L*ARMÉE DU SECOND EMPIRE
nelle^ qui nous avait fait oublier jusqu'aux premiers éléments de la science guerrière ; comment l'incontestable valeur de l'ancienne armée n'a pu suppléer à Y incohérence du commandement^ au désordre de la mobilisation, au vice irrémédiable de l'éparpillement... »
L'armée n'est plus séparée de la nation. Selon la remarque si juste du maréchal de Moltke, « le temps n'est plus où, dans un intérêt dynastique, on voyait entrer en campagne des armées peu nombreuses, composées de soldats qui n'avaient d'autre profession que le métier» des armes... A notre époque, la guerre appelle aux armes les nations tout entières; à peine s'il est une famille qui n'ait à l'armée un de ses enfants... »
L'armée, ainsi mêlée à la vie commune, sera nécessairement contaminée par tous les maux dont souffrira la société. Si le sentiment du devoir s'affaiblit dans la nation, si le souci de l'intérêt général est subordonné aux appétits individuels, si le passe-droit remplace le droit, si les vanités se surexcitent, si les volontés s'énervent, on verra ces défaillances, ces égoïsmes, ces laideurs, ces enfantillages, ces énervements apparaître dans les états-majors. Et ces maux seront aggravés par la franchise instinctive que les militaires apportent jusque dans leurs fautes et dans leurs erreurs. La crainte de 1' « Opinion », c'est-à-dire le respect des gens criards, fera plier des autorités réputées
inQexibles. La manie du bavardage déliera des langues habituellement discrètes. La fureur du reportage suscitera bientôt des reporters à plume blanche ou des interviewers à graines d'épinards.
Nous avons vu, en des heures tragiques, hélas! ce type du soldat affolé de publicité. Il s'appelait Trochu. A Dieu ne plaise que je manque de respect à sa mémoire ! Il a expié par de dures années de silence et de solitude son excessif souci du « qu'en dira-t-on », son puéril désir de popularité, et cette docilité lamentable qui l'a fait osciller (comme bien d'autres, mais dans des circonstances plus graves), au gré de ce qu'on appelle l'opinion.
M. Alfred Duquet a raconté, en sept volumes que l'Académie a couronnés, les tergiversations de ce pauvre gouverneur de Paris, attentif aux bruits de la rue, quand il aurait dû songer aux mouvements de l'ennemi, occupé de journaux et de commérages jusque sous le feu du bombardement, toujours délibérant, quand l'heure était venue d'agir !
Ah! quelle tragédie instructive que cet assaut de conférences et de discours dans Paris assiégé ! M. Louis Blanc donne des conseils au gouvernement sur l'art de défendre les places! M. Quinet, idéaliste obstiné, s'écrie : « Que la vie est belle, malgré tout! Nous sommes à Paris, en République ! » Les vendeurs de journaux crient, sur les boulevards, que le prince Frédéric-Charles est
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en pleine déroute. La « commission des barricades » fonctionne. M. Henri Rochefort, président de cette commission, invite les citoyens à confectionner des sacs de terre. M. Alphonse Daudet adresse à un de ses amis cette phrase, citée par M. Duquel : « Rochefort a une soif inextinguible de popularité, l'alcoolisme du succès avec tous ses symptômes : le goût perdu, le bégaiement, l'égarement, la fureur. » Jules Favre demande des élections, Emmanuel Arago n'en veut pas. Jules Simon rédige des plans stratégiques. Le Réveil public le programme de la prochaine Commune.
Le Combat exige la nomination de M. Dorian comme ministre de la guerre et de M. Jean Brunet (un aliéné) comme major général des armées de la République. Le citoyen Chabert, pérorant au club de la République, démontre à ses auditeurs la nécessité de reconstituer la Pologne. Le bruit court que le général en chef a vu sainte Geneviève. Et le général raconte le fait à des journalistes...
