‹ Le malaise de la pensée philosophiqueChapitre 7 sur 7 · LE MALAISE — L*A VENIR · texte numérisé non relu

LE MALAISE — L*A VENIR

Ihéismes se sont évanouis dans le monde civilisé. Le christianisme paraît, aujourd'hui, assez compromis. D'où vient donc leur dépérissement? D'où vient leur disparition? La marche des choses est ici assez visible ; elle paraît avoir été presque toujours à peu près la même» Une croyance meurt, d'abord, dans les milieux où l'intelligence et la science sont les plus développées. Ceux qui connaissent le mieux les phénomènes de la nature» ceux aussi qui sont rompus par la réflexion à certaines habitudes logiques, ne peuvent plus se contenter des doctrines traditionnelles, alors même qu'elles suffisent encore aux ignorants, aux enfants et aux femmes. Les. premiers, ils s'en détachent. Ils cessent de pratiquer le culte habituel. Parfois ils tournent en ridicule les idées anciennes dont ils ne peuvent plus se satisfaire. Bref, ils rejettent pour leur compte le système d'idées que la tradition leur avait légué en raison de son inintelligibilité et de son incohérence. C'est, pour ainsi dire, l'agonie d'une doctrine qui commence. D'abord, les promoteurs du mouvement sont généralement peu suivis. Quelquefois ils sont persécutés. Souvent il se produit des mouvements de réaction qui durent quelques heures. Mais le branle est donné. L'imitation fait son jeu. Les plus intelligents se détachaient d'une doctrine parce qu'elle ne s'accordait plus avec les faits connus. Les autres font, sans en comprendre la raison, les mêmes gestes qu'ils font eux mêmes. Ils prononcent les mêmes paroles. Finalement la mode est transformée. On croyait certaines choses sans savoir pourquoi. On en croit d'autres sans le savoir davantage. Voilà, semble-t il, comment les croyances meurent. Leur illogisme, leur incohérence, leur désaccord avec les faits les compromettent sans remède dans les têtes pensantes. Puis l'imitation, créatrice de la mode, les atrophie dans celles qui ne pensent pas. L'incohérence d'une doctrine n'est donc pas sans in-

fluence sur son avenir. Elle est pour elle, à la longue, une cause de destruction et de mort. Mais sa cohérence relative n'est pas la véritable raison de sa vie et de son succès. Si une croyance ne vivait que de sa cohérence, aucune n'aurait jamais existé. Y en a-t-il jamais eu une seule qui fût cohérente ? En tous cas, à la première doctrine incohérente détruite aucune autre n'aurait succédé. L'humanité aurait attendu pour affirmer quelque chose sur elle-même, son milieu et sa destinée d'avoir, sur ces sujets, l'idée parfaitement intelligible et logique qu'elle est encore à chercher. Or ce n'est pas ainsi que les choses se sont passées. Dès le début, des croyances incohérentes se sont formées. Elles ont été affirmées véritables avec passion. Puis, à l'incohérent a succédé l'incohérent, au fétichisme, le polythéisme, au polythéisme, le monothéisme chrétien, et malgré son peu de solidité, chaque croyance nouvelle a eu à son tour des partisans pleins d'ardeur.

Comment donc expliquer un tel phénomène ?

Cherchera-ton sa cause dans l'ignorance des faits qui contredisent la nouvelle doctrine au moment où l'huma nité l'embrasse ? Sans doute, une pareille ignorance doitétre pour quelque chose dans le mouvement qui entraîne les esprits. Car la connaissance plus approfondie des mêmes faits aura plus tard pour conséquence un mouvement en sens inverse. Mais il ne faudrait pas croire que cette ignorance fût la principale raison du succès d'une doctrine incohérente. Parmi les croyances qui ont été admises et par l'élite intellectuelle et par la foule avec passion, combien y en a-t-il qui étaient réfutées d'avance par les constatations de l'expérience, si leurs premiers sectateurs en avaient examina placidement les preuves ? Surtout, les ressources de la dialectique ne sont elles pas d'une nature telle qu'en tout état de cause toute doctrine paraîtra insuffisante à celui qui voudra se donner la peine de chercher des raisons

è faire valoir contre elle ? Si une doctrine incohérente a du succès, ce n'est donc probablement pas parce que ceux qui l'admettent ignorent entièrement ce qui pourrait la détruire. C'est plus probablement parce qu'ils n'y pensent pas, n'y réfléchissent pas et sont distraits de ce qui parle contre l'idée qui les séduit, précisément parce que cette idée les séduit.

