‹ Le malaise de la démocratieChapitre 75 sur 108 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La question des maîtres répétiteurs. — La Réforme universitaire* — Doléances et réclamations. — Les professeurs de l'enseignement secondaire et le ministère Combes. — Témoignages de M. Georges Meunier et de M. René Doumic. — Le congrès des professeurs.

Ce n'est pas seulement par Tîncertitude des directions, par le tâtonnement des méthodes et par les variations, vraiment ahurissantes, des programmes officiels, que TUniversité française risque de manquer à la tâche qui lui fut confiée, et de compromettre le haut magistère d'éducation nationale, qui est sa raison d'être et qui constitue sa dignité.

Le personnel universitaire est agité par des symptômes de malaise et par des signes de mécontentement. Du dernier échelon jusqu'au sommet, on se plaint, on manifeste. Et ces manifestations, il faut bien l'avouer, n'ont pas toujours le caractère

discret qui convient aux maîtres de la jeunesse.

Le soir de la Toussaint de l'année 1896, un joyeux banquet fut offert par cent cinquante maîtres d'étude à M. Bazille, député de la Vienne, et à quelques sénateurs. On remarquait, dans cette assemblée, autour du fauteuil présidentiel de M. Bazille, les principaux apôtres, jeunes et vieux, du radicalisme et du socialisme. Ces messieurs étaient membres du Comité de patronage de l'Association des maîtres répétiteurs. Cette fête était un hommage rendu par les patronnés aux patrons.

Entre la poire et le fromage, M. Béjambes, président de l'Association, maître répétiteur au lycée Voltaire, se leva, choqua son verre de Champagne contre les verres de ses voisins, et prononça un discours afin d'exposer les doléances de ses collègues, les misères qu'ils endurent, les privations auxquelles ils sont soumis et les besoins urgents dont ils souffrent. L'assistance tout entière fut émue par cette harangue. Le bruit des fourchettes s'apaisa tout à fait, et le silence fut solennel lorsque M. Béjambes, abordant un sujet particulièrement grave, lut, sur son papier, les paroles que voici :

Le désir le plus vif des répétiteurs serait d'obtenir toutes les semaines un congé de vingt-quatre heures consécutives, de pouvoir de temps en temps vivre de la vie de tout le monde, de se sentir hommes pour un jour, et (ma

foi, je puis bien le dire puisque c'est le fond de ma pensée) de faire peut-être un accroc hebdomadaire à ce vœu de chasteté qu'on leur impose, mais auquel ils n'ont jamais souscrit ^

Ayant dit ces paroles, M. Béjambes but à M. le Président de la République et aux membres du Comité. Cet élan oratoire enleva toutes les adhésions. Les législateurs présents promirent de recommander aux deux Chambres le principe de r « accroc hebdomadaire ». Et, quand on eut achevé de manger et de discourir, les éducateurs de la jeunesse regagnèrent leurs domiciles en songeant, sous les étoiles, aux futures permissions de nuit.

Ce n'est pas la première fois que les maîtres répétiteurs livraient à la sollicitude des pouvoirs publics et à l'attention des pères de famille la confidence de leurs plus chers désirs. Ils disposent d'un organe périodique qui s'intitule la Réforme universitaire f et qui revendique hautement, pour chacun des membres de la corporation, le droit de sortir pendant vingt-quatre heures, une fois par semaine. Si ces vœux ne sont pas toujours exprimés avec la rondeur élégante qui est le propre de M. Béjambes, ils se manifestent du

1. Ce discours n'était pas improvisé. L'orateur l'avait rédigé d'avance, et en fit distribuer des exemplaires imprimés aux représentants de la presse. En le commentant, j'use du droit, qu'a tout citoyen français, de critiquer un document public.

moins avec une fougue, une franchise, une abondance qui attestent, chez ces fonctionnaires, une incontestable vigueur de style et un courage entreprenant.

