‹ Le malheur d'IsidoreChapitre 4 sur 5 · MAITRE BIZOU ARRE · texte numérisé non relu

MAITRE BIZOU ARRE

(// toussotte avec affectation, se mouche par projection au moyen de Vindex, et s'essuie dans le revers de sa robe avant de commencer son plaid.)

Monsieur le juge, vos arrêts étant souverains de par l'omnipotente autorité de notre redoutée Mère-Folle, je m'incline à vous.

Ainsi qu'un chacun doit le savoir, la superlative et quintessencielle magistrature foliesque dont vous voilà décoré est, en quelque façon, une émanation globale de la Sottise humaine, et plus que tout homme vif, v(Uis apparaissez comme l'ingénieux simulacre de la Mère-Folie; tandis que le Chrysostome Bizouarre, ci-présent et avocassant à vos pieds en piètre posture, ne représente que la Sottise vulgaire, éparpillée, qui va et vient, la Sottise saisonnière ou quotidienne, mais perpétuelle en ce sens qu'elle se transmet, à travers les siècles, des parents à leurs hoirs directs, d'une chair souvent fripée à une chair glorieuse par incarnations successives au giron féminin. Cependant, pour subalterne que soit ma profession, les résultats obtenus n'en sont pas moins mirifiques, puisque je suis appelé à défendre les Sots justiciables dont la gent bonnasse pullule, tant parmi la plébaille que parmi les décrassés.

Et, monsieur le juge, avez-vous jamais, dans les heures de nonchaloir que peut vous laisser votre auguste tâche, ruminé à ce qu'il adviendrait des peuples pohcés si plus n'existaient les Sots justiciables? Ce serait la fin du monde, je vous le dis bien haut.

LE JUGE

Ah eà, me prenez-vous pour un sourdaut ou un encotonné, maître Bizouarre ?

MAITRE BIZOUARRE.

Oh ! que non, monsieur le juge ; c'était broderie oratoire, fleur de rhétorique effeuillée devant votre Singulière et Magistrale Sérénité.

Pour lors je reprends le fil de mes idées. Si dorénavant il n'y avait plus de geôliers porteurs de clefs et tireurs de verrous ; plus d'huissiers munis de baguettes blanches, gage de leur pouvoir ; plus de greffiers pourvus de ces magnifiques besicles à auvents bombés qui rehaussent encore la dignité de l'emploi ; plus de juges engoncés dans l'hermine symbolique ; plus d'avocats musses sous la robe professionnelle, maîtres en bien-dire et amenant le sac aux procès derrière eux, les peuples pohcés, pour y perdre du côté de la pompe et de la piaffe, en seraient moins rançonnés. Tandis qu'au contraire, s'il

n'y avait plus de Sots justiciables, et que les populations fussent uniquement composées de la gent judiciaire, eh bien, ce monde pourtant si prestigieux périrait promptement, n'en déplaise aux chattemites vicieuses qui rongent notre époque.

LE JUGE

Hem, hem.

MAITRE BIZOUARRE

Aurais-je dit quelque balourdise?

LE JUGE

Au bailliage de Mère-Folie, ce qui abonde ne vicie pas.

MAITRE BIZOUARRE

J'ai pensé, je l'avoue, que monsieur le juge m'aurait mal jugé si j'avais laissé traîner un peu d'esprit à travers ma plaidoirie.

LE JUGE

Elle me paraît fort bien échenillée.

MAITRE BIZOUARRE

Dont merci ! . . . Je reviens à mon parallèle et je répète que, le justiciable disparaissant, il manquerait à notre confrérie judiciaire si vaine le délinquant, l'abuseur, la grivelle, le greluchon, le filou, le pendard, éléments essentiels de prospérité dans les états policés.

LE JUGE

Et vous concluez de ces aimables prémisses?

MAITRE BIZOUARRE

Je constate tout d'abord que nous sommes, vous et moi, le produit salarié de l'honnie criminalité et de la plus satanée fourberie, et je conclus que nous devons être gens peccables de par cette tant vergogneuse origine.

Mais, monsieur le juge, si vous êtes peccable, on peut bien croire que vous n'êtes pas toujours intègre, et mêmement que vous ne restez pas souvent équitable.

