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LES GÉNÉRAUX SANS NAPOLEON

présent, tout va bien. Mais, sitôt que le grand homme a le dos tourné, la débandade commence. Chacun tire de son côté, agit pour son compte, cherche son avantage particulier. C'est la concurrence, la dispute, l'anarchie. On se chamaille en haut lieu. On se fait des niches ridicules, ou Ton se joue des tours pendables. Voilà bien du dégât, et c'est la France qui paye les pots cassés...

« Hélas! dit notre auteur, c'est une passion très commune, que cette ardeur à sacrifier des rivaux pour se faire valoir. Et, sans trop fouiller ma mémoire, je pourrais mettre en scène des chefs gardant leurs troupes immobiles pour le seul plaisir de laisser battre un concurrent jalousé. C'est Ney, encombré d'artillerie et refusant quelques batteries à Soult qui, à porto, avait perdu toutes ses pièces; ce sont Dorsenne et Marmont ne négligeant aucune occasion de se nuire mutuellement; c'est Soult qui ne se porte pas à Santarem, afin d'empêcher Masséna de conquérir le Portugal d'oii lui, Soult, avait été si honteusement chassé. Il semble que le harnais militaire soit plus propre qu'aucun autre à provoquer chez quiconque le "porte cette rage de gloire et cet entraînement à spéculer sur la défaite du rival... Il fait naître les jalousies et les compétitions... »

Le général Thiébault exagère évidemment. Si le quart de ce qu'il dit est vrai, c'est déjà trop. Cela prouve que même les plus renommés gêné-

raux peuvent cesser d'être utiles, s'ils sont lâchés en liberté. Napoléon ne peut pourtant pas être toujours là pour rétablir le silence dans les rangs, imposer le respect de la discipline et mettre tout le monde au pas. Avant l'Empereur, c'est ce que faisaient les commissaires de la Convention, rudes hommes, qui avaient essayé, jusque sous les balles, de maintenir l'unité du commandement, l'obéissance aux lois, la subordination de toutes les rivalités personnelles à l'intérêt sacré de la patrie. Ils avaient, par ce moye», accoutumé à la victoire les drapeaux, tout neufs, de la République une et indivisible...

Hélas! l'étoile devait pâlir. A qui la faute? Si nous en croyons les Mémoires d'un autre général, nommé Fantin des Odoards, ce n'est pas à l'Empereur qu'on doit reprocher cette éclipse.

Dans la nuit du 30 septembre 1813, le major Fantin, commandant par intérim le ^V régiment d'infanterie, était posté à petite distance des feux de l'ennemi, dans la vallée de Kulm, en Bohême. Vers minuit, sur le rapport d'une patrouille, il met l'oreille contre terre. Il s'assure que des colonnes sont en mouvement, qu'une nombreuse artillerie les accompagne... Vite, il court vers la tente du général en chef, comte Vandamme. Le général dort. La consigne est de ronfler. Le major insiste.

— Mon général 1

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— Quoi? C'est encore vous? Toujours vous!

— L'ennemi est en marche!

— Vous m'em... bêtez!

— J'ai un rapport!

— Rapport inexact!

— Mon général, l'ennemi est en marche!

— En marche? Peut-être!... Pour fuir! Demain, je l'anéantis! Ah çà! Avez-vous bientôt fini de m'empêcher de dormir?

Et le général comte Vandamme, « ne voulant rien savoir », se renfonça sous ses couvertures.

Le lendemain, Son Excellence le général en chef, comte Vandamme, était prisonnier des Autrichiens. Et tout son corps d'armée était pris dans une souricière, sauf le régiment du major Pantin, qui put s'échapper.

Ce pauvre Vandamme était un bon soldat. Il avait prodigué Ceat fois les preuves de sa bravoure. Mais il commençait à être fourbu. Comte de l'empire, très décoré, très riche, il aspirait à la vie sédentaire. Il aimait ses aises. Les heures de ses repas étaient sacrées et le temps de son sommeil était inviolable.