Une croyance n'est pas seulement, en effet, un fait intellectuel. Elle a encore, on l'oublie trop souvent, une signification vitale. Un individu croit certaines idées véritables ou fausses. Cela peut avoir et pour lui et pour son espèce des conséquences favorables ou néfastes. Il est des opinions qui encouragent ceux qui les ont à vouloir vivre ; d'autres les en détournent et leur suggèrent en toute circonstance le cruel (( à quoi bon » des découragés. Il en est qui nous poussent à vouloir faire vivre ; d'autres nous en éloignent. Il en est qui nous invitent à subordonner nos désirs égoïstes aux besoins sociaux et à ne vouloir faire que ce qui peut s'accorder avec le bien général de l'humanité; d'autres nous excitent à vivre en a surhommes » au mépris de ceux qui nous entourent. Il en est qui font de nous des patriotes. Il en est d'autres qui nous conseillent d'oublier que nous faisons partie d'un groupe social déter miné. Il en est donc qui sont en harmonie avec les besoins de l'individu, de l'espèce, de la société à un instant donné de l'histoire. Il en est d'autres qui sont €tt contradiction avec eux. La vie a besoin que nous voulions vivre. L'espèce a besoin que nous voulions la reproduire et faire le nécessaire pour que la société humaine dure. La patrie a besoin que nous voulions travailler à la conserver. Il y a donc des croyances qui sont pour un temps des organes de vie ; d'autres sont des organes de mort.

Du reste, du moment qu'une opinion est crue véritable, il importe peu qu'elle soit cohérente ou non pour

qu'elle ait sur la vie une influence heureuse ou néfaste. L'illusion la plus grossière peut servir les vues de la vie sur l'individu et l'espèce, comme le peut la croyance la plus cohérente. Un fétichisme, si grossier qu'on le suppose, peut suffire pour conserver chez se& adeptes le goût de vivre, celui de faire vivre, celui d'accomplir des actes même héroïques de justice, de bonté, de renoncertient patriotique. Une croyance peut être imbécile. Si elle est une excitatrice d'espérances,, si elle pousse les individus à vouloir être sociaux et à travailler pour la grandeur de l'humanité, elle sera en harmonie avec les besoins généraux ou passagers de l'espèce et il sera utile à la vie qu'elle soit admise. Qui dira, par exiemple, ce que le fatalisme musulman, la foi au paradis d'Odin ou de Mahomet, la croyance à l'enfer, ont fait pour les groupes sociaux et pour l'humanité ? La cohérence d'une doctrine et son utilité pour la vie sont donc deux choses bien différentes.

Rappelons-nous maintenant ce que nous venons de dire sur le rôle que jouent la volonté et la passion dané^ la formation des croyances. Ce sont elles, nous l'avons montré, qui nous rendent clairvoyants ou aveugles, sur certaines raisons de croire ou de douter. Si une idée nous plaît, si elle est en harmonie avec nos tendances, avec nos sentiments, nous sommes facilement frappés de ce qui milite pour elle, nous oublions de nous demander ce qui pourrait la compromettre à nos yeux, nous sommes disposés à l'affirmer comme des aveugles, alors qu'une réflexion un peu sérieuse nous la ferait rejeter. Quand La Rochefoucauld a écrit cette maxime : « L'esprit est toujours la dupe du cœur », il a dit une grande vérité. Le résultat, c'est que nous irons facilement d'une doctrine incohérente que notre entendement ne nous permettra plus de conserver, à une autre doctrine également incohérente, pour peu que celle-ci séduise notre cœur. Et elle le séduira

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du moment qu'elle sera en harmonie avec nos besoins^ individuels, et avec ceux de notre espèce. Notre cœur a été fait sinon pour la vie, du moins par elle. Ceux-là seuls ont duré qui ont voulu être. Ceux-là seuls se sont reproduits qui ont instinctivement voulu faire durer l'espèce. Ceux-là seuls ont subsisté et ont fait subsister leur descendance qui ont accepté les conditions de la vie sociale. Nous sommes les héritiers d'individus qur ont voulu la vie, la leur et celle de leur espèce, depuis^ des milliers de siècles. Comment donc s'étonner que nous naissions aujourd'hui avec des dispositions innées à vouloir vivre et faire durer l'humanité ? Comment s'étonner que l'éducation qu'on nous donne tende tout entière à renforcer ces sentiments dans notre cœur? Comment s'étonner par conséquent que toute croyance^ utile à la vie et à l'espèce nous paraisse d'abord à travers le prisme de nos sentiments parée des plus belles couleurs, que toute opinion qui risque de leur nuire revête à nos yeux une figure grimaçante et un aspect repoussant, et que, par suite, nous commencions toujours par ne pas apercevoir les fissures d'une doctrine du moment qu'elle s'accorde avec nos instincts ? Ce n'est pas notre raison qui donne le branle à notre croyance; c'est notre cœur, et notre cœur n'aime que ce qui sert la vie.

