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CHAPITRE X L'ARMÉE ET LA DÉMOCRATIE

La Convention nationale et Tannée. — Choudieu. — Les généraux sans Napoléon. — L'armée d'Afrique. — Les officiers du second empire. — Madagascar. — Questions contemporaines.

C*est un rare plaisir que de feuilleter, au Cabinet des estampes, les héroïques lithographies de Raffet. Je ne connais rien qui soit plus crânement militaire, plus allègrement français, plus spirituellement épique.

L*armée de nos guerres nationales, Tannée victorieuse et indomptable de Jemmapes, de Mayence, de Wattignies, de Fleurus aligne, sur ces pages, déjà jaunies par le temps, le front des compagnies, le carré des bataillons, le défilé des régiments, toute cette magnifique ordonnance qui fut la discipline dans la misère. Tordre dans Télan, le ralliement de la nation entière autour du drapeau menacé.

Cet artiste, semblable en ceci à Tadmirable

Gallot, aime les incidents quotidiens de la vie guerrière, les chansons de Tétape et les anecdotes du bivouac. Il s'arrête volontiers, dans les cantonnements, pour crayonner, sur un tambour, en guise de pupitre, la moustache d'un grognard ou le profil imberbe d'un conscrit, la figure amusante et tragique d'un chapeau défoncé, d'un habit rapiécé, d'un panache fatigué par le vent des batailles... Différent de Van der Meulen qui fit la guerre en dentelles, il a fait la guerre en guenilles, naïvement et superbement. Ah! on en voyait de rudes et de drôles, dans les grenadiers de Hoche, dans les hussards de Marceau, dans les cuirassiers de Kellermann, dans les voltigeurs de Championnet! On marchait souvent nu-pieds sur la terre dure. On dormait plus souvent à la belle étoile que sur un lit de plume. Ce qui n'empêchait pas de rire. Les généraux n'étaient pas fiers. On en vit qui galopaient sur des chevaux de charrette, dont Raffet a dessiné soigneusement l'encolure lourde, le garrot velu, la croupe épaisse, la queue trop longue, les paturons avachis et les jarrets fourbus. On était vainqueur tout de même. Et quels récits, les soirs de bataille, après le « bal » ! Raffet n'a pas oublié ce sergent, qui disait à ses fantassins, postés comme lui au creux d'un fossé, les pieds dans l'eau : // est défendu de fumer, mais vous pouvez vous asseoir! Raffet s'est souvenu de ce commissaire de la Con-

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vention qui, du haut de son cheval, lisait, d'une voix sévère, un ordre du jour> dont les loustics ont retenu joyeusement les premiers mots : Le bataillon de la Loire-Inférieure s'éfant bien comporté devant Vennemiy il sera accordé à chaque homme une paire de sabots...

Pourtant, le lithographe Raffet n'est pas seulement un sublime croque-notes. Poète épique à sa manière, il est historien à sa façon. Il a compris les raisons multiples et les causes profondes qui ont dirigé d'un commun accord, contre l'invasion des étrangers, la nation et l'armée de la France. Regardez attentivement ces planches.

Avec du noir et du blanc, le dessinateur ne se contente pas de raconter. Il explique. Voyez cet état-major qui, du haut d'une butte, au pied d'un moulin à vent, suit les détails d'une opération. Voici le général en chef, reconnaissable à son écharpe tricolore, aux trois plumes de son chapeau, à son habit bleu, brodé de feuilles de chêne, sans épaulettes. Les adjudants-généraux ont des épaulettes dorées, et un habit sans broderies, sanglé par un ceinturon de cuir à plaque de métal. Les chefs de brigade ont des parements aux manches et un passe-poil aux revers. Le commissaire ordonnateur des guerres a des insignes discrets, des bottes molles et une épée de parade. Mais, parmi tous ces officiers, militaires ou assimilés, il y a un personnage que le vocabulaire