Bref, tout le monde est fou. Personne n*est à sa place. Ne soyons pas étonné qu'un général, au milieu de cette sarabande, ait perdu la tête. Dans les conditions nouvelles de la société, les nations ont toujours les armées qu'elles méritent.
Avons-nous profité de cette expérience de 1870, que M. le lieutenant-colonel Rousset appelle, avec tant de raison, une « leçon douloureuse »?
Il faudrait, pour répondre à cette question, étudier la seule expédition un peu sérieuse que la troisième République ait entreprise. Car la pompeuse mise en scène des « grandes manœuvres » ne prouve rien.
Il convient d'ajouter aux Mémoires, aux Souvenirs, aux rapports de toute sorte et de toute dimension dont s'est enrichie récemment notre littérature militaire, le Carnet de campagne y tenu à jour par le lieutenant-colonel Lentonnet, qui commanda le 2® bataillon du « régiment d'Algérie » dans le corps expéditionnaire de Madagascar *.
Le lieutenant-colonel Lentonnet n'eut jamais la prétention d'être un Villehardouin ou un Joinville. Ses notes, lorsqu'il les griffonna, le soir des dures étapes, dans la pestilence des marais fiévreux et sous les feuillages lourds des palétuviers, ne s'adressaient pas à la postérité. Il n'a janpais cherché à égaler le talent épique du général Marbot, ni la verve satirique du général Thiébault, ni même l'agilité narrative du capitaine Coignet ou du sergent Fricasse.
Les causes profondes ou les raisons fortuites des événements historiques n'inquiétaient pas son
1. Expédition de Madagascar. Carnet de campagne du lieutenant-colonel Lentonnet, notes publiées par H. Galli. Ouvrage orné de gravures d'après des photographies de M. Tinayre, et d'une carte itinéraire^
esprit naturellement exempt de curiosité. La figure, parfois bizarre ou imprévue, des personnages qui jouent les premiers rôles dans la tragicomédie contemporaine, ne vint jamais égayer ou troubler son humeur volontiers respectueuse.
C'était un vieil officier d'Afrique, droit comme son épée, crâne comme son bonnet de police, candide comme l'azur de son dolman bleu de ciel.
Jean-Louis Lentonnet aimait ses galons parce qu'il y voyait, dans chaque fil d'or ou d'argent, la trace de ses ambitions naïves, de ses illusions vaillantes, de ses services héroïques et silencieux.
Il avait passé par tous les grades, y compris celui d'enfant de troupe. Lignard de 2® classe en Italie, caporal au Maroc, sergent, sergent-fourrier, sergent major en Algérie, il risquait d'user sa bonne volonté dans l'inertie des casernes, lorsque la guerre de 1870 lui donna l'occasion d'exposer aux balles allemandes l'éclat tout neuf de ses premières épaulettes d'or.
Il était porte-drapeau à Saint-Privat. Jamais la garde des couleurs françaises ne fut confiée à des mains plus fidèles. Blessé deux fois dans cette bataille, Lentonnet eut la force de maintenir jusqu'au bout, dans la fumée de la poudre et sous la grêle de la mitraille, le glorieux symbole, qui n'est jamais plus beau que lorsque sa splendeur est éclaboussée par le sang des martyrs.
Capitaine de zouaves en Tunisie, Lentonnet fut
nommé chef de bataillon au 1" régiment de tirailleurs, le 9 avril 1892. Il se morfondait dans le loisir des garnisons. Commandant de turcos à cinquante-cinq ans, malgré ses actions d'éclat, ses blessures, ses douze campagnes, ses trois citations à Tordre du jour de Tarmée, il avait peur de sa retraite prochaine. Il aurait voulu, au moins, étant courtois, chevaleresque et sentimental comme tous les héros français, offrir à M"® Lentonnet, pour sa fête, Thommage de son cinquième galon.
