‹ Le malaise de la pensée philosophiqueChapitre 1 sur 7 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

FÉLIX ALCAxN, ÉDITEUR

ANCIENiNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET C'^ 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

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Au Moyen Age et jusqu'à la Renaissance, le but que s'est proposé la philosophie a été des plus modestes. Ceux qui s'y livraient admettaient sans discussion Tadage célèbre : ancilla iheologiœ philosophia. Ils reconnaissaient à la théologie le droit de poser certaines propositions comme des vérités intangibles, de faire d'elles des principes absolus au dessus de toute critique. La raison était ensuite autorisée à chercher par sa réflexion propre à élucider les points que la théologie n'établissait pas suffisamment; elle s'efforçait de prouver par des raisonnements ce que les textes- sacrés déclaraient vrai. La philosophie n'avait d'autre fin que de montrer l'accord des propositions admises sans son aide, avec les faits observés et les axiomes directeurs de la pensée humaine. On se refusait, d'ajlleurs, a priori, à admettre qu'il pût y avoir désaccord entre la révélation, manifestation extérieure et surnaturelle de la Raison divine, et la réflexion rationnelle, autre forme de la même raison. Comment Dieu aurait il révélé à l'homme, par une voie, que les clioses étaient d'une certaine façon, et par une voie différente qu'elles étaient d'une autre ? Toutefois on admettait que certains sujets sont au-dessus de la raison, sans être pour cela CRESSON. d î 4432 ^

/.cl)litrQ'Idl*lf::ôn:refusgKt à l'esprit humain le droit (Téxâôiînêr c*es "Sujets ôt de les discuter. Et, si parfois-

la raison et la révélation semblaient être en contradic-

tion l'une avec l'autre, on n'hésitait pas à déclarer de p jypos délibéré que c'était la raison qui avait tort. La raison n'était et ne devait être qu'une servante. Elle sortait de son rôle lorsqu'elle relevait la tête contre son maître naturel, la théologie. Soumise, elle était divine; révoltée, elle était la manifestation de l'o rguei l satanique.

La Renaissance ne fut pas autre ,chose qu'une réaction violente contre cette façon de penser. Les anciens n'avaient jamais admis a ucun e révélation surnaturelle. Ils avaient toujours réfléchi librement sur les problèmes de la philosophie. Ils avaient pensé sans idée préconçue, sans volonté systématique de justifier coûte que coûte certaines propositions. La Renaissance qui fut, en toute matière, un retour à l'antiquité fut aussi iVrênouveau de la réflexion libre. Elle secoua le joug de la théologie. Les héritiers des penseurs antiques se remirent à penser. Que furent Bacon et Descartesv sinon ceux qui érigèrent en principes méthodiques les procédés que les savants de la Renaissance avaient commencé à appliquer avant eux? Faire un tableau des sciences à [mener à bien, établir une théorie de l'erreur, indiquer les moyens de l'éviter grâce à un emploi raisonné de l'observation et de l'expérimentation, voilà la partie vraiment vivante de l'œuvre de Bacon. Tracer de même les grandes lignes de l'œuvre à accomplir, pour faire pousser le grand arbre de la connaissance dont la métaphysique forme les racines^ la physique lej tronc et qui porte trois branches, la mécanique, la médecine et la morale, réfléchir sur

PREFACE é

la méthode des mathématiques, essayer d'appliquer cette méthode à l'œuvre totale de la science, voilà ce que, de son côté. Descartes a tenté. Ce sont là de grandes œuvres de la pensée libre. Pour Bacon, l'expérience est tout. Pour Descartes, le grand principe est de ne rien admettre pour vrai que ce qui nous paraîtra évidemment être tel. Y a-t-il des conceptions plus intransigeantes, plus nettement en désaccord avec celles du Moyen-Age, plus délibérément libertaires? Philosopher suivant ces principes, c'est chercher en toute matière le rationnel, l'intelligible, le cohérent, sans vouloir à l'avance aucune solution du problème qu'on examine ; c'est refuser une fois pour toutes de se préoccuper du retentissement que les idées qu'on aura jugées véritables pourront avoir, en particulier, sur les convictions soit morales, soit religieuses, soit politiques, de l'humanité.

On sait ce que l'application de ce principe a donné. La science tout entière en est sortie avec une rapidité surprenante. En trois siècles, grâce à l'observation, à rexpérimentation et au calcul, elle a fait plus de progrès qu'elle n'en avait fait, depuis la naissance de l'homme. Le mouvement s'est étendu avec une force saisissante. Chaque découverte en a appelé une autre. Chaque preuve nouvelle de la valeur de la méthode et des postulats scientifiques a engagé les esprits à tenter l'application de la même méthode à des sujets nonveaux. On a vu une à une les sciences les plus difficiles chercher leur voie, puis brusquement la trouver et marcher à pas de géants.

