‹ Le malaise de la démocratieChapitre 65 sur 108 · Gabriel Monod, Porlrails el souvenirs, p · texte numérisé non relu

Gabriel Monod, Porlrails el souvenirs, p

chai de Mac-Mahon, puis à Tarmée du général d'Aurelles de Paladines, crut voir la vraie figure de nos envahisseurs lorsqu'il rencontra sous la tunique de la landwehr certains philologues auxquels il aurait voulu pouvoir tendre la main.

Vers le même temps, un autre Français, le vicomte de Vogué, soldat dans le corps d'armée du général Douay, cheminait tristement dans une de ces interminables colonnes de prisonniers qu'allongeait chacune de nos défaites. C'était dans la nuit du 1®' au 2 septembre 1870. Le lamentable convoi descendait les coteaux de Bazeilles. La vallée de la Meuse, à perte de vue, était étoilée de feux par les bivouacs des vainqueurs. Tout à coup, au milieu de la nuit et du vaste silence, une immense clameur retentit, répercutée par tous les échos des collines et des forêts. Cent mille hommes chantaient le Choral de Luther. Chanson grave, un peu triste, moins gaie que les refrains de la Mère Angot, et sans doute plus capable de hausser les courages au niveau des grands devoirs.

Lorsque la dernière bataille eut achevé de détruire nos dernières espérances, Gabriel Monod, tout en restant au chevet des blessés, des varioleux et des typhiques, se rappela qu'il était historien.

Il écrivit la relation de ce qu'il avait observé depuis le jour de son arrivée à Raucourt — petit village de Lorraine où Napoléon III, pâle, l'œil

éteint, la moustache et les cheveux très blancs, lui fit Tefifet d'un fantôme — jusqu'à son départ d'Ouzouer-le-Marché, gros bourg de cette région orléanaise qui a vu l'inflexible courage de Chanzy et le •dévouement de Sonis.

Il raconta ce douloureux itinéraire, d'un ton calme et grave, sans tirades ni invectives, selon les règles de la scrupuleuse méthode qu'il avait enseignée à ses disciples de l'Ecole des Hautes- Études. Il s'efforçait d'appliquer aux misères récentes de la patrie les procédés d'enquête dont les érudits sont coutumiers lorsqu'ils étudient les temps carolingiens ou l'époque des Croisades. Il était persuadé que la vérité, quelle qu'elle soit, est toujours bonne à dire. Par là, ses Souvenirs de campagne sont un témoignage précieux et, comme disent les Allemands, une « contribution » importante à l'histoire contemporaine *.

Ces Souvenirs ne sont pas seulement le rapport d'un témoin attentif; c'est aussi l'examen de conscience d'un patriote qui voudrait, sans se payer de mots, clore son récit par un acte de foi dans les destinées de la France.

A chaque page de ce livre, les raisons de notre défaite sautent aux yeux du lecteur, pour ainsi dire. La sincérité de l'auteur est impitoyable. Cette sincérité native, encore accrue, exaltée par l'ap-

1. Gabriel Monod, Allemands et Français, Souvenirs de campagne, 1 vol.

pren tissage de la discipline scientifique, a valu à Gabriel Monod les reproches de tous ceux qui pour agir ont besoin d'illusions. Lorsqu'on songe à l'excès contraire, lorsqu'on voit où nous a conduits la politique des blouses blanches, de Tartarin et des dépêches mensongères, on hésite à blâmer le zèle d'un honnête homme qui, songeant aux « coups de tête » possibles, crie bravement : « Casse-cou! »

Le 21 janvier 1871, sur les bords de la Loire, un marchand de nouveautés dit à Gabriel Monod :

— Vous ne savez pas? Bourbaki est à Berlin!

— Ah ! bah !

— Mais oui, avec Garibaldi. Voyez-vous, en Allemagne, il y a une grande montagne. Bourbaki a envoyé Garibaldi à droite ; lui-même a pris à gauche ; il a délivré en passant Metz et Strasbourg. Il est entré en Allemagne par Maubeuge, et les deux armées se sont rejointes par Berlin, à l'autre bout de la montagne.

— Mais, cher monsieur, remarquez que Bourbaki s'est mis en marche il y a un mois à peine, et que, s'il a déjà délivré Belfort...

