LE MALAISE DU SIÈCLE
FAcadémie française, mais porté par Y « actualité », fit un beau chemin dans le monde.
« Bonaparte, dit Chateaubriand, désirait alors fonder sa puissance sur la première base de la société... Il avait à lutter contre les hommes qui Fentouraient et contre des ennemis déclarés du culte; il fut donc heureux d'être défendu au dehors par Fopinion que le Génie du Christianisme appelait. Plus tard, il se repentit de sa méprise : les idées monarchiques régulières étaient arrivées avec les idées religieuses. »
Il me semble que Chateaubriand définit ici, avec une précision singulière, le drame bientôt séculaire, où s'agite notre société. Cent ans d'histoire politique, intellectuelle et morale tiennent dans cette formule. Le malaise du siècle y apparaît clairement. Depuis le prodigieux branle- bas de la Révolution, le peuple français a perdu son équilibre. Il le cherche plus que jamais, désespérément. Tous, tant que nous sommes, n'est-il pas vrai que nous tâtonnons comme les aveugles qui ont perdu leur bâton ou leur caniche? Nous voudrions trouver des principes capables de soutenir nos constitutions politiques. Nous n'avons plus de règles fixes même pour diriger les moindres démarches de notre vie privée. De temps en temps, après d'efîroyables crises de scepticisme, nous sommes tentés, comme les viveurs fatigués et comme les filles repenties, d'implorer, en bal-
butiant, les secours de la religion. Mais FÉglise est impérieuse. Elle a entrepris d'être à la fois militante et triomphante. N étant plus tenue en régie par des gouvernements capables de la modérer en la protégeant, elle envahit tout dès qu'on lui octroie la licence de participer à la gestion des affaires publiques. De gré ou de force il faut qu*elle confisque et qu'elle accapare. L'idée d'une domination suprême est sa raison d'être. Elle a fléchi devant Napoléon, mais sans désarmer. Et quand l'Empereur tomba, elle publia le promoteur du Concordat, le protecteur du Génie du Christianisme, pour accabler de ses anathèmes r « usurpateur », 1' « ogre de Corse », le « César jacobin ». Peu s'en fallut qu'elle n'excommunidt Louis XVIII et son ministre Decazes. Elle trouva un roi selon son cœur dans la personne de Charles X (qui cependant fut invité officiellement à expulser les jésuites). La chute lamentable de ce malheureux prince entraîna l'écroulement d'un système qui répugnait aux habitudes libérales des Français.
Alors, notre nation, qui pendant ce siècle a toujours oscillé entre les servitudes extrêmes de la théocratie et les licences périlleuses de la laïcité, suivit les bourgeois voUairiens de 1830 dans leur mouvement défensif vers la philosophie du libre examen. Les écrivains, les moralistes, les penseurs, les professeurs, les poètes eux
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mêmes furent obligés de donner au peuple les consultations que Ton ne voulait plus demander aux prêtres. La Démocratie — qu'elle soit soumise à la sujétion d'une monarchie constitutionnelle, ou tenue, tant bien que mal, par les rênes flottantes d'une république parlementaire — ne peut pas vivre sans direction morale.
La foule, qui ne connaît point l'art des distinctions subtiles, n'est point apte à se contenter, comme les dilettantes, d'une vague religiosité littéraire.
La multitude qui ne comprend que les symboles, ne paraît pas, jusqu'ici, capable de s'élever à une religion exempte de catéchisme et de rites.
L'homme ne peut pas vivre de négations. Dès lors, où seront les soutiens de la société?
Il est nécessaire de substituer aux anciens étais de la société un support nouveau. Il faut inaugurer un pouvoir spirituel qui soit capable de s'imposer à nos sentiments, à nos pensées, à nos actes, sans exiger de notre intelligence une trop complète abdication. C'est à quoi s'employèrent (généreusement), tout le long du siècle, des hommes tels que Lamennais, Victor Cousin, Auguste Comte, Michelet, Quinet. Ils sont venus, les uns après les autres, essayer de ranimer la France p^r des cordiaux ou de l'apaiser par des stupéfiants. Ils ont tous échoué.