administratif de l'ancien régime aurait appelé un < officier civil ». Il n'a point l'uniforme d'un corps, ni le numéro d'un régiment, ni les épaulettes ou les broderies d'un grade. Il porte le chapeau des représentants du peuple, retroussé par devant, avec la cocarde tricolore et le panache rouge, blanc et bleu. Cependant, il est à cheval. Il sait chevaucher par monts et par vaux. Ce « législateur » n'est pas dépaysé en rase campagne. Tels, ces consuls romains, qui étaient toujours prêts à quitter la chaise curule et la toge pour chausser l'éperon et revêtir le manteau militaire. Ce conventionnel est armé d'un sabre, et personne ne trouve cela ridicule, car il sait s'en servir. Il est impassible sous les balles. Au besoin, il frappe d'estoc et de taille. Il charge à la baïonnette. Il fait le coup de feu. C'est le commissaire de la Convention aux armées. C'est Carnot et Duquesnoy, auprès du général Jourdan, à l'armée du Nord. C'est Merlin de Thionville, auprès du général Kléber, à l'armée du Rhin. C'est Dubois- Crancé, auprès du général Dumerbion et du commandant Bonaparte, à l'armée des Alpes. C'est Fabre (de l'Hérault) qui fut tué. C'est Delbrel, auprès du général Dugommier et du général Augereau, Delbrel qui, selon le rapport d'un témoin oculaire, « accourait partout où le danger sévissait et traversait à dessein avec ses éclatants insignes, les passages où la terre fumait sous les

balles ». L^album de Raffet pourrait illustrer les onze volumes que M. Arthur Chuquet a consacrés aux Guerres de la Révolution. Il serait aisé d'en tirer aussi quelques images pour égayer les Pacifications de VOuesty racontées par M. Ch.-L.

Ghassin, et les Mémoires de ChoudieUy récemment publiés. Regardons un peu ce Choudieu. Il est feprésentatif d un temps et d'un système- Pierre Choudieu, natif d'Angers, appartenait à une famille de robe, et fut élevé dans la pratique de toutes les vertus bourgeoises. Mais les « vertus bourgeoises », à la fin du siècle dernier, ne consistaient pas seulement dans les mérites négatifs et insignifiants dont les mères de famille et les jeunes filles à marier font aujourd'hui tant de cas. Le Tiers-État, émancipé de la tutelle du clergé, peu intimidé par l'arrogance des nobles, avait déjà le verbe haut, la main prompte, le geste vif et, comme on dit, la tête près du bonnet. On comprendrait mal l'humeur batailleuse de la Convention, si l'on oubliait que les avocats de cette assemblée étaient, presque tous, aussi bons cavaliers, aussi rudes escrimeurs, aussi passionnément militaires que les gentilshommes, plus ou moins campagnards, de leurs diverses provinces. Plusieurs d'entre eux auraient voulu être soldats et ne l'avaient pu, à cause des ordonnances par lesquelles le marquis de Ségur, ministre de la

guerre, ferma aux vertus roturières l'accès de Tarmée.

Choudieu, dès sa plus tendre jeunesse, mit flamberge au vent contre un lieutenant de chevaulégers avec lequel il s'était querellé devant les plus jolies filles d'Angers. Ce petit-maître refusant de se battre avec un vilain, le romanesque Choudieu l'y contraignit par une volée de coups de canne.

La place de cet impétueux Angevin n'était pas (surtout après une pareille équipée) au Palais de justice ou dans une étude d'avoué. Volontiers, il eût chanté, à gorge déployée, l'air fameux :

Ah î quel plaisir d*être soldat !

Mais, si l'on ne prouvait pas au moins quatre quartiers de noblesse, par devant M. d'Hozier de Sérigny, généalogiste et historiographe des ordres du roi, on n'était pas admis à endosser l'uniforme quasiment prussien que les costumiers du ministère venaient d'infliger aux officiers français. Le règlement de 1781 était formel. En ce temps-là, un racoleur enrôla dans les gardes françaises un beau garçon, nommé Hoche, en lui disant :

« Avec de la bonne conduite, mon vieux, tu pas- 'seras peut-être sergent! » Le sieur Jourdan, officier des guerres d'Amérique, n'avait pu obtenir un emploi de son grade dans l'armée française, et vivait, à Limoges, d'un petit commerce de

mercerie. Le grand artilleur Sénarmont, le héros de Friedland, ne fut pas jugé digne d'une bourse à rÉcole militaire de Vendôme.

Cependant Choudieu rapporte, dans ses Mémoires, qu' « on était un peu moins difficile pour Tadmission dans l'artillerie, parce qu'il fallait des études préliminaires auxquelles beaucoup de nobles dédaignaient de s'assujettir » .