Toutes les figures de la rhétorique des classes apparaissent dans cette déclaration des droits de rhomme. Toutes, ou plutôt presque toutes... Car on peut regretter que les honorables rédacteurs de ces professions de foi n'aient pas usé davantage de la prêté rition. Certes, les maîtres répétiteurs sont intéressants. Pas plus cependant que les marins, les soldats, les gardiens de phare, lesquels s'astreignent à des internats autrement rigoureux... Mais enfin j'accorde qu'ils sont intéressants. Ce n'est pas une raison pour dévoiler avec tant de fracas les frénésies qui font bouillir leurs veines. Le public a ri de ces fièvres scolaires. Même en notre pays de gauloiserie, on ne met pas les rieurs de son côté lorsqu'on pérore sur certaines choses, dont il ne faut ni trop se préoccuper avant, ni trop se vanter après.

Il y aurait quelque impertinence à vouloir résoudre l'important problème qui agite les maîtres répétiteurs. L'autorité compétente a été saisie. C'est à MM. les proviseurs, à MM. les inspecteurs, à MM. les recteurs, et enfin, en dernier ressort, à M. le ministre de l'instruction publique, qu'il appartenait d'examiner les pièces de ce procès. M. Léon Bourgeois a décidé que 1' « ac-

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croc hebdomadaire » ne serait pas compris parmi les licences conférées aux maîtres d'étude.

J'oserai toutefois risquer ici quelques réflexions, et je ne crois pas manquer, par cette audace, au respect que m'impose la confrérie des maîtres répétiteurs. Car enfin, ces honorables fonctionnaires, même lorsqu'ils ont l'avantage de dîner avec des députés et des sénateurs, ne doivent pas oublier qu'ils se sont engagés, sans y être contraints ni forcés, à surveiller nos enfants pendant les heures d'étude et de récréation, à les conduire aux classes des professeurs, à les emmener en promenade le jeudi et le dimanche, à leur expliquer les menues difficultés de leurs thèmes et de leurs versions. Voilà ce qu'ils ont à faire. Ni plus ni moins. Pour remplir cette tâche, où je ne vois pour ma part rien d'humiliant, et que personne, encore une fois, ne les oblige d'accepter, ils ont besoin, s'ils veulent être respectés, de se tenir sur une certaine réserve.

Or, examinons, de ce point de vue, la question qui fut si bruyamment posée au banquet de la Toussaint. En vertu d'un décret de 1891, certains maîtres répétiteurs sont « externes», c'est-à-dire qu'ils ont, hors du lycée, un domicile connu, régulier, où ils peuvent se retirer dès qu'ils ne sont plus retenus au lycée par les nécessités du service. Ils ont la faculté de se loger et de se nourrir hors du lycée, et reçoivent, à cet effet, une

indemnité de 1 000 francs. 40 0/0 des répétiteurs bénéficient de ce nouveau régime. Ceux-là n'ont donc rien à voir dans les doléances de M. Béjambes. Ceux-là peuvent vaquer tranquillement à leurs amours et rentrer en étude, sans que leur emploi du temps excite des curiosités indiscrètes ou des rires incongrus. Mais les autres, ceux qui sont logés au lycée, qui n'ont point de domicile au dehors, les voyez-vous revenant au milieu de leurs élèves, après le petit « accroc » hebdomadaire, consciencieux et quasiment officiel? Non, mais voyez-vous d'ici leur tête, si j'ose m'exprimer ainsi! Quel sujet de méditation pour les élèves! A Paris, où tout disparaît dans les rumeurs et dans les cohues, passe encore. Mais en province?

La province! elle existe cependant, et il ne serait peut-être pas mauvais de songer à elle, une fois par semaine, si vous voulez. Nous avons quatre-vingt-cinq lycées départementaux, qui coûtent cher au budget. Eh bien ! il faut le dire sans vaine réticence : Plusieurs de ces établissements se dépeuplent. Et, si MM. les maîtres répétiteurs continuent leur beau tapage, l'Etat n'aura plus qu'à fermer boutique et à mettre la clef sous la porte. On pourra organiser des meetings dans les classes désertes et dans les dortoirs abandonnés.

Les provinciaux et même les Parisiens com-

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