Et la preuve que cette créance à la fragilité du juge est répandue, justifiée, et qu'il ne s'agit aucunement d'un méchant décri, cette preuve nous est fournie par la constatation patente, flagrante, qu'il existe des légions d'avocats qui n'arrêtent pas de plaider, et que maître Chrysostome Bizouarre, chevalier en lois connaissant le latin et la pratique, est ici, soudoyé pour fouiller dans votre for intérieur, pour vous émouvoir à sa guise, flatter vos puériles manies ou vos passions furibondes, pour vous rendre vénal (oh! petitement), pour enfin vous emberlificoter du mieux que faire se pourra.

LE JUGE

Ainsi !

MAITRE BIZOUARRE

Et, mon Dieu! il n'y pas de quoi tant s'ébahir.

Après tout, vous avez un intérêt réel à ce que j'assume une telle mission ; car, à parler franc, le babil de l'avocat, accompagné des gestes y afférents, est d'ordinaire la seule excuse de vos décisions foliesques. Je suis votre porte-flambeau : quand vous jugez de guingois, vous arguez que je vous ai mal éclairé ; tandis qu'abandonné à vous-même, délibérant à l'aveuglette, vous ne sauriez guère alléguer que votre pénurie ou votre cécité, ce dont vous seriez bien sûr contristé.

Enfin, dépouillant toute artificieuse et malséante modestie, je me trouve amené à clamer bien haut et sans nulle outrance qu'en réalité, le vrai juge, c'est l'avocat, c'est moi !

LE JUGE

Ainsi ! . . . Décidément vous me croyez aveugle et sourdaut. Je reconnais néanmoins que vous avez la langue assez bien pendue ; mais quand d'aventure, monsieur l'avocat, il vous arrive de per-' dreun de vos procès, qui est le vrai juge ?

MAITRE BIZOUARRE

C'est mon coquin de confrère.

LE JUGE

Parfois votre complice. Alors, comme aujour-

d'hui maître Bizouarre et son coquin de confrère ne font qu'un, mon rôle final de soliveau est tout indiqué. J'apprécierai plus tard. En attendant, je vous engage à supprimer vos ricochets philosophesques et d'en venir au fait sans barguigner.

MAITRE BIZOUARRE

Je m'imagine que j'aurai, par inadvertance, franchi les bornes du respect ; mais je serais désolé si monsieur le juge s'en émouvait la bile, car il me coûterait bien peu de rétracter mes dires. Et sur ce, j'obtempère en grande hâte à sa volonté supérieure.

D'abord je défendrai les intérêts de mon chent Isidore Varidouille.

PÉRONNE GRIVELLE

Moi la première, ou je crie. Je veux être défendue la première.

ISIDORE VARIDOUILLE

Voyez-vous cette pécore ! Monsieur le juge m'a promis que ce serait moi le premier, et je veux être le premier.

PÉROXNE GRIVELLE

Non, non, non. Voyez-vous ce butor ! ce gros pétras déchevelé ! Moi, moi ! ou je fais* du tapage tout le temps et je me dévergonde !

LE JUGE, avec satisfactioîi.

Ah ! ah !

MAITRE BIZOUARRE

Je ne peux cependant pas les représenter tous les deux à la fois ?

LE JUGE

Pourquoi non?

MAITRE BIZOUARRE

Au surplus, je ne saurais vraiment mieux agir que d'acquiescer de nouveau, avec révérence et sans retardement, au vœu que semble exprimer monsieur le juge.

Le demandem% IsidoreVaridouille, . . .

PÉRONNE GRIVELLE

Il faut que je sois la première !...

ISIDORE VARIDOUILLE

Non, non, non !

pÉRoxxE GRIVELLE, avôc um grande animation. Diablezot ! Tu m'agaces à la fin, grand veule que tu es. N'ajoute rien ou je fais connaître ma nature !

LE SOUDARD

Vive la Péronne ! Moi, si monsieur le juge me laissait mettre la main sur quelque chose dans l'auditoire, je mettrais la main sur cette fille.

LE JUGE

Sachez, monsieur le soudard, que vous n'êtes pas ici pour fourrager.