Le père de Choudieu n'était pas assez riche pour s'anoblir en achetant une charge à la chambre des comptes de Nantes ou à la trésorerie de .Tours. Mais il avait été jadis quelque peu officier au régiment de Royal-Cravate et possédait une bicoque à girouette, aux environs d'Angers. On exhuma ce vieux souvenir, on exhiba ce pauvre manoir pour « éluder l'ordonnance ». Les principaux seigneurs de l'Anjou attestèrent, par écrit, que Choudieu le père « vivait noblement » . De cette façon, Choudieu le fils fut reçu à l'Ecole militaire de Metz. Il eût peut-être fait une brillante carrière dans ce corps royal de l'artillerie où Bonaparte trouva le chemin de l'empire, si l'orgueil des officiers nobles ne l'avait pas dégoûté de son métier. Il était pourtant animé de la meilleure volonté. Un de ses camarades s'étant permis de dire, à table, que « des individus s'étaient glissés dans l'armée et qu'on saurait bien les en faire sortir », il répondit : « Je dois prendre cette apostrophe pour moi, puisque je ne suis pas

noble; je n'ai même jamais cherché à faire croire que je Tétais, mais je suis bien aise de vous déclarer dès le premier jour que je ne sortirai du corps des officiers que lorsque vous me porterez en terre; et celui d'entre vous qui voudra savoir à quoi s'en tenir me trouvera toujours prêt à lui répondre. »

Il se lassa toutefois de ces avanies, auxquelles tout son talent de bretteur n'aurait pas suffi. Ses parents qui avaient vu d'un mauvais œil son départ pour l'Ecole militaire, le suppliaient de revenir à Angers. Une charge d'avocat du roi étant devenue vacante au présidial de cette ville, l'artilleur Choudieu s'en rendit acquéreur et quitta « l'épée pour la toge ». Les électeurs du département de Maine-et-Loire l'envoyèrent en 1791 à l'Assemblée législative et, en 1792, à la Convention. Ne pouvant faire la guerre avec un panache de général, il la fit avec une écharpe de député.

« Le nouvel ordre de choses me trouva bien préparé. Dégoûté de l'état militaire par la présomptueuse arrogance des nobles, rebuté par la morgue et la vieille routine des magistrats, j'embrassai le parti de la Révolution avec enthousiasme, et pour des raisons toutes morales. Je l'ai servie avec dévouement. »

Il la servit surtout en plein air, sabre au poing, le manteau en trousse et les pistolets aux arçons. Ce provincial, transplanté à Paris, ce duelliste,

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réduit à des assauts de rhétorique, respira, le jour où un décret de la Convention le délégua, en qualité de commissaire, au quartier général de l'armée de l'Ouest, chargée d'opérer contre les Chouans.

C'était une mission très difficile. Le plus malaisé, d'abord, c'était de trouver le « quartier général » de cette armée, qui passa par tant de fortunes diverses, sous tant de commandements successifs.

Rien n'était organisé. Personne n'était à sa place. On ne savait pas qui devait commander ni qui devait obéir. A proprement parler, il n'y avait pas, en Vendée, de corps expéditionnaire. Les gardes nationales allaient, venaient et surtout se sauvaient, selon leur plaisir ou leur inspiration. C'était le comble de la confusion et de l'anarchie. Les municipalités et les directoires des départements étaient affolés. On ne savait par quel bout commencer cette guerre de brigands. Le général de la Bourdonnaye à Rennes, le général de Berruyer à Niort, le général de Wimpffen à Saint-Lô, le maréchal de camp Beaufranchet d'Ayat, à Tours, n'essayaient même pas de concerter leurs efforts. Ces généraux s'accordaient mal entre eux et prétendaient mener les affaires chacun à sa guise. Un administrateur civil, muni de pouvoirs officiels, Mercier du Rocher, ne put arriver à s'entendre avec fier-

ruyer, qui était brave, mais d'humeur bougonne, et qui même en campagne, ne voulait rien changer à ses habitudes. Cet administrateur civil eut le tort de se présenter à Tauberge du Cheval- Blanc, à Angers, juste au moment où le général mettait son bonnet de nuit. Il fut reçu comme un chien dans un jeu de quilles, malgré la présence du représentant Richard et du chef d'étatmajor Menou. Le général, sa chandelle à la main, daigna pourtant grogner quelque chose, où l'administrateur comprit ceci :

« J'ai demandé six fois à d'Ayat de me transmettre l'effectif de son armée. Il ne m'a pas répondu! »

Quelques jours après, l'administrateur Mercier était à Fontenay, et rendait compte à d'Ayat de sa conversation avec Berruyer.