Et ceci nous explique pourquoi les croyances qui ont eu du succès dans le monde et que la raison a détruites une à une ont toujours été de celles qui s'harmonisaient avec les besoins de l'espèce et de la vie. A vrai dire, il y a des croyances religieuses à tournure pessimiste. Il n'y en a aucune qui ne finisse par dire à l'homme : travaille pour les autres avantde travailler pour toi ; ce qui signifie : fais ce dont ton espèce a besoin avantde songer à toi. Voyez le christianisme. C'est une philosophie assez noire. Ne nous déclare-t-il pas : le bonheur n'est pas de ce nionde ; la chasteté est un état supérieur; la terre

«st un mauvais lieu ; la vie telle qu'elle est actuellement €st un châtiment et une épreuve ? Mais il ajoute en même temps : l'individu n'a pas le droit de se tuer ; «'il se marie, il faut qu'il ne fasse rien pour éviter d'avoir des enfants ; le ciel attend celui qui aura bien agi : Tenfer celui qui se sera mal conduit. Or qu'est-ce que bien agir ? C'est ne pas faire aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît. C'est faire aux autres ce que tu voudrais qu'on te fît. C'est aimer ton prochain comme toi-même. C'est donc faire précisément ce que l'espèce a besoin de voir faire par ses individus. <}u'est-ce donc que le christianisme? Un bon serviteur de l'espèce humaine. Aussi l'espèce y tient. Elle suggère à l'esprit toutes les raisons qu'elle peut trouver pour que, malgré son incohérence, il le garde. Et ni les progrès de la science, ni les protestations de la réflexion et de la conscience ne prévalent auprès de la plupart sur les sentiments qui les y attachent.

En somme, les croyances sont entraînées dans un tourbillon où elles naissent, se dissolvent et meurent. Deux facteurs semblent concourir à leur formation et à leur destruction. Elles paraissent naître et se développer en raison de leur harmonie avec les besoins Yitaux des individus et de leur espèce, c'est-à-dire de leur aptitude à les servir. Elles paraissent mourir de leur incohérence, de leur illogisme, de leur désaccord svec les faits. Elles grandissent à la fois dans l'élite intellectuelle et dans la foule, sous la poussée obscure du sentiment et de l'instinct. Elles périssent d'abord dans les têtes qui pensent ; puis l'imitation les dissout dans celles qui ne pensent pas. Ce qui soutient un temps chaque croyance, c'est donc probablement son utilité vitale momentanée qui émousse à son sujet l'esprit critique et lui dissimule ses points faibles. Ce qui la renverse, c'est son caractère peu scientifique d'hypothèse peu intelligible et incomplète. La vie produit les

croyances dont elle a besoin comme elle se crée tous ses organes. L'intelligence, l'esprit les tue. L'espèce, par l'intermédiaire du sentiment qu'elle crée, rend les hommes momentanément aveugles sur les défauts d'une idée quand elle a intérêt à ce qu'ils le soient et à ce qu'ils la croient vraie. Elle est la grande dupeuse qui nous fait prendre pour des axiomes, pendant un temps, les illusions qui la servent.

Si ces idées sont justes, nous pouvons revenir utilement à la question principale qui nous occupe. Pouvons-nous penser, nous demandions-nous, qu'il se constituera un jour, dans l'humanité, au moins sur certains points, une croyance illusoire ou véritable, mais partagée et immuable, non pas parce qu'elle sera démontrée, mais parce que l'intelligence ne la critiquera plus? Si oui, le malaise de la pensée philosophique ne sera pas éternel ; un corps d'idées communes

se reconstituera; si non, le mouvement des idées se

poursuivra éternellement d'une illusion vitale prise pour une vérité, au doute sur sa valeur et à la renaissance d'une nouvelle illusion vitale que son utilité ne préservera du doute à son tour que pendant un temps et dans certains esprits.

Il ne peut, répétons le, être question ici que de conjecture, mais il y a lieu de penser qu'où bien l'humanité disparaîtra, ou bien, si elle dure, l'unification des idées sur certains principes de pratique illusoires ou véritables, finira par se faire.

C'est ce que tend à démontrer la réflexion sur les conditions de la vie humaine et de sa prolongation.