Parisien de la rue du Temple, il avait laissé, dans son quartier, quelques vieux amis, qui lui disaient, à chaque congé : « Surtout, reviens avec Taigrette blanche de colonel ! Il faut être colonel ! »
Sur ces entrefaites, le gouvernement français résolut de faire valoir ses droits sur Tîle de Madagascar. Les bureaux du ministère de la guerre entreprirent d'organiser une expédition dans ce pays. Un crédit de 65 millions fut voté par le Parlement. Deux brigades d'infanterie, commandées par le général Metzinger et par le général Voyron, furent formées avec des fractions prélevées sur les différents corps de l'armée française. L'artillerie fut confiée au colonel Palle. Le génie eut pour chef le lieutenant-colonel Marmier. Le service des étapes fut réglé par le colonel Bailloud. Le sous-intendant Thoumazou reçut la direction des services administratifs. Le
médecin principal Emery-Desbrousses fut responsable des services sanitaires.
L'ensemble de ces forces imposantes devait être conduit par le général Duchesne, commandant en chef.
Le bon turco Lentonnet fut désigné d'office pour servir à Madagascar. Cette désignation, qui fait honneur au discernement du général Hervé, alors commandant du 19' corps d'armée, le combla de joie.
C'est avec une allégresse enthousiaste qu'il s'occupa de mobiliser, dès le 4 janvier 1895, ses quatre compagnies. Toutefois, il fut obligé de constater, avant l'entrée en campagne, des retards dans le service de la comptabilité. Et, mélancoliquement, il écrivit sur son carnet, le 7 mars 1895 :
Le miDistre, consulté, n'a pas encore indiqué de solution.
Cette larme essuyée, il s'embarqua joyeusement, à Alger, le 1" avril, sur le Cachemire^ au bruit des ovations et aux accents de la Marseillaise,
En sortant du port, son enthousiasme fut encore accru par la rencontre d'un bateau russe, monté par un grand-duc.
La traversée fut gaie. La nouba des turcos joua des airs endiablés. « Parmi les hommes
embarqués se trouvaient des chanteurs, un diseur de monologues, et même un sergent poète. »
En passant par le travers de Malte, Lentonnet, amoureux de gloire, regretta de ne < rien voir ou presque rien de cette île fameuse enlevée par Bonaparte lorsqu'il cinglait avec son armée vers rÉgypte » .
Le 1 avril, l'aumônier du bord crut devoir prononcer, sur la dunette, un sermon où « il n'était question que des sacrements et de la supériorité du catholicisme ». Lentonnet s'amusa de cette homélie, attendu que, < parmi les soldats embarqués, huit cents au moins étaient musulmans ».
Le 21 avril, on fit chanter des cantiques aux sapeurs du génie et aux tirailleurs français. Un tirailleur indigène servait la messe.
Le 23 avril, on aperçut, à l'horizon, une colline couverte de manguiers, et un fortin. C'était Majunga.
Aussitôt après son débarquement sur la terre malgache, au milieu des bivouacs de la brigade Metzinger, Lentonnet écrivit sur son carnet la note suivante :
Conversation avec le colonel Oudri, qui a reçu les instructions du général Metzinger.
Première impression : étonnement du désarroi, du manque d'organisation qui se manifeste un peu partout.
Ce jour-là, le brave Lentonnet, après avoir dîné « d'un morceau de viande froide arrosé
d'eau sale », obtint à grand'peine une tasse de thé et dut se résigner à coucher par terre, à la belle étoile. Ses bagages n'étaient pas arrivés. Les « services administratifs » avaient négligé de lui faire parvenir sa tente. Cependant la campagne n'était pas commencée. Le général Metzinger aménageait, depuis six semaines, les cantonnements de Majunga. Le général Duchesne n'était pas arrivé.
Ces premiers déboires n'ôtèrent pas à Lentonnet sa belle humeur ni sa loyale confiance dans les vertus de la race française : « Bastel disait-il, on se débrouillera. »
Le 25 avril, ordre du général. Le bataillon de Lentonnet entre en campagne. Il faut détacher ici une page entière de son carnet :
A rheure dite, nous sommes en marche, les hommes n'ayant pas mangé la soupe, les cartouches n'étant qu'à moitié distribuées, les vivres pas distribués du tout, quelques hommes incomplètement équipés.
