‹ Le malaise de la démocratieChapitre 66 sur 108 · vol. in · texte numérisé non relu

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graphe, M. Etienne Dejean, député des Landes, M. Louis Farges, chef de bureau au ministère des affaires étrangères, M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, M. Homolle, directeur de rÉcole d'Athènes; j'y vois aussi des avocats et jusqu'à de simples rentiers.

Les thèses qui lui furent dédiées sont innombrables.

On remarque aisément que Monod n'a pas cédé à la tentation habituelle des professeurs, qui est de former avant tout des professeurs et de recruter un excédent de diplômés, dont on ne sait plus que faire. Nous avons trop de professeurs. Ce qui nous manque, dans toutes les carrières, ce sont les intelligences façonnées par la haute culture «t trempées pour la lutte aux sources vives de la vérité et de la beauté.

Donc, l'idée directrice à laquelle Monod et ses amis ont obéi depuis l'année terrible peut se résumer ainsi : Nous avons mérité nos malheurs. Les Allemands ont mérité leurs victoires. Que cette leçon nous serve! La mêlée sociale est inclémente aux frivoles et aux étourdis. Désormais notre tâche est tracée : nous devrons penser toujours aux moyens de régler un litige dont les conséquences mettent en péril notre existence nationale et la paix du monde. Les vainqueurs nous ont pris deux provinces, cinq milliards et notre antique prestige. Nous leur prendrons leurs vertus.

GABRIEL MONOD i89

Les Allemands nous ayant vaincus en 1870, il est naturel (vu notre amour des solutions simples) que les Allemands soient devenus, après la guerre, nos professeurs d'énergie, et qu'ils nous aient accablés de leurs doctrines après nous avoir traités par le fer, par le plomb et par le feu. Nous avons toujours été ainsi. Le comte de Saint- Germain, ministre de Louis XVI, ayant entendu dire, après Rosbach, que la schlague faisait merveille en Prusse, voulut introduire dans les régiments français la schlague.

Plusieurs de nos maîtres les plus illustres ont pensé, après nos défaites, que le remède à tous nos maux était dans une sorte d'imitation intellectuelle àes Allemands, Par eux fut reprise la tradition de M"® de Staël; par eux la prétendue vertu des méthodes germaniques fut appliquée à l'œuvre de notre relèvement national.

Sous leurs auspices, les jeunes maîtres de l'Université réformée allèrent chercher au delà du Rhin des directions et des disciplines. Henri Lachelier, fils du célèbre auteur du Fondement de l'induction^

s'empressa, à peine sorti de l'Ecole normale, d'aller s'établir à Leipzig, dans le laboratoire de Wundt, et rapporta la doctrine de ce maître aux lycéens de Troyes, de Carcassonne, de Clermont et de Caen, qui peut-être ne surent pas en profiter. Or, cette pédagogie, qui devait nous donner des générations nouvelles et dont nous espérions

une jeunesse forte par le caractère, par l'intelligence, par les mœurs, a déçu notre attente, si nous en croyons des témoins dignes de foi, dont quelques-uns, dans le principe, se montrèrent fort enclins aux innovations.

Les aveux se multiplient très précis, très détaillés, très inquiétants.

Un pédagogue éminent, M. Buisson, ancien directeur de l'enseignement primaire, professeur de pédagogie à la Sorbonne, constate dans la Revue pédagogique la « progression de la criminalité enfantine et juvénile ». Selon M. Buisson, nous traversons une « crise morale » dont la gravité doit fixer notre attention.

Un autre pédagogue, M. Félix Pécaut, inspecteur général de l'enseignement primaire, ancien directeur de l'Ecole normale de Funtenay-aux- Roses, homme généreux, passionné pour la vérité et pour le bien, a publié dans cette même Revue pédagogique des Notes d'inspection qui aboutissent, après quelques détours consolants, à l'expression d'un sentiment d' « effroi ».