« Berruyer! s'écria d'Ayat. Mais je lui ai envoyé six fois l'effectif de mes troupes. Il ne m'a pas seulement répondu I »

Il était évidemment nécessaire de rétablir l'harmonie dans cet état-major désaccordé.

Mais, avant de procéder à la réforme urgente du personnel, les commissaires de la Convention devaient chercher à connaître la nature du pays qu'ensanglantaient les troubles, l'étendue de l'insurrection, les origines de la réaction cléricale.

L'ensemble des investigations entreprises par les représentants forma un véritable * service

des renseignements » , grâce auquel le Comité de salut public put apercevoir, derrière le troupeau des fanatiques et des hallucinés, les meneurs de la chouannerie.

Choudieu ne se contentait pas d'écrire des rapports ou des proclamations. Il allait bravement au feu et demeurait à cheval, sans broncher, sous la mitraille. Il aurait pu, comme les « hommes sans peur » des batteries toulonnaises, sabler son écriture avec la poussière des boulets. Â Tassant de Saumur, il fut blessé d'un coup de biscaïen. Il s'est à peine souvenu de cette aventure. Il s'attache surtout, dans ses Mémoires, à célébrer les hauts faits de son collègue Bourbotte, qui fut (et ce n'est pas peu dire) aussi intrépide que lui.

On ne saurait croire à quel point la présence de ces héroïques « civils » au milieu de l'armée, réconfortait les courages et ranimait les volontés. Ils partageaient les privations, les fatigues et les dangers du soldat. Certes, ils n'eurent pas tous, sans exception, les vertus et les mérites requis par leur mission. Mais la plupart furent admirables d'endurance, de ténacité, d'enthousiasme guerrier, d'éloquence martiale. Le troupier français aime qu'on lui parle comirie à un homme d'esprit ou de cœur. Les commissaires de la Convention savaient parler à l'armée française. Ils lui enseignaient, malgré le changement des institutions, des couleurs et des cocardes, les vertus hérédi-

taires de la nation. Ils lui prêchaient une religion sublime. Ils étaient, sur les champs de bataille, les missionnaires de la patrie et les apôtres de la liberté.

Oh ! que RaCfet a bien compris ce culte et cette prédication, dans la page d'histoire que j'ai là sous les yeux !

Des grenadiers en haillons s'assemblent pendant une halte, murmurent, réclament. Ils n'ont pas mangé depuis la veille. Ils n'ont pas de pain. Ils ont froid. Ils sont à peine vêtus. Ils sont las. Jamais de répit. Ils en ont assez, à la fîn. Les poings se crispent. Les sourcils se froncent. Les yeux lancent de mauvais regards aux chefs. A travers les dents serrées, sous les moustaches tombantes, les paroles irritées vont venir, ces paroles qui courent de rang en rang, de file en file, sèment la révolte, allument la sédition... Déjà, quelques fusils sont tombés à terre, violemment jetés. Le commissaire de la Convention a vu cette scène. Vite, il est descendu de cheval, il a jeté les rênes à un planton, il s'avance à pied vers les mutins. Il se campe devant eux, son feutre rejeté en arrière. Il les regarde dans les yeux, et il leur dit, moitié sérieux, moitié gai :

De quoi vous plaignez- vous?... L'ennemi menace la France, vous vous élancez, il est foudroyé! Les peuples gémissent dans l'esclavage, ils vous tendent les bras, et vous les affranchissez du joug qui les opprime! Le drapeau

Incolore couvre de ses plis généreux les capitales conquises par vous! Et vous vous plaignez, quand il n'est pas un mortel qui ne vous porte envie !

L'emphase de ces discours était l'expression naturelle d'un sentiment héroïque. La vaillance est contagieuse. En ce temps de grandeur nationale et de triomphes merveilleux, l'enthousiasme lyrique des orateurs était d'accord avec le dévouement silencieux des simples.

Quant aux officiers, on en cite un seul qui voulut se dérober par la violence au contrôle nécessaire des représentants du peuple. Il s'appelait Dumouriez. Son nom était glorieux. 11 fit arrêter, dans son camp de Tournai, le ministre de la guerre et quatre commissaires de la Convention. Aussitôt renié par l'armée, abandonné par ses soldats, jeté hors la loi par la réprobation publique, désavoué par les généraux qui servaient sous ses ordres, il s'enfuit sous les huées, au delà des frontières, avec deux ou trois intrigants.

