L'ACROPOLE DE PARIS
Les cabarets « littéraires » de Montmartre ont joui jusqu'à ces temps derniers, de ce qu'on appelle, dans le langage des ministères et des préfectures, un « régime d'exception ». Ils étaient les enfants chéris de la République. On aurait déboulonné une seconde fois la colonne Vendôme, revisé la Constitution, dénoncé le traité des Pyrénées et rompu l'accord du concert européen, avant de toucher aux libertés de la Butte. Tous ces « chats », noirs, blancs ou rouges, tous ces « chiens » de pelage varié, tous ces « rats » morts ou vivants, tous ces « divans » plus ou moins levantins, tournaient à l'état d'institutions nationales. Déranger le coucher d'Yvette ! troubler son lever ! agiter l'eau de son bain ! allons donc ! autant renverser dix ministères , susciter vingt crises présidentielles, déclarer la guerre à toute l'Europe, et prendre le Grand Turc par la peau du cou pour le mettre dans le cul de bassefosse qu'il a si bien mérité!
Ainsi Montmartre devint l'Acropole de Paris.
La Butte, glorifiée par des annonciers très malins, apparut à nos yeux comme le dernier asile de nos divinités « poliades », comme le refuge imprenable où s'entassaient les trésors de la cité, comme la dime glorieuse où s'achevait l'évolution d'une race . Saluez , mesdames et messieurs, vous voyez le tabernacle de la vieille gaieté française ! Ohé ! ohé !
Et Ton monta, presque en procession, avec une piété quasiment triste, mais convaincue, vers les cérémonies diurnes et nocturnes des bouisbouis. On écouta, là-haut, des boniments qui ressemblaient à des sermons sur la montagne. Des éclats de voix prophétiques furent entendus aux environs du Moulin-Rouge et du Moulin de la Galette. On put croire, un instant, que TEvangile des temps nouveaux allait naître sur ces hauteurs. Les étrangers de distinction, les rois en exil, les princes en voyage, les ministres en vacances, les grands-ducs en goguette ne manquaient pas d'accomplir le pèlerinage de la rue Pigalle et du boulevard Rochechouart, après ou avant la tournée obligatoire des égoûts. On leur disait que l'esprit français, la fantaisie gauloise et aussi (n'oublions rien) le sérieux des peuples latins s'étaient retirés dans ces lieux. Sur ces tréteaux, on vit des limonadiers cossus se grimer en « révoltés sublimes » et psalmodier, à leur façon, la revendication des affamés et des « miséreux ». Ce cabotinage attendri s'assaisonnait de couplets parfaitement immondes. La question sociale, inscrite sur les programmes de ces brasseries, à titre de « numéro » sensationnel, fut égayée par des exhibitions qui n'avaient rien de sentimental. On rentrait chez soi à la fois édifié, émoustillé, dégoûté. Il parait que c'était charmant. De là se répandirent sur Paris cette mode de l'érotisme maussade, qui,
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vraiment, nous donne des hauts-le-cœur, cette manie des « dessous » où se mêle une forte part de débilité sénile et, enfin, ce culte du Lit dont la plupart de nos théâtres furent infestés.
Cependant, la liberté sacrée dont le privilège sans limites avait été octroyé si généreusement aux cafetiers de Montmartre effraya , par ses excès, les hommes qui veillent au bon renom de la France. L'idée que ce faubourg excentrique représentait éminemment la civilisation de notre pays prenait, tout de même, quelque chose d'affligeant pour notre réputation chez les peuples étrangers. De plus, ces boîtes à musique semblèrent, aux yeux des moins puritains, un peu trop favorisées. On usait, envers ces maisons, d'une tolérance vraiment illégale. L'exploitation de l'obscénité humanitaire devenait un monopole. Car enfin, cette « fantaisie gauloise » se concilie très bien avec la tenue des livres. Ce dévergondage est un commerce. On paye pour entrer dans ces conservatoires qui, pour un peu, seraient devenus officiels. La scène où ces demoiselles ôtent publiquement leur pantalon et leur chemise est voisine du guichet où le caissier, prudemment , aligne des écus . Alors , pourquoi cette industrie serait-elle protégée par un traitement spécial? Pourquoi le gouvernement persisterait-il à rester le tuteur bénévole de ce négoce? Les trafiquants de Montmartre ne peuvent plus exciper
de ce « caractère privé » qui seul pourrait mettre leurs entreprises à Tabri du contrôle public. Il ne s'agit pas ici de petites fêtes intimes. Ces messieurs organisent des divertissements qui rapportent, des polissonneries contre remboursement, des orgies à bénéfices. Par conséquent, il est déraisonnable que ce métier, qui est, paraît-il, un bon métier, soit affranchi même de ces formalités très simples que la République impose à tant de professions, réputées plus honorables. Les directeurs de théâtre sont soumis à une puissance mystérieuse, qui s'appelle la censure. On ne voit pas pour quel motif les patrons des bouis-bouis de Montmartre obtiendraient, dans TEtat, une situation plus considérable que TOdéon, le Vaudeville ou le Théâtre-Français.