Il y a de ces conditions et il y en aura toujours. Certaines ont été et sont encore passagères. Par exemple,

la haine des sociétés voisines, la volonté traditionnelle de ravir au dehors des femmes et des esclaves, la foi en un fétiche plus ou moins féroce : voilà des sentiments qui ont pu, à un moment donné, être très favorables à la survie des individus qui les avaient et du groupe social dont ils faisaient partie. Mais on comprend facilement que, les circonstances de milieu ayant changé, ces sentiments aient cessé d'être utiles à ceux qui en étaient imbus et aient, par suite, progressivement disparu. En revanche, on ne comprend pas du tout comment l'humanité pourrait durer si certains sentiments s'évanouissaient dans lésâmes humaines. Que deviendrait l'humanité si aucun individu ne: voulait plus vivre ou si tous se refusaient à se reproduire, ou si tous étaient décidés à développer leur vie sans restriction aux dépens des autres hommes commeaux dépens de la nature? Dans les deux premièreshypothèses, l'espèce humaine serait éteinte en peu de^ temps. Dans la troisième, l'anarchie morale ramènerait l'homme de l'état où il est un Dieu pour son sem blable à l'état où il est pour lui un loup. Et que deviendraient les individus si, à l'état d'association des: hommes contre la nature, succédait la guerre de touset contre la nature et contre toute l'humanité? On no^ conçoit aucun milieu possible où l'espèce humaine survivrait après que ses individus auraient perdu l'un des sentiments qui les poussent à vouloir être, à vouloir se reproduire ou à vouloir faire le nécessaire pour que la société soit. Comme le dit Bûchner: « Sans morale, pas de société, et sans société pas d'hommes. »

Ou bien donc le dégoût de la vie, le malthusianisme, et les sentiments antisociaux se développeront de plus en plus, sous l'action destructrice de l'intelligence réfléchissante et critique, et malgré Je voile que Tespècetend sans cesse à jeter sur nos yeux quand il s'agit de questions qui l'intéressent. Alors, l'humanité périra

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pour n'avoir voulu croire saus preuve absolue (car il n'y a pas de preuve absolue) qu'à la valeur de ce qui lui aura semblé intelligible et pour avoir tout brûlé au feu de la critique. Ou bien, au contraire, l'humanité vivra : ce sera alors parce que, tout en conservant, peut-être, sur un grand nombre de sujets les mêmes aptitudes critique's, elle aura renoncé à examiner en sceptique la valeur des sentiments qui la poussent au vouloir vivre et à l'existence sociale, elle sera devenue comme aveugle sur leurs défauts, elle en aura détourné son attention, elle aura placé les propositions qui les traduisent au-dessus de la réflexion et elle leur aura attribué comme une valeur d'axiomes. Que l'humanité se mette à croire véritables et à pratiquer des principes dissolvants pour la vie : elle ne durera pas. Si elle dure, c'est donc qu'elle aura cru de plus en plus véritables et qu'elle aura mis de plus en plus en pratique les principes qui ont été, sont et seront toujours les soutiens de la vie, et de l'existence en société. Or, elle n'aura pu le faire qu'à la condition de ne point les critiquer. Est-il, en effet, un seul principe spéculatif ou pratique q^i puisse résister un seul' instant à celui qui cherche un moyen de. le révoquer en doute?

En somme, il pourrait bien se produire dans l'humanité quelque chose d'analogue à ce que les évolutionistes disent être arrivé à certains animaux quand leurs instincts se sont formés. Certains instincts ne sont pas ■explicables, nous l'avons montré plus haut, si I'oq ne suppose pas qu'au début les actes qu'ils inspirent ont •été dirigés par l'intelligence et le calcul. Ensuite, sous la double action de l'habitude qui crée la routine et de l'hérédité qui la conserve, les mêmes actes ont été accomplis d'une façon automatique presque mécanique et inconsciente. Certains instincts ne sont dans •cette supposition que de la vieille intelligence cristallisée, ankylosée et devenue organique. Ce phénomène

pourrait bien se produire dans l'humanité relativement à certains sujets. Nous refléchissons encore aujourd'hui, assez inutilement, d'ailleurs, sur le sens de la vie et sa valeur; nous nous demandons si la vie vaut la peine d'être vécue, et si ce que nous appelons la morale se jui^tifie aux yeux de la raison théorique. Il est probable que ce genre de travail se fera de moins en moins et que la solution des problèmes que nous posons ainsi s'imposera de plus en plus à nos descendants comme une évidence qu'on n' osera plus critiquer et qu'on ne pensera même plus à mettre en doute. Qui discute en se prenant au sérieux les axiomes des mathématiques ? On ne discutera, sans doute, pas davantajxe plus tard les propositions de pratique que l'espèce humaine a besoin de voir considérer comme des axiomes par ses individus.

