‹ Le malaise de la démocratieChapitre 60 sur 108 · FÉLIX RAVAISSON · texte numérisé non relu

FÉLIX RAVAISSON

parfois la confidence, à peine chuchotée, d'un maître qui se penche vers un disciple, pour lui indiquer, aux confins de Tintelligible, des apparitions vile efiacées... Le mot hésite, se trouble, n'ose pas... Tel un amant qui craint d'effleurer du doigt la forme de l'aimée, de peur que ce sacrilège ne fasse envoler son rêve... Puis, la voix s'affermit, le ton s'élève, le rythme s'élargit; les périodes, souples et graves, se déroulent autour des idées, comme ces femmes, drapées de tuniques transparentes, qui nouent des chœurs de danse autour des vases doriens. Voltaire dirait que ce style impalpable manque de clarté; il est pourtant pénétré d'une lumière subtile qui, au lieu de se jouer sur les surfaces, éclaire les dessous, s'insinue dans les replis profonds , fuit , en brusques échappées, vers l'infini. L'art d'écrire, ainsi conçu, devient Part de suggérer. Substituer à la désignation claire des objets, l'allusion, le geste abandonné qui laissent à l'esprit le plaisir de deviner des énigmes ; adoucir les contours où le dessin ordinaire enferme le monde, et faire soupçonner à notre esprit ce qui est imperceptible à nos yeux; se hasarder vers ce mystère sans limites qui flotte et tremble aux environs du réel, c'est le jeu très raffiné, très aristocratique, où se plaît, où excelle M. Ravaisson. C'est aussi le programme esthétique de ce qu'on appela jadis le symbolisme littéraire. Les « jeunes » ont dû à ce

philosophe vénérable ce qu'il y eut de meilleur dans leurs désirs et de plus aimable dans leurs prétentions.

Tandis que les esthètes se donnaient volontiers à la synthèse de M. Ravaisson, la dialectique de M. Lachelier attirait surtout les logiciens.

M. Lachelier, qui fut, au commencement de son évolution intellectuelle, le disciple préféré de M. Ravaisson, a encore moins écrit que son maître. Une thèse française sur le Fondement de Vinduction, une thèse latine sur la Nature du syllogisme, deux articles dans la Revue philosophique, c'est là tout le bagage qu'il put présenter à l'Académie des Sciences morales, lorsqu'il fut candidat aux honneurs officiels. Ceux qui ne l'ont pas lu disent sans doute que la « pile j> de ses ouvrages n'est pas importante et que ses titres sont minces. Il a fait mieux que des livres. 11 a par ses doctrines, par ses exemples, excité des admirations passionnées, éveillé des vocations, stimulé des esprits, semé des idées dont vivent, autour de nous, beaucoup d'intelligences et beaucoup de consciences. Il y a des gens pour qui le Fondement de t induction fut une espèce de bréviaire sibyllin. On aime la sévérité scrupuleuse, la sobre exactitude qui fait, de cet ouvrage, après le Discours de la méthode, une des dissertations les plus achevées que possède notre littérature philosophique. Le mouvement dialectique, la chaîne de raisons ser-

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