Cette anomalie, au moment même où elle tendait à s'établir comme un usage et à devenir presque aussi vénérable que nos plus anciennes coutumes, choqua la logique rectiligne qui est naturelle aux Français. Les notables de Montmartre furent donc invités à modérer le zèle de leurs déshabillages, à tempérer l'ardeur de leurs innovations coutumières, et, en tout cas, à soumettre leur industrie au droit commun.
Un préfet de police, M. Lépine, et un « chef du bureau des théâtres », M. des Chapelles, invitèrent lès bouis-bouis de Montmartre à soumettre leurs exhibitions au contrôle de l'Etat. En somme.
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puisque la République a encore des censeurs, autant vaut s'en servir que de les appointer pour ne rien faire *. Et puis, encore une fois, on ne comprendrait pas pourquoi les gérants des spectacles de Montmartre seraient dispensés d'une sujétion qui régit nos théâtres même subventionnés. Et, tout compte fait, notre censure est si discrète que, même après ses sages avertissements, la clientèle des bouis-bouis trouvera encore, sur la Butte, une quantité suffisante de gros mots à entendre et de chair humaine à regarder.
Le mieux, assurément, serait que nous fussions à nous-mêmes nos propres censeurs , et qu'un restant de bon goût nous préservât des calembredaines sales dont la contagion se répand de proche en proche et menace de tout atteindre, de tout gâter... Certes, il nie faut pas exagérer l'influence des bouis-bouis, ni redouter outre mesure le rayonnement de Montmartre sur la France. Pourtant nous assistons depuis quelques années, sous prétexte de manifestations littéraires et artistiques, à des mystifications très calculées, qui n'ont aucun rapport ni avec la littérature ni avec l'art. Nous avons vu naître, à la surface de
1. D'après la dernière édition de VAlmanach national, le service de la censure est confié à sept inspecteurs et inspecteurs adjoints des théâtres. Vraisemblablement, ces messieurs ne travaillent pas beaucoup.
notre société, cette tare nouvelle, que deux écrivains très différents , M. Maurice Talmeyr et M. Francisque Sarcey, ont appelée d'un commun accord le « snobisme de Tobscène ». On voit de grandes dames, de très grandes dames, peut-être honnêtes, donner à leurs cochers l'adresse de certains coins de la Butte, afin de prouver qu'on est « à la hauteur », qu'on ne « retarde pas », qu'on est « dans le train » et qu'une « femme intelligente » doit aller partout. Le meilleur monde, ou du moins celui qui croit l'être, s'en est allé dans les bouis-bouis, et même ailleurs, afin d'apprendre l'argot des souteneurs et des soutenues. M. Talmeyr a vu , dans un de ses cabarets chantants, un général, en uniforme^ applaudir, béat, à des mimiques significatives et se pâmer à des monologues encore plus expressifs, tandis que plusieurs rangées de dames « très bien », les yeux arrondis et la lèvre veule, recevaient en plein corsage des poignées d'ordures sans sourciller*. Ce n'est rien, diront les dilettantes. C'est à peine un détail infinitésimal dans la vie multiple d'une nation... Soit. Mais c'est toujours le krach de quelque chose. Le déclin des sociétés est fait d'une série de menus déclanchements. Il est impossible de croire (et ceci est une remarque de simple bon sens) que cette atmosphère de vice puisse