LACHELIER
rées par où Tauteur s'élève d'une question particulière à une conception générale de l'univers est très apte à flatter le goût des jeunes gens pour les solutions illimitées, pour les vastes ensembles où l'âme, longtemps captive, retrouve enfin sa liberté. Les douze années d'enseignement de M. Lachelier à l'Ecole normale (1864-1876) seront considérées plus tard comme une des périodes les plus importantes de notre éducation nationale. C'est là qu'il faut chercher principalement les origines^ de cette réaction, si exagérée, contre les exigences du positivisme. Dans une Ecole où les professeurs ne s'imposent que par l'évidence du labeur et la supériorité du talent, M. Lachelier a mérité un culte enthousiaste, dont l'ardeur n'est pas éteinte.
Les professeurs d'histoire travaillèrent, d'accord avec les philosophes, à refaire l'âme de la France et à restaurer un « pouvoir spirituel » capable de rivaliser avec les enseignements de l'Eglise.
Henri Martin, que les historiens universitaires tiennent en médiocre estime, avait déjà entrepris, sous la forme d'un long récit, une sorte de prédication patriotique et républicaine. Nommé professeur en Sorbonne parla République de 1848, ce vieux druide, si vénérable et si touchant, avait essayé, du haut d'une chaire magistrale, de catéchiser les jeunes écoliers et les vieux messieurs qui formaient l'ordinaire auditoire de ses cours.
II se tut pendant toute la durée du second empire *. Quand il reprit sa place dans les assemblées, il avait la mine d'un revenant. La mode avait changé dans la manière d'écrire Thistoire. Cependant on croyait toujours à l'efficacité morale des études historiques. Aux funérailles de Gambetta, on vit M. Gabriel Monod, président de la Société historique, porter une bannière sur laquelle était inscrite cette phrase du grand tribun : L Histoire est la science maîtresse.
Le nom de M. Monod, par le respect dont il est entouré, par l'influence qu'il rappelle, par les tendances qu'il indique, suffirait à montrer dans quel sens furent orientées les préoccupations de nos professeurs d'histoire.
L'Université moderne semble avoir perdu le goût des grandes synthèses historiques. Si l'on excepte Fustel de Coulanges, dont le principal ouvrage est antérieur à la guerre de 4870, la plupart des maîtres éminents qui furent les guides de la génération nouvelle s'adonnèrent principalement à de minutieux travaux d'érudition.
La tradition des grands livres d'ensemble où triomphait jadis l'esprit classificateur et généralisateur de la race française fut abandonnée, semble-t-il, par la nouvelle Université de France. Le professeur Guizot, qui fit un cours en Sor-
1. Henri Martin, sa vie, ses œuvres, son temps, par Gabriel Hmolaux, 1887,
bonne sur V Histoire de la civilisation^ ne reconnaîtrait pas toujours sa postérité, dans les chaires de notre jeune Faculté des Lettres.
Le public a été systématiquement écarté de l'enseignement supérieur. Des hommes tels que Michelet n'avaient pas dédaigné d'ouvrir toutes grandes les portes du Collège de France à tous ceux qui avaient soif de vérité. La nouvelle école censura, au nom de la science, cette hospitalité si libérale et si efficace. « En 1838, dit M. Gabriel Monod, Michelet fut appelé à la chaire d'histoire et de morale au Collège de France. Au lieu d'un j)etit auditoire d'élèves auxquels il devait enseigner^ sous une forme simple^ des faits précis et une méthode rigoureuse , il eut devant lui une foule ardente, mobile, enthousiaste, qui lui demandait non plus la jouissance austère des recherches scientifiques^ mais Y entraînement momentané d'une parole éloquente et généreuse \ »
Alors, pour mieux éviter V entraînement momentané d'une parole éloquente et généreuse, les réformateurs de l'enseignement supérieur s'efforcèrent de restreindre, autant que possible, la publicité obligatoire à laquelle les Facultés ne peuvent échapper. Et une sorte de conspiration du huis-clos organisa, dans nos seize académies, le mystère des cours fermés.
\. Gabriel Monod, Les maîtres de l'histoire, Taine, Renariy Michelet, p. 203.
Les professeurs, chargés d'enseigner Thistoire dans nos Facultés, se réglèrent, presque tous, sur les modèles adoptés par r« École pratique des Hautes-Etudes ».
Cette Ecole — ainsi nommée bien que les études n'y soient pas plus « hautes » qu'à la Sorbonne, au Collège de France ou à l'Ecole Normale — a été fondée sous l'empire, par le grand ministre Duruy. Mais c'est surtout à partir de 1870 que l'action de cette Ecole se fit sentir dans l'Université tout entière.
« Cette Ecole, dit M. Lavisse, fut divisée en cinq sections; la plus originale est celle des sciences historiques et philologiques, logée à la Sorbonne dans des salles de la bibliothèque de l'Université, toutes petites, où l'on ne peut lever les veux ni faire un mouvement sans voir et toucher des livres... Des étudiants, curieux de critique et de méthode, chercheurs de vrai savoir, obtenu par l'effort personnel, affluèrent aux conférences d'histoire et de philologie. Il se fit de singulières rencontres dans les petites salles : Bourget, Hanotaux, Graux y travaillèrent ensemble... Ainsi commença l'évolution de notre enseignement supérieur, qui, chaque jour, chemine plus loin à travers les obstacles des préjugés, des habitudes et des manies : le terme, encore lointain, sera /a haute éducation par la science \.. »