Le chemin à suivre est atroce et si mal indiqué que le détachement conduisant les mulets, parti après nous, s'égare dans les ravins et dans les marais. Des animaux tombent et s'embourbent; il fait nuit noire. Enfin, à minuit, tout le monde est arrivé au camp, à 6 kilomètres à peine de Majunga.
Quel gâchis causé par un départ aussi précipité, avec ordre d'aller de l'avant quand même, sans se soucier ni des hommes ni des animaux ! Heureusement, tous mes soldats ont fini par rejoindre. Nul ne s'est noyé ni embourbé, comme je le craignais. L'appel est fait, aucun manquant. Ni soupe ni café.
A une heure du matin, n'ayant pas encore reçu ma tente, je m'enveloppe dans mon caoutchouc, la tète dans le capuchon, et je m'étends, de même que la veille, à la belle étoile.
Il n'est pas indifTérent de rappeler ici que les voyageurs avaient tracé, depuis longtemps, l'itinéraire de Majunga à Tananarive. Ils avaient indiqué les passages guéables, les cases où l'on pouvait gîter, les ruisseaux, les sentiers, les traversées en pirogues. M. Louis Catat, notamment, qui fut envoyé à Madagascar par le ministère de l'Instruction publique en 1889, et aussi Grosclaude ne mirent pas beaucoup de temps à franchir, sans difficultés, les 6 kilomètres où le malheureux Lentonnet fut forcé de patauger à l'aveuglette.
Le lendemain, 26 avril, après une « nuit dure et courte », le réveil sonne « avant le lever du jour ».
Pas de café. Les hommes sont fatigués avant de faire un pas; ils ont mal dormi,, . Le bataillon se met en marche sans entrain... Plusieurs tirailleurs tombent, comme foudroyés par la chaleur...
Le 29 avril, le chef d'état-major de la brigade pêche à la cuillère dans les lagunes et prend un très beau poisson. Il est « roi de la pêche ».
La bonne humeur de Lentonnet allait peutêtre, malgré ces intermèdes, céder au spleen,
lorsque Tescarmouche de Marovoay vint à propos le ragaillardir. Il écrivit sur son carnet :
Enfin! Nous allons donc combattre et rencontrer Tennemi. Les étapes sont terriblement longues dans ces marécages. La canonnade réveillera ceux qui commencent à perdre le feu sacré.
Marovoay nous a été représentée comme une ville assez importante, où les Hovas, jusqu'alors fuyards, se défendront énergiqucment. Leur chef répond au nom harmonieux de Ramasambahaza. Les soldats Tout déjà baptisé : c Ramasse ton bazar ».
Brave troupier français, toujours le même, depuis des siècles, toujours gai jusque dans les pires misères, héroïquement facétieux, loustic jusqu'à la mort! Il irait encore au bout du monde, tambours battants, clairons sonnants, enseignes déployées, la chanson aux lèvres. Mais il est facilement déconcerté par le désordre, troublé par le désarroi, inquiété dans sa droiture et dans sa logique, par les incidents qui ne sont pas conformes au devoir et à la raison.
Lentonnet, ayant chassé les Hovas de Marovoay, déclara la guerre aux fourmis rouges qui lui montaient aux jambes. Pour s'isoler de ces ennemis nouveaux, il eut l'idée géniale de faire son lit sur une table préalablement installée dans une flaque d'eau. Bref, il aurait été le plus heureux turco du monde, si seulement il avait reçu des nouvelles de « sa chère femme » vers laquelle allait, à travers l'espace, sa tendresse ingénue
et touchante. Malheureusement, les < services administratifs » fonctionnaient aussi mal pour les relations de famille que pour les communications d'intérêt public.
9 mai. — Arrivée à Marovoay du courrier de France nous apportant les premières lettres envoyées depuis notre départ. Des journaux, paquets, vêtements, provisions annoncés sont restés en route.