Qu'on se représente, si l'on veut, une philosophie conçue par une abeille, une fourmi ou un termite. Les individus, dans les sociétés que composent ces animaux, mènent une vie entièrement subordonnée aux besoins de l'espèce; ils s'oublient complètement eux-mêmes ; ils travaillent presque uniquement pour le groupe social dont ils font partie, en tous cas, avant de le faire pour eux-mêmes. Si un individu d'une de ces espèces se formulait à lui-même en termes abstraits sa propre croyance implicite, il commencerait par suite, très probablement, par mettre hors de discussion certaines propositions comme celles-ci : (( L'abeille neutre a un devoir: celui de ne pas vivre pour elle-même, mais pour la ruche, de travailler sans arrêt et sans sommeil de sa première heure à sa dernière, de construire des cellules, de les emplir de miel, et de soigner les larves, sans penser jamais à elle-même, sous peine d'infamie: l'abeille mère a un devoir: pondre sans s'arrêter pour le bien de la ruche ; s'envoler avec l'essaim qui part vers un pays nouveau ;

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l'abeille mâle a un devoir: travailler à féconder les reines. Quand celles-ci sont au point voulu, elle n'a plus le droit de vivre. » Ces propositions lui semble raient probablement axiomatiques et sacrées. Quel que fût le reste de la philosophie de notre abeille, elle n'y toucherait pas. Peut-être même en ferait-elle la base de toutes ses inférences. Ne serait-ce pas un crime à ses yeux non pas même de contester avec malveillance, mais de discuter la loi de la ruche au sujet do laquelle toutes ses sœurs seraient aveugles et à propos^ de laquelle l'espèce aurait intérêt à ce que toutes le fussent ?

C'est vers un état de ce genre quei'humanité pour rait bien s'acheminer lentement. L'intelligence nous^ suggère de mettre tout en doute et de tout contrôler. Elle nous mène ainsi droit au scepticisme universel, fruit naturel de la critique appliquée à toute chose. Mais la vie a besoin que nous n'examinions pas tout avec des yeux clairvoyants et que nous ne déclarions pas contestables les propositions qui l'aident à se main tenir. 11 est très vraisemblable qu'elle aura le dernier mot. Les individus et les groupes sociaux qui ne seront pas suffisamment aveugles sur les princii)es qui la servent et qui douteront de leur valeur jusque dans la pratique périront en eux-mêmes ou dans leur descendance. Les autres vivront. Finalement, il ne restera sans doute que des hommes qui n'auront plus ou la possibilité ou la volonté d'examiner, de discuter, ni de saper les opinions que Tespèce aura intérêt à ce qu'ils admettent. 11 se prépare vraisemblablement une génération partiellement aveugle. Nos des^cendants, si l'humanité persiste, auront probablement la foi du charbonnier en la bonté de la vie, en la nécessité de la reproduire, en l'excellence des actions qui assurent la possibilité et la durée de la société. Dans leur ruche, comme dans celle des abeilles, il y aura des axiomes

pratiques tacites ou explicites, et ces axiomes seront les propositions qui servent la vie. Nul ne pensera aies discuter. Nul n'en cherchera et n'en apercevra la fai- Biesse. Relativement à eux, l'esprit critique sera mort, ou devenu aussi peu critique qu'il l'est pour les axiomes spéculatifs. L'espèce se sera fabriqué les mentalités dont elle a besoin, clairvoyantes pour certaines choses, inaptes à voir pour certaines autres Elle aura fait pouf les hommes ce qu'elle a fait pour les abeilles.

Aussi bien peut-on dire que l'œuvre est largement commencée. Il suffit, pour s'en rendre compte, d'examiner l'attitude et de la plupart des philosophes, et de la grande majorité du public devant certains mots et certaines formules.