MAITRE BIZOUARRE

Tout doux ! Voyons soyez gentils, écoutezmoi... Mes braves clients n'étant ni parents ni alliés seront satisfaits à coup sûr de m'entendre exposer à monsieur le juge que leur cas ne relève aucunement des lois et coutumes de présent en vigueur parmi les Sots ; et j'ajouterai que si, en amour, force et voies de fait sont défendues, ce qui est un brocard de droit, le demandeur et la défenderesse ne sauraient être atteints par cette prohibition légale, puisqu'il s'agit, dans l'espèce, non d'indignes forcèneries, mais de scènes idylliques et galantes. Et quel est, s'il vous plaît, l'homme de cœur qui n'eût volé au secours de Péronne jacente sur le gazon!...

Tout au plus pourrait-on prétendre qu'ils sont justiciables d'une cour d'amour, ou, en mettant la chose au pis, d'un tribunal ecclésiastique à cause de certain commandement du Décalogue visant l'œuvre de chair, commandement venu en désuétude aussi bien dans les pays de droit coutumier que dans les pays de droit écrit. M'est avis qu'en ce présent cas, un joyeux apitoiement siérait mieux que la justice, inexorable et attris-

tante en ses verdicts abstrus comme en ses exécutions copulatives ou rescisoires.

PÉRONNE GRIVELLE

Mater! Cettui, à entendre son ramage, doit avoir une carcasse de savant.

MAITRE BIZOUARRE

Mémorieux des paroles de sapience, je répondrai à ma gracieuse panégyriste : « L'hymne de l'hysope m'est aussi agréable que l'hymne du cèdre.»

PÉRON^hE GRIVELLE

J'i me!

Quoi?

LE JUGE

PERONNE GRIVELLE

J'aime ça : j'aime à être alangourie par le brouillamini flatteur.

LE JUGE

C'est un goût baroque.

PÉRONNE GRIVELLE, secouant ses hanches.

Mais !

LE JUGE

Comment : « Mais ! »

PÉRONNE GRIVELLE, minaudant.

Aussi pourquoi vous dites « goût baroque, » çai !

LE JUGE

Cette fille a d'amusantes lubies.

PÉRONNE GRivELLE, secouaut de nouveau ses hanches et faisant le cul de p ouïe.

Hon-on !

LE JUGE

Laissons-la hogner. A vous, maître Bizouarre.

MAITRE BIZOUARRE.

Et encore, à vrai dire, monsieur le juge, pour démontrer la culpabilité de mes clients, il faudrait accuser leur vertu ou leur talent : la sublime candeur de celui-ci ou l'incomparable ingéniosité de celle-là. Voyons voire si Ton peut agir de telle sorte.

Eh bien, non ; car en nous plaçant à un point de vue très élevé, au-dessus de toute arduité casuelle, nous observons aisément que les chétives créatures humaines ne s'étant point accommodées ainsi qu'on les voit, il n'y a lieu d'incriminer ni leurs qualités ni leurs actes. Pourquoi, en outre, chacun de nous ne serait-il pas le meilleur gardien de ses propres intérêts ? Si Péronne, la bien campée, suivant une remarque faite tantôt par monsieur le juge, — remarque justifiée, car les plus chauds rimeurs ne sauraient assez louer sa vénusté, — si, dis-je, Pé-

ronne veut se marier en justes noces avec le greluchon Chariot Filsbadin, c'est, comme on l'a vu, pour Tagrément d'être lutinée par un chatouilleur plus expert que notre Isidore, qui, lui, a d'autres talents sans doute.

PÉRONNE GRIVELLE.

C'est aussi, monsieur l'avocat,* afin d'obtenir l'honneur du monde.

MAITRE BIZOUARRE.

L'honneur du monde ! Argument admirable ! J'allais certainement le trouver.

LE JUGE, à Péronne.

Vous pensez que le mariage suffit pour cela ?

PÉRONNE GRIVELLE.

J'en suis certaine. Le monde est si bête !

LE JUGE, à maître Biwuarre.

Et le greluchon Chariot, admettez -vous qu'il veuille également obtenir l'honneur du monde ?

MAITRE BIZOUARRE.