21 mai. — Ni la trésorerie, ni la poste ne sont en communication avec nous. Plus de lettres.
Cependant, les soldats « traînent la jambe ». Dès le 23 mai, une des compagnies du bataillon Lentonnet a laissé en chemin quatre-vingt-dix hommes. Le capitaine est malade. Les Arabes eux-mêmes sont démoralisés, anéantis par le climat : < Soleil pas bon, disent-ils. Pas comme en Afrique. Trop chaud! Fatigue beaucoup. »
Deux tirailleurs déclarent qu'ils ne peuvent aller plus loin. Ils se couchent à l'ombre, sous un arbre, comme des bêtes harassées. Le bon Lentonnet est obligé de « se mettre en colère ». Il crie, il jure, il tempête. Il tire son sabre. Il menace de mort les récalcitrants, afln de leur sauver la vie. Il soupire : « Mes pauvres soldats souffrent horriblement de la soif ». Il distribue aux plus malades le peu de vin qui lui reste.
Clopin dopant, la colonne arrive à Mangabé, sous un soleil de plomb. « Allons! mes amis, dit Lentonnet, nous avons encore 5 kilomètres à
tirer. Mais nous approchons d'un ruisseau où vous pourrez faire le café. Encore un coup de sac! »
Vers quatre heures du soir, on s'arrête au gîte d'étape « sans avoir rien raangé, pas même un morceau de pain ».
Et le quartier général recommande de « ne prodiguer ni le vin ni l'alcool ». En marge de cette prescription, Lentonnet crayonne ces deux mots : < Peine inutile. »
Cependant les soldats, « venus pour combattre », sont employés à la construction d'une invraisemblable route. Affamés, fiévreux, ils piochent du matin au soir, sous un ciel étouffant, dans la terre rougeâtre et malsaine.
11 juin. — Les convois n'arrivent pas régulièrement. La ration quotidienne de viande fraîche est réduite de moi lié, de même la ration de pain de guerre. Le café fait à peu près défaut... Nos hommes sont terriblement fatigués. Le matin, dès six heures, ils parlent pour la corvée de route... Ils ne rentrent au camp que vers cinq heures et demie du soir. La fièvre en abat chaque jour davanta|2[e...
15 juin. — Toujours le travail de la route, on ne comple plus ses victimes. Et pourquoi ? Pour traîner derrière nous les voitures Lefebvre. Celui qui a imaginé de les envoyer à Madagascar est un véritable meurtrier. Les cimetières commencent à se peupler.
Quand donc marcherons-nous en avant?
24 juin. — Les hommes qui ont pris part à la reconnaissance se reposent encore aujourd'hui, car les malheureux sont vraiment fatigués : ils ont marché sac au dos toute une journée, par des chemins affreux; ils n'ont même pas
fait la soupe et n'ont pris qu'un repas froid; enfin, ils ont passé la nuit à la belle étoile.
14 juillet. — Vers dix heures, le général Metzinger vient nous surprendre; il est rayonnant et nous annonce sa nomination au grade de général de division.
Entre temps, le quartier général est arrivé, avec les vivres. Lentonnet se réjouit à l'idée que l'ordinaire de la troupe va peut-être s'améliorer :
Enfin les vivres arrivent, et aussi les t gros légumes ». J'ai rencontré aujourd'hui le docteur Eraery-Desbrousses, médecin en chef du corps expéditionnaire, le lieutenantcolonel Marmier, directeur du génie, le général de Torcy et tout Tétat-major. Le général Duchesne est ici depuis l'occupation de Mevatana. Mais on le voit peu.
Lentonnet pourtant rapporte « que tout Tétatmajor général et celui du général Metzinger » assistèrent, le 16 juin, à une messe solennelle, dite par un jésuite. A côté, un « pasteur protestant disait la sienne i> dans une baraque. Mais « le pasteur n'avait pas de clients ».