Le marchand de nouveautés toisa Gabriel Monod et s'écria indigné :

— Vous n'êtes pas Français 1 Monod eut envie de répondre :

— Vous n'êtes pas historien !

La plupart des personnes qui ont été fâchées

par les récits scrupuleux de Gabriel Monod raisonnent comme ce marchand de nouveautés.

On peut toutefois regretter que Tauteur des Souvenirs de campagne^ écrivant au lendemain de nos désastres, n'ait pas touché d'une main plus douce les plaies encore saignantes de notre amourpropre national. Un sourire indulgent ne messied pas au médecin et encourage le malade. L'amer breuvage qu'il nous a versé n'eût pas été moins efficace s'il eût quelque peu emmiellé le bord de la coupe. Ainsi, l'œuvre de guérison qu'il se proposait eût été plus assurée de réussir. On ne gouverne les peuples qu'en s'adaptant à leur tempérament.

Mais Gabriel Monod n'a jamais brigué l'emploi de premier ministre. Maître de conférences à l'École normale, président de section à l'École des Hautes-Études, membre de la commission des archives diplomatiques, directeur de la Revue critique et de la Revue historique^ il s'est contenté d'exercer dans les régions sereines de la science et de l'enseignement une sorte d'apostolat idéaliste et de sacerdoce romanesque. Les ouvrages qu'il a livrés au public ne donnent pas une idée complète de son influence et de son action. Pour l'apprécier à sa juste valeur il faudrait le peindre dans ses entretiens avec ses élèves, avec ses collaborateurs, avec ses amis, prodiguant autour de lui les ressources d'une science qui ne semble amassée

que pour être aussitôt multipliée en bienfaits. Il faudrait dépouiller sa correspondance, libéralement offerte à tous ceux qui, dans tous les pays, travailleift à la propagande du bien et à la connaissance de la vérité. Un jour, M. Lavisse, parlant, dans une jolie fête universitaire, au nom des disciples de Monod, pouvait adresser à son camarade ce compliment : « Tu te donnes une peine infinie pour épargner la peine d'autrui. Tu ne refuses à personne tes conseils ni ton aide. Tu ne te dérobes à aucune conversation; les lettres qu'on t'adresse n'attendent pas longtemps une réponse. Une maison de commerce qui emploie autant de timbres-poste que toi est une maison très active; tu as en effet une clientèle nombreuse, une clientèle d'obligés. »

Très ambitieux pour ceux qu'il aime, Gabriel Monod essaya de développer chez les universitaires l'esprit de solidarité. Sans doute, il fut hanté par l'image de ces Vereine et même de ces Kneipen dont les écharpes multicolores et les solides beuveries sont, en Allemagne, symboles d'association amicale et de ligue pour la science. Il fonda la Société historique, appelée aussi le cercle Saint-Simon. C'était bien du Monod, cette idée d'installer en plein Paris un cercle sans croupiers ni pontes, un cercle idéaliste! Jamais la « rive gauche » n'avait risqué une pareille entreprise. Le cercle Saint-Simon, d'abord logé dans

un magnifique immeuble du boulevard Saint-Germain, habite maintenant un étage au numéro 25 de la rue Serpente. Il n'a pas tout à fait répondu aux espérances de son fondateur.

Le nom de Gabriel Monod restera lié au souvenir de Tefifort qui fut fait, dans ce dernier quart de siècle, pour imposer définitivement aux historiens la stricte observance de la probité scientifique et les lois de la critique moderne. C'est dans sa chambre d'étudiant que naquirent les entretiens familiers et austères de l'École des Hautes-Études. Sa Revue critiqtùe corrigea et découragea les hypothèses hâtives qui ne sont que la singerie de la science. Sa, Revue historique^ moins accessible aux articles brillants qui séduisent les profanes qu'aux travaux utiles où se réchauffe la vocation des initiés, a rendu des services inappréciables.

Quant aux savants qui se réclament de sa doctrine, je ne puis les énumérer tous.

J'ai sous les yeux un volume intitulé Études d'histoire du moyen âge y dédiées à Gabriel Monod \ C'est un recueil, offert ^u maître, selon la coutume allemande, afin de célébrer une circonstance mémorable de sa vie. Parmi les donateurs de cette offrande je vois les noms les plus divers :

M. Charles Bayet, directeur de l'enseignement primaire, M. Etienne Charavay, archiviste-paléo-

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