Au fond, il s'en moque autant que d'un poil de chat. Mais, à mon croire, il a présentement le droit de se donner du bon temps : de s'ébaudir avec les godinettes bien râblées et bien fan-

freliichées ; de préférer le fricot et les autres délicatesses de bouche aux ratatouilles écœurantes ; de vouloir humer privément du pineau décanté ; et de désirer être vêtu, non comme les haillonneux ou les demi-gens raffalés, mais bien à la guise des personnes de conséquence, afin de pouvoir, lui aussi, se chamarrer des vices à la mode. Et, croyez-m'en, quand son curé lui aura donné la bénédiction nuptiale, les maris, j'entends d'abord les mieux huppés, s'écrieront joyeusement : « Nous avons un nouveau confrère ! Alléluia ! » Puis les imbéciles, dont le rôle social est de penser comme tout le monde, diront amen. Est-il rien de plus enviable qu'une pareille investiture?

LE JUGE

Et Isidore Varidouille, pourquoi requiert-il une femme ?

MAITRE BIZOUARRE

Icelui, ainsi qu'il appert de sa déposition, a l'appétit de se marier parce qu'il conserve encore l'espoir de rattraper son marcassin dont la société lui défaut, et principalement à cause des mollets dodus et des jarretières vertes de Péronne Grivelle. Subsidiairement, — je ne sais si je me ferai suffisamment comprendre, — il désire

avoir une femme pour l'ennui qu'il éprouve aux temps hivernaux à vaquer seul entre les draps de son lit. C'est un avertineux.

ISIDORE VARIDOUILLE

Et puis, monsieur l'avocat, je pense comme tante Bitouzet qui m'a souvent dit que le mariage donne une contenance.

MAITRE BIZOUARRE

Le mariage donne une contenance! Voilà encore une trouvaille ! C'est précisément ce que j'allais ajouter. Mais toutefois, ne mettez pas en oubliance, ô Isidore, que votre tante Bitouzet, ancienne catin hors d'usage, est la prime cause du malheur.

LE JUGE

Fort bien, fort bien !... Je suis heiu'eux de savoir pour quelles raisons majeures les gens se marient meshui dans mon bailliage.

MAITRE BIZOUARRE

Incontinent je pourrais produire à monsieur le juge une kyrielle d'autres raisons tout aussi valables.

LE JUGE

Ouais ! Suffit. Retenez-vous, maître Bizouarre. Mieux vaudrait alors rester célibataire.

MAITRE BIZOUARRE

Peut-être, monsieur le juge; mais se marier est encore l'usuelle coutume parmi les familles.

LE JUGE

Nous rendrons caduque cette fâcheuse coutume en restituant aux liens du mariage leur véritable signification de pénalité qu'avec le temps ils ont perdue. Et, n'en doutez pas, un jour prochain viendra oii les marmousets suivront une noce comme ils suivent une mascarade, en criant à la chie-en-lit.

Maître Bizouarre, veuillez reprendre votre tant remarquable plaidoirie.

MAITRE BIZOUARRE

Alors que j'ai eu l'honneur d'être interrompu, je venais de m'exclamer victorieusement: « Pourquoi, en outre, chacun de nous ne serait-il pas le meilleur gardien de ses propres intérêts? »

Et, à l'ouie de cette question, des réponses qui m'ont paru péremptoires ont été faites, non par moi seul, mais aussi de prime saut par mes clients. Eh bien, monsieur le juge, il semble, en ce moment, convenable aux dits chents de se désister de toute action en justice pour s'en rapporter purement et simplement à l'arbitrage bénin et privé de leur défenseur, maître Bizouarre, ci-plaidant sous l'inspiration du grand saint Yves

( Maître Bizouarre lève son bonnet; Péronne et Isidore font la révérence), patron des procureurs, des avocats, comme aussi des plaideurs ; et cette nouvelle détermination provient, je le déclare, de leur particulière et volontaire élection.

LE JUGE

Alors pourquoi suis-je nanti ? pourquoi la cause a-t-elle été évoquée par devant moi, juge laïque et foliesque, si je ne sers à rien du tout?

