QUESTIONS CONTEMPORAINES
fréquents dans la légion étrangère, qui se démoralise... Les malades ne se comptent plus, et on ne les soigne même pas...
Le caporal P... M..., pris de dysenterie, doit être évacué; on lui donne quatre jours de vivres, on le hisse sur un cacolet, et le malheureux, est expédié sur rarrière. S'il ne meurt pas, il aura de la chance. Nul médecin n accompagne les malades qui ne peuvent suiwe. Les médicaments font défaut.
Combien de malades sont morts, depuis quelques jours, faute de soins et de médicaments!... Avec quelle insouciance on traite ces pauvres malades!... Certains hommes exténués, anémiés, ne sont pas reconnus malades ; ils marchent et suivent la colonne, et meurent en route ou au camp.
Mort du caporal Véron, un excellent soldat. Le pauvre enfant s'est éteint sans aucune plainte.
La plumé tombe des mains lorsqu'on transcrit de pareilles choses. On hésiterait à enregistrer, pour les historiens futurs, des faits aussi déplorables, s'ils n'étaient attestés par un témoin, s'ils n'étaient certifiés par un officier qui se plaint (on a pu le voir) beaucoup moins en son nom personnel qu'au nom de ses soldats.
Ce qui donne aux récits du lieutenant-colonel Lentonnet, indépendamment de leur valeur documentaire, une place parmi les écrits durables, c'est le mouvement d'émotion humaine, le frémissement de pitié qui anime ces pages, crayonnées sans effort d'esprit et en toute effusion de cœur. Cet officier sans peur et sans reproche aimait ses soldats. Il en était aimé. Il avait pour eux; sotis
sa rude enveloppe, des tendresses infinies. Souvent ses yeux clairs et francs, si terribles et si bons, donnèrent des larmes à des infortunes obscures. Plus d'une fois, sous sa vieille moustache grise, le « père Lentonnet », comme l'appelaient affectueusement les zouaves, sut trouver, en effet, des paroles paternelles, dont la douceur consola, dans la brousse, Tagonie des pauvres enfants de France, morts de fatigue, de faim, de fièvre et d'abandon, loin de l'ennemi.
Il les aimait. Il leur ressemblait. Il avait, comme eux, la tristesse courte, la résignation facile, l'amour endiablé des entreprises glorieuses et des belles actions. La moindre aubaine, une reconnaissance périlleuse à diriger, une position à enlever au pas de charge, suffisait à lui rendre son entrain. Une bataille, une vraie bataille lui aurait fait oublier, ainsi qu'aux braves gens de sa troupe, toutes les peines endurées, toutes les privations subies, tous les maux soufferts. Dans les rares occasions où il put brûler de la poudre sous le nez des Hovas, il se réjouissait de voir les chasseurs du 40% « de très jeunes soldats, de vrais et bons Français, entraînés par la charge comme aux beaux jours des grandes guerres ».
La République française a perdu, dans la campagne de Madagascar, 5756 de ses meilleurs soldats. C'est le chiffre avoué officiellement par les bureaux.