Le commandant en chef parut aussi aux funérailles du lieutenant Augey-Dufresse et du caporal Sapin. Il prononça un discours dont Lentonnet nous a conservé le texte. Après avoir fait allusion à tous ceux que la fatigue, la faim et la fièvre avaient tués sur la route, le général s'écria :
Mais par delà la mort il y a Timmortalilé, et j'ai confiance que, dans un monde meilleur, Dieu leur accordera la récompense que j'aurais été heureux de leur faire accorder ici-bas.
Le 15 août, nouvelle apparition du général en chef, ainsi notée par Lentonnet :
De grand matin, je me rends moi-même au travail. Il n'est pas terminé, lorsque parait le général Duchesne, terriblement en colère! Au camp, vers dix heures, autre tuile. Aucun gourbi n'a été préparé pour le commandant en chef, qui ne parait décidément pas commode.
Je transcris encore ces notes brèves :
27 août. — Le 200® n'a pu fournir aujourd'hui qu'une trentaine de travailleurs. C'est navrant ! Les hommes de ce régiment ne tiennent plus debout. Il en meurt deux par jour environ au camp. Le spectacle de ceux qui survivent, hâves, épuisés, à quelques exceptions près, est lamentable.
Le 40® bataillon de chasseurs est encore plus éprouvé. Aucun de ses soldats n'a pu se rendre à la corvée. Triste ! triste!
Les voitures du général sont parvenues, non sans peine, jusqu'au camp.
2 septembre. — Le quartier général est installé ici. Il en résulte pour mon bataillon un surcroît de corvées.
On peut suivre pas à pas, dans le Carnet de campagne du lieutenant- colonel Lentonnet, le calvaire de cette malheureuse armée, qui demandait à combattre et qui se consuma d'impatience, s'empoisonna de fièvre, s anéantit sur les terrassements de cette route funèbre, jalonnée par des cadavres :
31 juillet. — Il faudra dresser un jour la liste des hommes morts d'anémie et de fièvre que cette route, plus meurtrière que cent combats, a coûtés et coûtera...
2 août. — Ni pain ni vin pour personne; mais un vrai soldat doit savoir tout supporter.
LE MALAISE DE LA oAmOCRATIE. 21
16 août. — Cinq kilomètres à gravir presque à pic. Les voitures Lefebvre n'avancent plus; elles roulent en arrière, quelques-unes dans le ravin. Mes hommes doivent s'atteler, pousser aux roues. Je calcule qu'aujourd'hui le service de chacun de ces odieux véhicules réclame soixante hommes! Enfîn, après des efforts inouïs, le convoi parvient au sommet.
19 août. — A cette corvée de route vient s'en ajouter une autre vraiment lugubre. Vingt hommes de mon bataillon sont commandés pour aller creuser des fosses... afin d'y enterrer les morts.
Le nombre des victimes devient effrayant. Malgré les fatigues, malgré la maladie, pas de repos.
22 août. — Ce malheureux 200», composé de jeunes soldats, a été presque entièrement anéanti. C'est épouvantable! Il n'a cependant pas encore combattu.
23 août. — L'ambulance est installée à la diable... A certains postes de l'arrière, des malades restent sans médecin... Le matériel d'ambulance manque partout. A qui incombe la responsabilité de cela?
Continuons notre lecture :
26 août. — Les caisses de biscuit ou de pain de guerre arrivent moisies.
3 septembre. — Pauvres petits soldats! Les officiers du 200« sont navrés, chaque jour les débris du régiment laissent en route des malades et des cadavres. Le commandant de Franclieu ne se console pas de la perte de ces infortunés conscrits.
11 septembre. — Singulier ordre aujourd'hui :
L'ambulance étant encombrée, les corps ne doivent lui envoyer aucun malade qu'en cas d'urgence absolue. Traduction libre : aucun homme ne recevra plus de soins que lorsqu'il sera moribond.
L'effet produit est lamentable.
Ce n'est pas fini :
21 septembre. — Les suicides deviennent de plus en plus