Il y a longtemps qu'on l'a constaté pour la première fois : lorsqu'il s'agit des choses de la pratique et de la morale presque toutes les philosophies convergent : elles aboutissent à des conclusions similaires. Sans doute, quelques penseurs très indépendants et exclusivement préoccupés de logique ont osé révoquer en doute les prescriptions de la morale ordinaire au nom de leurs principes spéculatifs. Ces penseurs ont toujours été des exceptions dans le monde philosophique. Et ils ont été plus souvent maudits et honnis que suivis par des disciples nombreux. La grande majorité des philosophes se conduit d'une façon toute contraire. Subtils, doués d'un esprit critique et acéré tant qu'il s'agit de spéculation pure, ils deviennent subitement illogiques et leurs yeux se troublent, dès qu'ils passent de leurs doctrines spéculatives à leurs conclusions pratiques. Eux qui, dans les choses de pure logique, sont habiles à discerner les plus petits sophismes, n'aperçoivent pas les fautes énormes des raisonnements par lesquels ils 'rattachent à leurs doctrines théoriques les conclusions

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pratiques qu'ils en tirent et auxquelles ils tiennent. On dirait que, chez eux, Tinstinct prend brusquement le pas sur la raison, que a l'esprit de l'espèce » (1) les suggestionne, quïls sont déjà dans un état analogùfe à celui de la somnambule à laquelle on a suggéré qu'à son réveil elle ne verrait ni n'entendrait plus* une personne et qui est, en effet, aveugle et sourde pour tout ce qui la touche. Brçf, on se croirait en face d'une mentalité d'abeille humaine. Faut-il rappeler ici l'exemple de Kant qui, après avoir en réalité ruiné les bases de toute morale rationnelle par sa Critique de la Raison pure spéculative^ en refusant à l'homme le pouvoir de connaître la situation réelle qu'il occupait dans le monde, n'a pas hésité cependant à ériger en absolu son impératif catégorique, à en faire un axiome au-dessus de toute critique, et à nous ordonner en son nom comme si c'était au nom de la raison d'obéir aux règles d'une morale dont le but unique est de subordonner l'individu à l'espèce, et de lui faire faire tout ce qu'elle a besoin qu'il fasse? Faut-il rappeler comment la philosophie naturaliste et utilitaire, dont la conséquence logique est de dire à l'individu : travaille à ton bonheur propre, et n'accepte la société que dans la mesure où elle te sert, a construit sophismes sur sophismes pour persuader aux individus qu'ils ne seraient heureux qu'en s'oubliant eux-mêmes et en se sacrifiant au bonheur général, c'est-à-dire aux fins de l'espèce ? Faut-il rappeler comment se sont introduits dans le positivisme des concepts comme celui de progrès et celui de solidarité, et comment malgré ce que ces concepts ont encore de peu solide et de peu scientifique, on a prétendu en extraire les règles d'une morale qui se serait suffi à elle-même ? Faut-il rappeler enfin, comment, dans la pratique, les apologistes de

(1) Maeterlinck, la Vie des Abeilles,

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rimmoralisme, les Nietzschéens eux-mêmes, restent, malgré tout attachés, à la morale commune, et tout en vantant théoriquement le «surhomme», conservent la routine de l'éthique journalière? Voilà qui donne à penser. Ne faut-il pas voir dans l'obstination des philosophes à justifier et à pratiquer quand même les prescriptions de la morale commune, et dans l'aveuglement avec lequel ils croient avoir réussi leurs déductions les plus contestables du moment qu'elles tendent à cette fin, un commencement de cette paralysie mentale partielle qui semble devoir se produire si l'idée que nous venons de développer est exacte ? Et ce n'est pas seulement chez les philosophes que l'atténuation du sens critique devant les propositions qui servent les besoins vitaux de l'espèce humaine est évidente et frappante. Elle apparaît plus nettement prononcée encore dans d'autres milieux sociaux. Qu'on étudie, par exemple, à cet égard, les groupes politiques, et qu'on examine surtout les plus avertis, ceux qui se réclament de la science, de l'esprit critique et qui sont libérés des religions traditionnelles. On est surpris de voir quel sens et quelle portée en quelque sorte surhumains et religieux y ont déjà pris certains mots. Le « Devoir », le (( Progrès », la « Solidarité », voilà des expressions qui y sont accueillies avec une foi ardente et vibrante. Et tout le monde est ici d'accord pour admettre sans examen, au nom de ces mots, qu'il faut que chaque individu travaille pour la société avant de travailler pour lui même. Pourtant cette idée n'est peut-être pas bien solide. La notion de l'obligation morale reste sans aucun fondement quand on la sépare des idées religieuses auxquelles elle a été rattachée pendant des siècles (1). Une morale altruiste fondée sur la

(1) Cf. Brochard, Morales antiques et Morales modernes^ Revue philosophique, 1" janvier 1900. Voir également notre Morale de la Raison théorique. Paris, F. Alcan.