Le récit de tous ces échecs et de toutes ces
déconvenues a quelque chose de tragique. Tant de science, de bonne volonté, de raison et d'éloquence, dépensées en pure perte !
Par une rencontre quasiment unanime, les médecins de notre société mourante ont formulé le même diagnostic. Ils disent tous la même chose. Sans doute, ils ne peuvent pas faire autrement, comme le Pierrot de Molière, qui dit a toujours la même chose parce que c'est toujours la même chose ».
Au commencement de la Restauration, en un temps que Victor Hugo, alors royaliste, appelait < une époque de stérilité littéraire et de monstruosités politiques », on disait déjà qu'il fallait « refaire l'âme de la France ». Et la nécessité de cette « réfection » effrayait les uns, ranimait les autres.
11 y a quelque ressemblance entre le désarroi mental où la France tomba lors de l'invasion de 1814 et la détresse intellectuelle où notre pays tâtonna, pendant les années qui suivirent la guerre de 1870.
La Royauté restaurée et la République recommençante eurent recours aux mêmes expériences, presque aux mêmes formules.
Faisons une nouvelle nation! Telle fut la devise des hommes bien intentionnés qui, sous le nom de ft libéraux », entreprirent d'installer le trône de Louis XVIII au sommet d'une société rajeunie.
GHÂTEAtJBRIÂND ET LAMENNAIS U3
Ce dessein fut l'origine des décrets par lesquels M. Royer-CoUard, président du conseil royal de l'Université, scandalisa M. de Bonald et Chateaubriand. En ce temps-là, M. Villemain, directeur de la librairie, et M. Guizot, professeur d'histoire, passaient pour de dangereux esprits. Alors, comme aujourd'hui, les antiques méthodes d'enseignement furent bouleversées. Ce remue-ménage inquiétait M. de Bonald et le faisait gémir. « Libéraux, disait ce conservateur endurci, libéraux, vous transportez dans les collèges les passions de la société; les enfants retrouveront dans la société l'étourderie, la déraison, l'enfantillage du collège! » Alors comme aujourd'hui, on inaugura des systèmes pédagogiques, dont l'instabilité risquait de troubler la paix et la sérénité qui sont nécessaires aux études. Ce tumulte scolaire indignait Chateaubriand et le faisait tonner. « Nos enfants, disait ce grondeur sublime, nos enfants s'élèvent au milieu du désordre des idées morales... Quelle race doit donc sortir du milieu de nos exemples? La jeunesse, naturellement généreuse, sera flétrie avant l'âge où l'expérience détruit les illusions. Ces systèmes que nous promenons sur la France, loin de la fertiliser, la rendront stérile; ils ne ressemblent pas à ces charrues qui fécondent la terre, mais à celles qui coupent les fleurs... »
Enfin, on parlait dV« éclairer les masses », de
< répandre l'instruction », de « divulguer la science ». Lamennais critiquait avec âpreté cette « vague inquiétude qui pousse au changement », ce « malaise général », cette < pénible difficulté d'être ». Le futur apôtre des Paroles d'un croyant s'écriait : « Les sources de la vie ont été fermées, on en cherche de nouvelles. C'est ce qu'on nomme le mouvement du siècle, le progrès des lumières et de la civilisation; mots pompeux dont nous recouvrons notre irréparable misère. »
Il semble que les deux tendances contradictoires du siècle aient lutté dans l'âme impétueuse de ce prophète, rarement consolé par ses visions béatifiques et longuement foudroyé par le drame intime qui lui brûla le cerveau et lui dévora le cœur. Un traditionalisme rigoureux, un désir immodéré de nouveauté se disputèrent l'âme passionnée de cet archange volontiers démoniaque et de ce démon archangélique. Rendons justice à Lamennais. Il n'a changé d'idée qu'une fois dans sa vie. Le rédacteur du Conservateur et du Drapeau blanc, l'apologiste de V Essai sur V indifférence devint l'éloquent journaliste de Y Avenir, et l'hérésiarque des Paroles d'un croyant. Le confrère de M. Martainviile et du cardinal de la Luzerne fut le collaborateur de George Sand et siégea, sur les bancs de l'Assemblée constituante, au milieu des Montagnards. Mais il sacrifia tout à ses convictions. Il perdit, dans la rupture que lui imposa