Un célèbre philosophe, M. Alfred Fouillée, a quitté les hauteurs de la spéculation pour chercher dans les chiffres des statistiques quelques indices sur l'état d'âme de la jeunesse contemporaine. Les découvertes de M. Alfred Fouillée sont lamentables. Si l'on s'en rapporte aux minutes conservées dans les greffes de nos tribu-

naux, le nombre des jeunes gredins augmente tous les jours. On se tue mutuellement aujourd'hui plus qu'hier; on se suicide davantage; on se vole et on se viole les uns les autres avec une fureur croissante. Les incendies éclairent d'une lueur sinistre cette heure trouble, qui ressemble à un crépuscule orageux. Les prisons regorgent de jeunes détenus. Les maisons de correction, mieux dites « maisons de corruption », sont encombrées de garçons et de filles précocement dépravés.

Des faits récents ont attiré l'attention du public sur ces « colonies publiques d'éducation pénitentiaires de jeunes gens », qui sont trop souvent (malgré les huit inspecteurs et l'inspectrice qui devraient s'en occuper), des foyers de pestilence : Aniane, Auberive, Belle-Isle, les Douaires, Saint- Hilaire, Saint-Maurice, le Val d'Yèvre et la « colonie correctionnelle » d'Eysses, tristes logis qui sont la cité dolente des enfants sans mère et sans tutelle...

Et M. Fouillée achève de nous consterner par des totaux effrayants : « A Paris, plus de la moitié des individus arrêtés ont moins de vingt et un ans, et presque tous ont commis des fautes graves; en une seule année (1880), 30 assassinats, 39 homicides, 3 parricides, 2 empoisonnements, H4 infanticides, 4,212 coups et blessures, 25 incendies, 153 viols, 80 attentats à la pudeur,

4S8 vols qualifiés, H, 862 vols simples, voilà le bilan de cette belle jeunesse! Aujourd'hui, c'est bien pis encore. La précocité est une des marques caractéristiques, un des traits douloureux de notre temps. »

M. Fouillée remarque, d'après M. Adolphe Guillot, ancien juge d'instruction au tribunal de la Seine, que les actes des jeunes accusés se caractérisent par « une exagération de férocité, une recherche de lubricité, une forfanterie de vice qui ne se rencontrent pas au même degré à un âge plus avancé » .

D'autre part, si l'on se détourne des « effets de grossissement » que procurent les statistiques, si l'on s'adresse aux témoins qui n'ont que des « impressions » ou ne donnent que des résumés d'expérience, on arrive à des conclusions presque aussi désolantes. J'ai reçu une lettre d'un des hommes les mieux placés pour juger en cette matière, d'un de ceux qui ont mis le plus de cœur à l'œuvre de notre régénération, et j'y lis ceci : « Les maux dont la France a souffert ne font qu'empirer, et la virilité des intelligences s'affaiblit chaque jour... La jeunesse que je vois autour de moi est beaucoup plus précocement corrompue que celle d'il y a vingt ou trente ans, et elle reste beaucoup plus gamine, faible, enfantine. Il y a chez elle des éléments excellents Mais ce qui m'effraye, c'est sa faiblesse. »

La jeunesse contemporaine est malmenée même par les juges bienveillants. Récemment, M. Gustave Larroumet lui disait son fait avec franchise. J'avoue que de voir Larroumet pessimiste et découragé, cela m'a fait craindre la fin des temps.

Ainsi, nous avons devant les yeux ce spectacle bizarre : d'un côté, une Université dont la façade repeinte, l'outillage mis à neuf, les méthodes réformées et le personnel presque toujours excellent pouvaient nous induire en de belles espérances. Notez, en passant, que de toutes les catégories de citoyens, celle des professeurs est placée, par les statistiques récentes, au premier rang de la moralité générale. Et voici une jeunesse sur qui l'enseignement universitaire a glissé; des élèves dont l'intelligence et le cœur ne répondent pas à la valeur morale et intellectuelle des maîtres ; bref, une France qui échappe aux directions très libérales que quelques-uns des meilleurs d'entre nous avaient rêvé de lui indiquer comme l'unique voie du salut.

Je ne puis énumérer toutes les causes de cette déception. En voici quelques-unes.

« Une certaine pédagogie a régénéré l'Allemagne. Cette même pédagogie régénérera la France. » Telle est l'affirmation et tel est le raisonnement sur quoi les partisans des méthodes germaniques ont fondé leur tentative.