MAITRE BIZOUARRE

C'est, monsieur le juge, le résultat de la simplesse de mes clients, lesquels cuidaient pouvoir arriver à une heureuse vidange de leur différend, grâce à la voie qu'ils ont empaumée tout d'abord. Mais ces bonnes gens reconnaissent avoir erré lorsqu'ils se sont présentés devant vous sans songer que leur situation pouvait être empirée par des condamnations maintenant devenues probables. Ils préfèrent désormais apaiser la conteste pendante en s'en rapportant au moyenneur et véritable ami qui dit à eux : Téméraires chicanons, écoutez le procédurier Bizouarre et demeurez dans cette croyance que le meilleur des jugements ne vaut pas un gentil petit arbitrage amiable à frais mitigés.

On ne saurait blâmer, je pense, une si prudente résolution. En effet {Se tournant vers

Isidore), à l'un, redevenu gars prud'homme, il restera sa paire de bras pour fouir, provigner et échalasser, et par ainsi récupérer ce que lui a coûté l'expérience acquise ; et je l'applaudis hardiment de se désister tout net au lieu de se rebéquer, s'il ne veut pas se trouver débouté et supporter les frais du jugement, car donner et retenir ne vaut : c'est encore un brocard de droit sous forme aphoristique. Aux prochaines vendanges, j'en ai la certitude, ce sera pour lui grande liesse de comprendre enfin que les vanités et leurres de la chair ne se doivent parangonner, soit au pétitoire, soit au possessoire, avec la perdurable féHcité que procure le gaulage des noyers en ne songeant à rien. Après tout, il pourra vivre rebours et saturnien tant qu'il y trouvera plaisir ; et plus tard on le félicitera de n'avoir pas cédé au découragement, ce qui lui sera un doux confort.

Quan l à la défenderesse, je bondis...

LE JUGE, Vair inquiet.

Oh!

MAITRE BIZOUARRE

N'ayez crainte, monsieur le juge, ce n'est pas la première fois.

LE JUGE

Vous me rassurez. Mais comme vous n'êtes pas en ce moment dans la prairie...

MAITRE BIZOUARRE

Gela ne fait rien. Je bondis d'indignation.

LE JUGE

Ah! voilai...

MAITRE BIZOUARRE

Je bondis d'indignation en voyant que les jalouses commères critiquent Péronne : les jeunes, parce qu'elle triomphe, et les vieilles, parce qu'elle a encore quinze années de carrière devant soi. Cependant si la charmante a ete un tantinet fallacieuse par excès d'affabilité envers son prochain, Isidore serait mal venu a Im reprocher de l'avoir régalé de tentations et de paroles amies avant la première séduction. En somme, elle n'a point été adultère multivire, n'ayant jamais eu de mari légal, mais bien se trouve être fille dûment émancipée et viripotente.

PÉRONNE GRIVELLE

Au moins, cela est parler ! (Elle fait la révérence à maître Bhouarre.)

MAITRE BIZOUARRE

Maintenant son prochain mariage avec le dameret Chariot lui vaudra, ainsi qu'elle l'a si bien dit, d'obtenir l'honneur du monde ; et notre procès, au lieu d'être un scandale dérisoire,

tournera à la satisfaction de chacun des plaideurs et au profit de la saine morale, qui est la morale établie sur les anciens us.

Pour ces motifs cardinaux, c'est-à-dire par crainte qu'il n'en mévienne à mes clients, et encore pour cette raison culminante et probante que notre créateur l'Altitonant étant tout-puissant doit être tenu responsable de tout, et que, s'il ne lui convenait pas qu'il y eût des larronnesses et des dupes, il n'en aurait mie créé, plaise à monsieur le juge. Bailli des Fous, se déclarer incompétent et renvoyer les parties dos à dos, sottises et dépens compensés ; ainsi fera bonne justice. Aux fins de quoi, j'ai l'honneur de déposer conclusions conformes.

LE JUGE

Les débats sont clos.

Malgré le brillant plaid et le fort habile déclinatoire de maître Bizouarre, l'affaire est retenue et je vais statuer sans aucun sursis. (Au greffier.) Mons Gouget, veuillez vous apprêter à coucher par écrit, sous ma dictée, les considérants et le dispositif du jugement.

MONS GOUGET

Je me tiens toujours appareillé au service de monsieur le juge.

LE JUGE

Ah ! mais à propos, mons Gouget, donnez-moi votre opinion sur les débats auxquels vous venez d'assister ?

MONS GOUGET

Est-ce comme greffier plumitif ou comme simple particulier que monsieur le juge daigne me consulter ?