notion du progrès est des plus contestables. Cai s'il y a un progrès scientifique, industriel, ■ cial,onne peut dire si l'humanité est en progr tant qu'où ne sait pas ce qu'elle devrait être, c précisément en question. Ensuite, on peut se d si les hommes sont aujourd'hui plus moraux heureux qu'ils ne l'étaient jadis, ce qui seul c rait un progrès véritable. Et enfin, à supposer l'admet la science positive, que le progrès se automatiquement sans nous et même malgré quoi l'idée du progrès est-elle de nature à m traindre à vouloir y contribuer, alors que nous vous rien? Quand à la notion de la soliâari tire bien des choses qu'elle ne contient pas. C loin, et en gros, on peut parler d'une solidarité nérale des hommes contre la nature, on ne vt ment que, dans le détail, le bonheur ou le niE l'un ait pour eflet inévitable de faire par coi le bonheur ou te malheur de l'autre. Et à supj: chaque individu ait une dette énorme vis-à-i société, quelle raison peut-on lui faire valoir e de motifs sentimentaux et peu scientifiques décider à la payer en se sacrifiant à l'humanit de jouir de la vie? « Devoir h, « Progrès », rite », 8ont-ce là des notions très ralionnell scientifiques, des fondemenis solides pour un humanitaire? Ne sont-ce pas plutôt des balk fiés, dès bulles de savon brillantes? Le [ vaut la peine d'être posé. Et pourtant dans les politiques qui se disent animés de l'esprit de la science, personne ne se préoccupe de la question, personne ne doute de la valeur de ces mots, personne n'hésite à s'en servir. Ils ont déjà, semble-t-il, pris les proportions de dieux nouveaux. Au besoin même on injurie et on bue ceux qui émettent un doute sur la valeur rationnelle des concepts qu'ils représentent, comme on

maltraitait jadis celui qui portait la main sur une idole. Qu'est-ceà dire? Toujours la même chose. Que l'espèce paralyse l'esprit critique à propos des propositions sur lesquelles elle a besoin que nous nous fassions des illusions. Les nouveaux croyants delà science et d'une mo raie qu'ils jugent scientifique, ne voient pas plus nettement les points faibles de leur foi pratique que les anciens croyants du catholicisme n'ont vu pendant des siècles les lacunes de leur dogme. C'est que leur foi humanitaire, encore que mal rattachée aux principes de la science, sert puissamment les vues de l'espèce. C'est que celle-ci les rend par passion aptes à distinguer ce qui plaide pour la doctrine qu'ils embrassent, inaptes à apercevoir ce qui milite contre elle. C'est qu'elle produit chez eux d'une façon plus complète ce qu'elle provoque chez les philosophes dont nous parlions tout à rheure.

Ainsi l'aveuglement des individus par l'espèce est déjà visible. Sans doute il est aujourd'hui loin d'être complet. Il n'est d'ailleurs nullement certain qu'il le sera jamais partout et chez tous. Pourtant cela est assez vraisemblable si ce que nous avons dit plus haut est vrai et en raison du mouvement qu'a suivi jusqu'ici l'évolution de la croyance.

Dans tous les temps, en effet, il y a eu des mots d'une signification douteuse et correspondant à des idées peu cohérentes qui ont servi de Dieux. Dans tous les temps ces mots ont été ceux que l'espèce avait intérêt à voir prononcer avec respect par tous ses individus pour assurer sa durée. Dans tous les temps, leur succès momentané a été causé par une sorte de distraction des esprits attentifs à ce qui était favorable aux idées qui leur plaisaient et oublieux de ce qui militait contre elles. Jusqu'ici, après un certain laps de temps, malgré l'intérêt qu'elle pouvait y avoir.

la vie a toujours été incapable d'aveugler plus longtemps les esprits sur les défauts de la croyance qui la servait. Celle-ci s'est dissoute sous l'action de la réflexion spéculative. Et c'est ainsi que, vrais ou faux, les anciens dieux sont morts.

Seulement, jusqu'ici, leur mort n'a jamais été définitive. De leurs cendres sont toujours sortis des dieux nouveaux au nom desquels les individus ont recommencé à s'oublier eux-mêmes et à travailler pour leur espèce, à peu près comme ils le faisaient au nom des divinités anciennes. Mais ces dieux n'ont jamais été aussi naïfs que ceux auxquels ils succédaient. Progressivement, ils«e sont dépouillés de leur enveloppe anthropomorphique primitive. Les premiers gardiens des traditions favorables à l'espèce ont été de simples fétiches. Puis sont venues les divinités très humaines des polythéismes. Puis, toutes les idoles anciennes se sont confondues en un Dieu unique, à la fois créateur et moral, d'une nature très abstraite. Aujourd'hui, les dieux qui naissent cessent à leur tour d'être créateurs ; ils sont exclusivement humanitaires et moraux. Ils ne s'appellent pjus ni Zeus, ni Javeh. Ils se nomment de noms philosophiques ; « Devoir », « Progrès », « Solidarité ». Cependant, ce sont encore, en partie du moins, les mêmes dieux. Car ce sont ceux de l'espèce et non pas ceux 4© l'intelligence individuelle. Ceux qui croient en eux sont ceux qui ne veulent pas les critiquer. Car celui qui examine sévèrement leurs titres à notre confiance s'aperçoit qu'ils ne sont peut-être pas beaucoup plus solides que les anciennes idoles.