Cette affirmation est-elle absolument conforme

à la réalité? Si séduisante que puisse être cette illusion pour mon amour-propre d'universitaire, j'hésite à croire que le verbe de plusieurs professeurs de philosophie ait suffi à tenir en échec la puissance napoléonienne, le royaume de Danemark et l'empire d'Autriche. La métaphysique, même en Allemagne, n'a pas cette force. Le soulèvement de 1813 et la curée de 1870 furent autre chose que des insurrections de pédagogues. Je veux bien que l'idéalisme de Fichte ait déchaîné de violents enthousiasmes chez nos voisins, dans Vaula des universités ou dans le sous-sol des brasseries. Mais ne sommes-nous pas dupes d'un mirage lorsque nous imaginons la diffusion si rapide de cet idéalisme sauveur dans un pays tel que l'Allemagne de 1813, où les communications étaient lentes et où la vie sociale se fragmentait en un si grand nombre de petites cités? Non, ce n'est pas Fichte et ses collègues qui ont gagné les batailles de Sadowa et de Sedan. Et, d'ailleurs, ôtons l'idéalisme de tout ceci, où il n'a que faire. Car voyez, je vous prie, l'impasse où s'achopperait cette philosophie transcendentale. Nous a-t-on assez vanté l'idéalisme d'outre-Rhin ! Nous a-t-on assez dit que notre sentimentalité n'était rien auprès de la sainte GemûthlichkeUl Nous a-t-on ressassé les vertul de l'honnête Allemand {Der ehrliche Deulsch) comparées à tous les vices du Welche pervers! Nous a-t-on assez vanté la

bonne foi allemande {deutsche Treué) et ce sentiment du devoir, ce fameux Pflichtgefûhl, « si essentiellement allemand » ! Jusqu'à ce pauvre Amiel, qui s'est permis d'écrire, dans son Journal, que les Français n'ont pas «i le culte direct de l'idéal » ! Or, au bout de cette prédication piétiste, une fois les batteries démasquées, qu'y a-t-il? Ceci : le réalisme à bras raccourcis, la politique des poings fermés et des poches pleines, le culte de la force dans toute sa brutalité; mieux que cela, l'emploi conscient, avoué, cynique, du mensonge, du dol, de la fraude et, pour tout dire en un mot, Bismarck ! De sorte que, si nous voulions vraiment installer chez nous les programmes allemands, il faudrait inscrire au fronton de nos lycées et de nos Facultés ces cinq mots : La force prime le droit,

Ahî comme Fustel de Coulanges avait raison lorsqu'il adressa, le 28 octobre 1870, « à messieurs les ministres du culte évangélique de l'armée du roi de Prusse » une lettre où il protestait contre leurs tartuferies haineuses, contre leurs tirades sur les mœurs de la « moderne Babylone » et contre Toutrecuidance avec laquelle ils osaient associer Dieu à une œuvre de violence et de destruction !

Avec quelle éloquence ce même Fustel répondait aux brochures hypocrites où Mommsen, naguère courtisan du gouvernement français,

essayait de justifier par des raisons scientifiques le rapt de l'Alsace L.. Et celui-là, j'imagine, avait le droit de converser d'égal à égal avec tous les docteurs des universités d'outre-Rhin «.

S'il n'est pas vrai que les méthodes tudesques aient importé l'histoire ni même l'érudition dans le pays de Guizot, de Michelet, de Silvestre de Sacy et d'Eugène Burnouf; s'il n'est pas vrai qu'elles aient pu apprendre aux compatriotes de Descartes, de Laplace, de Pasteur, l'art de penser ni le désir de chercher la vérité, on doit reconnaître toutefois qu'elles ont propagé le goût des enquêtes érudites et qu'elles ont appris à la jeunesse certaines façons de raisonner (parfois déraisonnables) qui étaient inconnues aux disciples de Cousin et aux logiciens de Port-Royal. Mais quel profit en a retiré notre œuvre d'éducation nationalel Les effets du système ne sont point sortis d'un cercle étroit de privilégiés. Dans cette élite, nourrie de quintessence germanique, on ne voit poindre d'ailleurs ni un nouveau Guizot, ni un nouveau Fustel, ni rien qui approche de Michelet ou de Taine. On dirait que la science française perd en intensité ce qu'elle gagna en étendue. Nous avons des hommes supérieurs : ils se dépensent, ils se gaspillent, ils se dispersent avec une générosité que j'admire, mais que je

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