuille sortir un jour de cette dramaturgie égrillarde et déprimante. Imaginons que notre pauvre nation ait envie d'aller au théâtre pour y chercher autre chose que des piments et des poivres funestes à l'estomac. Après tout, cela peut arriver... Figurons-nous qu'un nouveau Beaumarchais entreprenne d'avertir, par un sonore pétard, notre insouciante Démocratie. Admettons qu'un nouvel Aristophane ou qu'un nouvel Eschyle (voilà des gros mots, mais tant pis, je les risque !) essaie d'évoquer des victoires ou des calamités et de nous dire : Assez de pei-

gnoirs, de jupons et de chemises! si nous parlions un peu des Acharniens ou des Perses \... Oh ! alors, la censure n'aura pas assez de crayons rouges, de lunettes et de ciseaux. La police mettra sur pied tous les argousins dont elle dispose. Y pensezvous? Représenter par de vives images TUrgence des questions sociales? Amener sur la scène le souvenir des infortunes et des sacrifices, la vision de la patrie inconsolée, le fantôme d'un passé récent, la rancœur de ce qui peut, en nous humiliant, nous relever et nous sauver? Mais ne craignez-vous pas des complications diplomatiques, des inquiétudes, des difficultés? N'avez- vous pas scrupule de causer ainsi des ennuis à ce gouverment tutélaire dont la force armée escorte le Bœuf gras? Donc, amusons-nous. Et, pour ne rien voir des tragiques nécessités qui nous menacent, regardons Yvette vaquer à sa toilette de nuit. « Où y a de la gêne, y a pas de plaisir. » Déboutonnons, délaçons, déshabillons!

Voilà comment, sous la troisième République, on comprend la liberté *.

On hésiterait, dans une étude sociale, à parler des « bouis-bouis » de Montmartre, si ces établissements n'avaient pris, grâce aux progrès de la pornographie, une importance qui les signale aux méditations des sociologues.

1. La censure a interdit récemment une innocente farce où M. Mesureur apparaissait sous le nom de M. Larpenteur, et M. Bourgeois sous le nom de M. Laristocrate...

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