Et pourtant, il faut s'attendre ou bien à ce que les divinités pseudo-scientifiques actuelles durent, ou bien à ce qu'elles soient remplacées par d'autres qui n'en différeront pas beaucoup. Ce qui a amené la ruine relativement assez rapide des formes anciennes de la croyance, c'est que l'espèce n'a besoin de nous faire

prendre pour des axiomes que les seules propositions dont l'observation dans la pratique la sert directement, et qu'il y avait, dans les religions de jadis, beaucoup de choses qui lui étaient inutiles à côté de celles qui l'aidaient. Dans les religions nouvelles, plus humaines et plus exclusivement morales, il y a de moins en moins de ces scories stériles ; l'espèce sera donc intéressée à nous les faire conserver de plus en plus intégralement et à les maintenir intactes comme le mini mum de croyance qui lui est nécessaire. Et peut-être que les mots sur lesquels les dogmes moraux éternels, ceux qui servent l'espèce et la serviront toujours, essayent de s'asseoir aujourd'hui, sont destinés à périr encore, balayés une fois de plus par le vent de la réflexion spéculative et critique. Peut-être qu'à la religion humanitaire actuelle qui s'efforce de s'accrocher à la remorque de la science positive, il en succédera quelque autre dont nous ne concevons pas plus les dieux que nous ne connaissons les sensations possibles d'un sens que nous n'avons pas. Nous pouvons dire d'avance que, si cela arrive, cette religion sera, à son tour, faite des mots et des propositions qu'il sera utile à l'espèce humaine que ses individus prononcent avec respect, estiment véritables et prennent dans leur conduite comme règles d'action. Elle sera peut-être plus exclusivement morale encore que ne l'est celle que nous voyons naître aujourd'hui. Elle ne sera pas plus à l'abri des atteintes de l'esprit critique, si celui-ci veut s'exercer sur elle. Mais il est très probable qu'il ne le voudra pas et que l'espèce victorieuse aura placé au-dessus de lui les propositions

dont elle a besoin.

En somme, si l'on a le droit de juger de l'avenir par le passé et de fonder une conjecture sur des raisonnements, on peut s'attendre à ce qu'il se reforme une base commune de réflexion dans l'humanité. Voilà, dés

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LE MALAISE — l'aVENIR 199

siècles que des illusions vitales s'y succèdent. Beaucoup ont péri sous le souffle de l'esprit. Beaucoup périront peut-être encore. Mais, à mesure qu'il en naît de nou velles, elles s'amincissent et se réduisent à une sorte de minimum : l'affirmation de la bonté de la vie, de la nécessité de la reproduire, de l'obligation pour l'individu de vivre pour la société, puisqu'il vit d'elle. Ces croyances paraissent tendre à devenir de plus en plus intangibles ; elles font dévier la réflexion philosophique ; elles sont déjà si bien enracinées chez la plupart des gens, qu'ils ne comprennent même pas qu'on puisse en douter et qu'ils accusent de mauvaise foi ceux qui le font. Il est probable que ce travail sourd se continuera, parce que l'espèce liumaine a besoin qu'il se fasse. Dans quelques siècles, sans doute, l'idée d'examiner les principes fondamentaux qui servent la vie paraîtra aussi saugrenue que semblerait aujourd'hui à la plupart celle de contester les propositions premières de la géométrie. Alors le malaise de la pensée philosophique aura probablement cessé. La spéculation au lieu de prétendre contrôler les axiomes que la vie aura créés pour elle, en partira ainsi que le fait le moralisme, comme de données incontestables ; et la toile qu'elle tissera sera peut-être faite avec le fil léger des chimères ; les esprits n'en seront pas moins probablement d'accord, parce que l'action progressive de la vie aura harmonisé les cœurs, parce que comme le dit puissamment Pascal (( les principes se sentent, les propositions se concluent )), et parce que, quand il s'agit simplement de déduire de principes donnés les conséquences qu'ils comportent, les pensées différentes aboutissent facilement à des conclusions identiques.

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