Hélas! les généraux ne devraient pas vieillir.

Il faut, avant de descendre l'histoire du siècle jusqu'au Désastre^ et afin d'en bien comprendre les origines lointaines, feuilleter une liasse de lettres, qui furent adressées au maréchal de

Castellane par quelques officiers de notre armée d'Afrique.

Le capitaine Cler écrivait de Cherchell, le V juillet 1842 :

La discipline est très relâchée, Tinstruclion militaire est presque nulle... On part du bivouac sans savoir ce que Ton doit faire; chaque chef de corps, en cas d'attaque, peut agir comme bon lui semble, car le général et les chefs de colonne se tiennent à la tète et s'occupent peu de ce qui se passe derrière eux... J'ai vu des offlciers supérieurs, ayant dix ans d'Afrique, agir en novices et faire tuer ou blesser des hommes là où, avec la moindre prudence, on pouvait éviter le combat et faire ensuite une retraite sans danger.

Quelquefois ce sont les célébrités de l'armée qui, bénévolement, cherchent à faire blesser des hommes pour avoir l'occasion de faire de pompeux bulletins avec quelques misérables tirailleries d'arrière-garde. L'exagération, je dirai plus, le mensonge sont à l'ordre du jour; chacun cherche à se faire passer pour un grand vainqueur, et on dirait que le but de la guerre n'est pas de forcer les Arabes à demander la paix, mais bien de faire gagner à quelques protégés des croix et de nouveaux grades.

Le lieutenant-colonel Forey, au camp de Kouba, le 3 mars 18i3, s'exprimait ainsi :

De la tête à la queue, l'on court après le bâton de maréchal, après les étoiles ou après les épaulettes, et l'on cache son ambition sous un semblant de sentiment du devoir.

Combien il y aurait à dire contre cette ambition démesurée de quelques intrigants!

Le lieutenant-colonel Dumontet n'est pas moins indigné. Il écrit de Sétif, le 9 septembre 184S :

... Trop de gens repoussent la lumière, les uns parce que l'erreur convient à leur intérêt, les autres parce qu'elle

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plaît à leur crédulité. C'est chose extraordinaire comme cette dernière classe est nombreuse, avec quelle foi profonde elle accueille tous les contes bleus, toutes les billevesées qu'on lui débite sur celle malheureuse colonie ; avec quelle naïve confiance elle croit sur parole tous ces faiseurs de bulletins mensongers qui se proclament de grands hommes pour avoir brûlé des récoltes, traqué et enlevé de malheureuses populations sans défense, qui font des batailles d'Austerlitz avec de puérils combats...

Les doléances du commandant Lenoble sont plus précises :

Un de mes soldats, criant la faim depuis trois mois, s'est brûlé la cervelle au bivouac de Boghar. Chacun reconnaît que les hommes n'ont pas assez de leurs vivres et personne n'y remédie; c'est bien surprenant.

Mêmes plaintes chez le colonel Le Flô :

... Il aurait fallu un plan, un système, une seule idée arrclée au moins, et voilà ce qui manque malheureusement, et pour rhonneur de la France et pour l'honneur d'une armée, réduite, malgré ses qualités, malgré son courage et son dévouement, à un excès de misère que nul, sans doute, en dehors d'elle, ne soupçonne... Un pareil état n'a pas besoin d'être commenté. Tout y est en péril évidemment, la discipline, la police, l'administration, l'esprit de corps, toutes les choses enlin qui constituent un régimentou une arméeetdont l'absence doitamencr la ruine.

Le colonel de Mirbeck s'écrie :

La discipline est perdue... Si cela continue, il n'y a plus d'armée possible.

Enfin, le brave colonel Canrobert dit mélancoliquement :

Si MM. le maréchal Bugeaud et le général de Lamoricicre

s'atlaquent à la tribune, comme ils ont déjà commencé dans la presse, ce sera pour nous, vieux officiers d'Afrique, un effrayant spectacle.