En revanche, combien de grands faits et de menues anecdotes pourraient attester l'entente patriotique des commissaires civils avec les meilleurs officiers des armées républicaines !

A Saumur, Bourbotte étant désarçonné, un jeune lieutenant de hussards saute à bas de son cheval en disant : Citoyen^ il vaut mieux quun soldat comme moi soit fait prisonnier, quun représentant du peuple. « Alors, ditChoudieu, àquinous devons

cette anecdote, un combat de générosité s'élève entre eux. Bourbotte répond : Si tu marches à piedj je marcherai avec toi. Aussitôt, Tofficier jette la bride sur le cou de son cheval et saute lestement en croupe d'un capitaine (qui depuis a été aide de camp d'Augereau) nommé Richer. »

Cet officier, si respectueux de l'autorité civile, s'appelait Marceau. Il passe ordinairement pour un bon militaire.

J'aimerais, si j'en avais le loisir, à montrer le général Hoche faisant la soupe, à son quartier général, avec le représentant Guezno, ce bon Guezno, si pauvre, si intègre, qu'il dut, pour rentrer à Paris, engager, à Étampes, sa médaille de représentant...

On croit aisément que l'institution des commissaires de la Convention aux armées fut une nouveauté révolutionnaire. C'est une erreur. Ici, comme en beaucoup d'autres cas, la Révolution ne fit que continuer une tradition et reprendre une coutume. Il y a des maximes de gouvernement qui survivent à tous les régimes et qui s'imposent à tous les Etats. Il n'y a pas deux façons d'obtenir la concorde entre l'armée et le pouvoir légal. La République ne pouvait pas, sans compromettre la sécurité publique et la défense nationale, abandonner aux états-majors, même s'ils n'eussent été composés que d'excellents officiers, un pou-

voir diâcrétîonnaire, une liberté irresponsable, des crédits illimités. Cela était irrégulier. Cela était absurde. Cela ne s'était jamais vu, excepté dans les troubles politiques qui nous avaient valu des Ligues, des Frondes et autres effets de l'anarchie militaire. La République n'avait qu'à suivre, sur ce point, les leçons de la Royauté. En organisant le contrôle de l'armée et la surveillance du commandement, en exigeant le loyalisme des chefs et la discipline des troupes, en imposant à tous, du haut en bas de l'échelle, la stricte observance des règlements et des lois, la Convention ihiitait purement et simplement les ministres du roi Louis XIV.

Je n'ai pas le dessein d'introduire ici des considérations historiques qui dépasseraient le cadre de cette étude. On sait de quel ton M. de Louvois, ministre civil de la guerre, rabrouait les colonels et même les lieutenants-généraux qui oubliaient leur devoir ou qui négligeaient leur service. Tout le monde a lu, dans la correspondance de M"' de Sévigné, l'algarade qu'il fît un jour, en public, à M. le colonel de Nogaret.

M. de Louvois n'eut pas la peine d'instituer les « commissaires à la conduite », les « prévôts et intendants de justice », les conseillers et inspecteurs qui, par ordre du roi, accompagnaient les états-majors en campagne. C'était déjà fait. Le cardinal de Richelieu avait créé cet indispen-

sable contrôle et avait confié à des civils le soin de rétablir la discipline militaire. Mais M. de Louvois, instruit par Texemple de son père,. qui avait été intendant civil de Tarmée dltalie, se montra, plus que personne, rigoureux pour le désordre, difficile sur Tavancement, pointilleux sur la comptabilité.

Il serait aisé de montrer que Tempereur Napoléon, lui-même (bien qu'il eût été apparemment le plus militaire de nos monarques) continua, par son ministre civil de « l'administration de la guerre », par son « directeur général des revues », par ses inspecteurs, et surtout par ses vérifications personnelles, le système de l'Ancien Régime et de la Révolution.

En somme, plus on regarde en détail l'histoire de France, mieux on voit l'harmonie, la suite et l'unité de l'ensemble. Si toutes, nos époques de déchéance et de désarroi se ressemblent par les mêmes caractères d'indiscipline et de confusion, il y a, d'autre part, comme une entente préalable entre tous les gouvernements, très divers, qui nous ont procuré la paii intérieure ou qui ont assuré la victoire à nos drapeaux.

Une armée qui n'est point surveillée, contrôlée, est une armée perdue. Lisez les Mémoires du général baron Thiébault. C'est une ample comédie militaire, dont les actes divers pourraient s'intituler : VOEU du maître. Quand l'empereur est

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