Et assurément, ce travail ne s'est pas fait sans résistance. Les premiers savants de la Renaissance rencon-

trèrent coalisées contre eux les forces de la tradition. Plusieurs payèrent de leur vie ou de leur liberté l'audace qu'ils avaient eue de réfléchir par eux-mêmes. Mais la science avança si vite au début, ses découvertes s'imposèrent si parfaitement, qu'elle parut définitivement délivrée de ses ennemis. Et puis on vécut long temps sur cette idée qu'elle n'était pas incompatible sinon avec la lettre des idées traditionnelles, du moins avec leur esprit. Au dix-huitième siècle on put croire que la révolution intellectuelle et morale de l'humanité était faite, que la science et la liberté de penser avaient cause gagnée.

Or, précisément au moment où la science commençait à chanter son chant de victoire et où, en devenant pratique, elle commençait à agir puissamment sur l'économie de la vie sociale, voilà que sont ressuscitées de leurs cendres des façons de penser qui, sous des apparences nouvelles, sont fort analogues à celles du Moyen-Age. Voilà que des philosophes ont recommencé à poser comme intangibles certains principes de pratique empruntés soit à la conscience individuelle, soit à la tradition et à défendre à la raison spéculative de les examiner et de les contrôler. Voilà que se sont formés simultanément le moralisme criticiste d'esprit protestant et le néo-traditionalisme d'esprit catholique. Voilà que, pour défendre leurs idées morales, les uns n'ont pas hésité à refuser aux conclusions de la science toute valeur métaphysique, et les autres à douter comme le font les sceptiques de l'existence même des lois des phénomènes. Le vieil adage ancilla iheologiœ philosophia rentre en faveur. Seulement il n'ose plus se présenter cyniquement pour ce qu'il est : il subit certaines corrections.

Il en subit, d'abord, aux mains de tout un parti de philosophes plus ou moins directement rattachés à la' religion protestante. Pour ceux-là, ce n'est pas de la théologie, c'est de la morale telle qu'ils l'entendent que la philosophie spéculative doit être l'humble servante. Une philosophie théorique ne peut et ne pourra jamais faire la preuve dernière de sa vérité ; ce que nous considérons comme vrai, c'est ce qui paraît intelligible à notre esprit et ce qui s'accorde avec les phénomènes que l'expérience nous fait constater. Mais qui prouvera jamais que l'intelligible et le cohérent soient l'expression du réel f Celui qui voudra mettre en doute la valeur de réalité d'uïi système scientifique des choses le pourra donc toujours. Le problème philosophique ne doit pas être par suite celui que Descartes avait posé : qu'est-ce qui est intelligible et vrai ? Il doit être celui-ci : que dols-Je vouloir croire f Or j'aurai évidemment raison de ne vouloir croire que ce qui s'accordera avec les besoins de mon cœur, avec ceux de ma conscience. Mais ma conscience me dit que j'ai un devoir et un certain devoir. Je ne pourrais plus vivre si je pensais qu'elle me trompe. J'aurais donc tort de vouloir donner mon adhésion à une conception des choses qui ruinerait ma croyance sentimentale à l'obligation. Poser la morale en absolu, rejeter tout système qui compromettrait nos convictions morales, ne considérer comme croyable que ce qui s'accordera avec elles : tel est donc le programme que doit se proposer la philosophie. Et assurément le philosophe consultera la science et il la croira véritable. Mais il ne la suivra que tant que ses conclusions s'accorderont avec les données de sa conscience. Si celles ci s'opposent à celles-là c'est la science qui aura tort. Science et conscience, ou

plutôt conscience d'abord et science ensuite, ce sont les deux drapeaux autour desquels doit se réunir le bataillon des philosophes. Les conclusions de la morale seront posées d'abord comme intangibles. La réflexion ne pourra et ne devra venir qu'ensuite ; il faudra qu'elle les respecte. Ici la conscience a remplacé la théologie ; mais voici la libre réflexion spéculative châtrée une fois de plus; la voici une fois de plus la servante d'une croyance qu'on pose en absolu sans la raisonner. La raison morale, la raison pratique se substitue à la raison spéculative ; si la raison spéculative tend à la rendre suspecte, c'est elle qui a tort. L'esprit cartésien meurt. L'évidence théorique ne pèse plus rien contre la croyance morale ; bref le moralisme pourrait et devrait prendre pour devise : (( Ancilla rnoralis Jidei philosophia. ))