On aperçoit, dans ces brefs diagnostics, les racines du mal intérieur qui mena au désastre, après d'éphémères victoires, l'armée du second empire.

Quelle fut la responsabilité de notre corps d'officiers, pendant la guerre de 1870?

Il faut laisser à des officiers le soin de résoudre cette délicate question. M. le lieutenant-colonel Rousset, dans le premier chapitre de son Histoire générale de la guerre franco-allemande ^ s'acquitte précisément de ce soin.

Sans ménagements, le lieutenant-colonel Rousset a esquissé, en quelques traits, l'officier du second empire , l'officier dont la désinvolture et les séductions demeureront associées au souvenir de la garde impériale : courageux certes, capable, en ses emballements fous, de se faire casser crânement la tète, mais trop dénué d'aptitude professionnelle et d'application. En ce tempslà, dit le général Thoumas, il suffisait de réciter le littéral de la théorie et de « faire du passage, dans la cour du quartier, avec un cheval bien dressé... Il fallait, avant tout, tenir correctement la main sur la couture du pantalon, les yeux fixés à quinze pas devant soi, en écoutant parler le colonel. » Comment pouvait-il en être

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autrement? En ce temps-là, on n'encourageait pas les militaires à travailler. Le café devenait, pour ainsi dire, le domicile légal des pantalons rouges.

Le lieutenant-colonel Rousset indique du reste, que Tarmée impériale n'était pas composée uniquement de piliers de café. On y trouvait aussi le type du bon sujet. Celui-là, c'était l'officier d'état-major, le fils de famille, riche, apparenté, recommandé. « Un nouveau fléau, dit le général Thoumas (cité et approuvé par M. Rousset), un nouveau fléau s'était abattu sur l'armée : la recommandation. Et tandis que tous les fléaux sont passagers, comme la peste, le choléra, le vol des sauterelles, la recommandation a persisté ainsi qu'un mal chronique, destiné à tuer le malade si l'on ne prend pas des mesures énergiques pour tuer le mal. »

C'est ainsi qu'on a pu voir des capitaines, immobilisés, éternisés dans les bureaux des ministères, dans les antichambres des généraux, dans les salons des « générales », devenir incapables de mener une compagnie à la parade. Un nouveau type s'est ajouté à la collection de nos mandarins : le bureaucrate galonné, le scribe à aiguillettes, raide sur son rond de cuir comme sur un cheval de bataille, mille fois plus gourmé, plus taquin, plus soupçonneux, plus insupportable que le gratte-papier en manches de lustrine.

Et peu à peu se formait, sous le second empire, cette chose étrange, absurde, incompréhensible : une armée où le corps d'officiers a perdu le contact avec la troupe; — où les chefs, ordinairement absents des casernes, abandonnent toute police, toute responsabilité à la fantaisie des sergents; — où chacun se débrouille pour son propre compte; — où personne ne veut rien savoir du voisin; — où tous les échelons de la hiérarchie sont envahis par Tindiscipline morale; — où la carotte en bas et \e piston en haut sont parfois les meilleurs moyens de se tirer d'affaire ou de parvenir.

Les armées atteintes par ce mal intérieur ont beau défiler dans les revues coûteuses, s'agiter dans des manœuvres théâtrales, traîner à leur suite des mitrailleuses perfectionnées, ou brûler aux moineaux des poudres inouïes : elles sont vaincues d'avance par l'esprit d'organisation, de discipline et de prévoyance, qui aura, de plus en plus, le dernier mot sur tous les champs de bataille de la vie moderne.

Ce mal, dont nous avons tant souffert; le lieutenant-colonel Rousset l'appelle la décadence professionnelle, « J'ai cherché, dit-il, à montrer comment nos premiers désastres ont été la conséquence immédiate et fatale, non pas, comme on l'a dit trop souvent, de notre insuffisance numérique^ mais bien plutôt de cette décadence profession-

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