Le moralisme est, en ce sens, une philosophie rétrograde. Il l'est cependant moins encore que ne l'est le traditionalisme. Le moralisme est un fruit du protestantisme; il est, par suite, encore quelque peu individualiste; il défend à l'individu de croire en toute chose sa raison spéculative ; mais il l'autorise à ne croire que sa conscience propre. Le traditionalisme va plus loin que lui dans le même sens. Lui aussi proclame que nous ne pouvons rien savoir de la réalité, que nous pouvons et pourrons toujours échapper comme nous le voudrons à tout système, si cohérent qu'il soit, que, par suite, l'effort pour découvrir la vérité par une réflexion spéculative est absurde. Lui aussi déclare que la philosophie ne peut avoir pour but que de nous aider à prendre un parti de croyance et un parti de conduite. Lui aussi affirme que, par conséquent, nous ne devons vouloir nous rattacher à une doctrine qu'en

raison de ses avantages pratiques. Seulement ce n'est pas, d'après lui, à notre conscience individuelle que nous devons nous fier. Celle-ci est variable et trompeuse ; si nous étions nés parmi des Hurons ou des Esquimaux, elle ne serait pas ce qu'elle est. Ce que nous devons faire, dans notre ignorance de toute chose, «'est donc de nous rattacher à la tradition de notre pays. Croire ce que nos pères ont cru, agir du moins <îomme si nous le croyions, conserver les convictions, les préjugés, et, en tous cas, les règles d'action dont ils ont vécu et qui ont amené leur prospérité, c'est dans le monde, l'unique sagesse et l'unique vertu. Disonsnous donc que notre raison spéculative nous leurre : al suffira pour cela de nous rappeler les arguments du oriticisme et du scepticisme. Disons-nous que notre -conscience n'est pas sûre : il suffira pour cela de nous «ouvenir des changements qu'elle a subis à travers le temps et des variations qu'elle présente à travers l'espace. Nous nous préparerons ainsi à la foi en la tradition religieuse, ou tout au moins à l'abdication de nos croyances et de notre conduite entre les mains de ses représentants. La philosophie ne doit avoir pour but que de nous disposer à nous faire si nous le pouvons une illusion qui s'accorde avec les besoins de notre cœur, de nous donner un moyen de la défendre contre toute objection si nous l'avons, et si nous ne i'avons pas, si nous ne réussissons pas à la créer chez nous artificiellement, de nous décider à vouloir agir -comme si elle vivait en nous. La religion traditionnelle de notre pays a composé (( la vieille chanson » qui a bercé la vie de nos ancêtres. Elle a fait ses preuves puisqu'elle a réussi à la faire durer. Cette vieille chanson, remettons-nous donc à la chanter. La philosophie se

chargera de nous rendre assez sceptiques pour que ni la science avec ses raisonnements, ni la conscience avec ses prétendues intuitions ne soient capables de nous en détourner. Le but de la réflexion philosophique ne doit être que celui-là. La devise du traditionalisme pourrait et devrait donc être : la philosophie doit être la servante de la tradition.

Le Moyen-Age posait la théologie en absolu : le moralisme pose en absolu la morale protestante : le traditionalisme pose en absolu la tradition catholique. Ce sont là trois choses différentes ; mais l'esprit est le même. Cet esprit, c'est l'esprit an ticartésieu, antiscientifique, antirationaliste. La raison spéculative et ses démonstrations ne s'imposent qu'à ceux qui ne veulent pas li;ii échapper. Ceux qui voudront lui refuser leur adhésion le pourront toujours. Nous ne donnerons donc raison à la raison spéculative que dans la mesure où elle s'accordera avec certains de nos préjugés. — Ce sont ces principes que proclament ou qu'appliquent inconsciemment une grande partie de ceux qui pensent aujourd'hui.

Montrer comment un pareil mouvement rétrograde s'est formé en réaction contre la philosophie scientifique grandissante et par crainte de ses conclusions morales naturelles, résumer les raisons pour lesquelles les plus vigoureux parmi les partisans soit du moralisme, soit du traditionalisme, ont cru pouvoir rejeter, dans le présent, les théories naturalistes du monde, et les compromettre à jamais, faire voir comment, par suite de la nature de ces raisons mômes, ceux qui les ont adoptées se sont interdit les voies de la spéculation

théorique que la philosophie avait suivies depuis ses^ origines, expliquer comment ils se sont séparés dès^ qu'il s'est agi non plus de critiquer, mais de construire, faire comprendre par ces moyens ce qu'il y a d'inextricable dans la position de ceux qui réfléchissent aujourd'hui, et les causes du malaise inévitable qu'ils éprouvent pour peu qu'ils soient au courant des^ argumentations contraires qui se croisent, et qu'ils^ ouvrent les yeux au lieu de les fermer, essayer enfin de prévoir l'avenir dans la mesure du possible et de concevoir ce qui a des chances de sortir de la situation présente, — tel est le but que nous nous sommes proposé en écrivant cet ouvrage.

C'est dire que nous ne nous adressons pas aux spécialistes. Notre livre ne leur apprendrait pas grand chose ; il ne vise qu'à la vulgarisation des idées. Nous voudrions, en revanche, qu'il tombât entre les mains de deux catégories de lecteurs. — D'abord les hommes instruits qui s'intéressent à la philosophie sans s'y consacrer exclusivement. Depuis que le monde est monde, les philosophes discutent sans réussir à s'entendre. Peutêtre ce livre fera-t-il comprendre un pareil fait à ceux qui ne sont pas insensibles aux idées. Peut-être, en même temps, fera-t-il voir que la lutte philosophique n'a aucune chance de s'achever par la démonstration rationnelle et irréfutable d'un svstème ; elle durera sans doute jusqu'à la mort de l'humanité si des forces irrationnelles n'interviennent pas de manière à la supprimer. — Ensuite les étudiants qui débutent dans là philosophie. Ceux-là ont besoin de savoir le plus tôt possible ce qu'ils peuvent attendre de la discussion philosophique et ce qu'ils ne sauraient en espérer légitimement. Il faut qu'ils comprennent qu'entre les

iO PRÉFACE

•doctrines qui se proposent à eux, ils seront obligés de faire un choix ; ils ne pourront que croire en l'une d'elles sans pouvoir la démontrer. Il faut qu'ils se demandent : voudrons-nous donner les mains à la science adolescente et nous pénétrer franchement de son esprit ou conserver, coûte que coûte, la vieille morale et les vieilles légendes du christianisme plus ou moins dépouillées de leur écorce cultuelle et scolastique?

L'ancien spiritualisme voulait tout concilier et ses plus illustres représentants ont subtilisé tant qu'ils ont pu sur les systèmes pour les ménager tous et en faire un acceptable pour tout le monde. Aujourd'hui, ceux qui n'ont pas sur les yeux un bandeau trop épais voient clairement qu'il n'y a plus que trois philosophies qui comptent vraiment : le naturalisme, le moralisme criticiste et le traditiomilisme ; ils voient, de plus, qu'entre les trois il faut opter. Resterons-nous les fils de Descartes, les dévots de la raison spéculative et de la science ? Voudrons-nous, au contraire, mettre audessus de la réflexion théorique soit nos convictions rsentimentales irraisonnées, soit la tradition, sous le prétexte qu'elles nous aident à vivre ? La philosophie doit-elle vouloir être le prolongement de la science positive ; doit-elle, au contraire, vouloir s'armer de la lance et du bouclier pour danser soit devant l'arche de ia conscience, soit devant l'autel de la tradition ? La xaison spéculative doit-elle chercher à s'égorger ellemême pour des motifs de pratique qui sont presque des motifs de politique ? C'est ainsi que le problème philosophique se pose aujourd'hui. — Si nous avons réussi à le faire nettement comprendre, nous n'aurons

pas perdu notre peine ; et nous l'aurons perdue moins encore si ce petit livre répand dans quelques esprits les trois vérités suivantes : chacune des doctrines philosophiques actuellement vivantes peut et pourra toujours faire valoir en sa faveur des raisons sérieuses; aucune n'en pourra jamais émettre d'indiscutables; chaque philosophe qui affirme la vérité d'une doctrine métaphysique ou morale fait, par suite, un acte de foi que la nature de son tempérament explique mieux encore que les raisons qu'il invoque. Celui qui s'est élevé jusqu'à cette idée de la philosophie peut juger véritable une doctrine ou une autre. Il ne peut plus haïr ceux qui ne pensent pas comme lui. Ceux ci sont-ils responsables de leur nature et de leur éducation ? Or ne sont-ce pas elles qui les rendent sensibles à des raisons qui ne nous frappent pas, insensibles à d'autres qui nous paraissent décisives, mais qui ne nous semblent peut-être telles que parce que nous sommes nous-mêmes ce que nous sommes ?

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