LE JUGE

Comme l'un et comme l'autre.

MONS GOUGET

Ergo : Primo, comme greffier plumitif, je répondrai :

S'ils ont méfait, que tôt Leur juge les punisse ; Car surtout ce qu'il faut C'est que l'on en finisse.

Secundo, comme simple Gouget, je me permettrai d'ajouter :

J'ai désir qu'au temps chaud, Le chasselas mûrisse ; Du reste, il me chaut. '

{Cherchant une rime en isse.) Chaut, chaut, isse, isse. (Le juge éternue.)

Que le ciel vous bénisse I

LE JUGE

Merci à vous. Et maintenant, l'endroit et l'envers de votre opinion m'étant connus, écrivez.

l'huissier jacotin

Chapeaux bas î... (A r auditeur parlant qui n'enlève pas son bonnet.) Hé! l'homme!... Vous n'avez pas entendu ?

l'auditeur parlant.

Quand on s'adresse aux chapeaux, mon bonnet ne se doute pas que c'est à lui qu'on en veut. (// se décoiffe.)

LE SOUDARD, faisant V avantageux.

Coquecigrue 1... On n'en veut à personne. « Chapeaux bas ! » signifie : Poil au vent !

l'auditeur parlant, riant et se moquant. Ah ! ah î ah ! Quel savant soudrille !

LE soudard Il n'y a pas de quoi s'égueuler de rire.

LE JUGE

Trêve de fariboles cornues. (// dicte.) A tous Sots et Sottes qui les présentes verront, salut et dilection.

Nous juge, Bailli des Fous, en vertu des pleins

pouvoirs à nous conférés par notre insigne Mère-Folle de Dijon,

Ouï les dépositions d'Isidore Yaridouille, vigneron et orphelin dijonnais, et de Péronne Grivelle, réputée on ne sait pourquoi fille de Pierre Griveau, harnacheur de bêtes ;

Ouï la plaidoirie de l'avocat Bizouarre, icelui concluant, par son déclinatoire, à notre incompétence et au renvoi dos à dos des parties litigantes ;

Attendu que les dites parties litigantes :

Isidore Yaridouille, en formulant par sordide et ancrée jalousie une réclamation précaire contre Péronne. Grivelle, quand il aurait dû se déclarer libéré à bon compte ,

Et Péronne Grivelle, en employant, au lieu d'un amour véridique, des moyens astucieux pour subjuguer Isidore Yaridouille dans la noiseraie de Chantemerle,

Méritent l'un et l'autre de subir la vindicte effective de Notre Sacrée Mère-Folle, car l'amour ne doit être, en mon bailliage, ni une farouche ou mélancolique jalousie, ni la platonique et criminelle contrainte de rester vertueux du haut en bas, ni la bestiale forniquerie des grossiers, ni enfin un maquignonnage de caresses humaines, mais bien la grande passion, la plus captivante, la plus capricieuse et la plus

sincère folie, pource que c'est précisément la sincérité réitérée des Sots qui les rend, en apparence, capricieux et volages ;

Attendu que le mariage, considéré au point de vue des méchefs qu'il produit ordinairement, est une peine afflictive justifiée par les délictueuses manières du demandeur et de la défenderesse, et que ce n'est point le cas de renvoyer les parties dos à dos,

Condamnons :

Isidore Varidouille et Péronne Grivelle à être mariés ensemble et à pratiquer l'amour conjugal à perpétuité. Aux fins de quoi, ils devront faire spéciales diligences et se présenter devant le tabellion et le curé de leur paroisse, pour la peine de la nuptialité recevoir son plein effet dans le plus bref délai.

Et, par suite, déboutons purement et simplement Isidore Varidouille de ses réclamations de tout point infondées et saugrenues.

En ce qui concerne le sieur Chariot Filsbadin :

Attendu qu'il est notoire et constant que ses honteuses convoitises, sa fourbe et sa fallace ont incité Péronne aux abusions qu'elle a pratiquées à l'endroit d'Isidore Varidouille,

Condamnons le dénommé Chariot Filsbadin, greluchon contumax, à être essorillé au pilori du Morimont par messire Bernardin Chosille, cas-

trator juré de notre bailliage, sans cependant que le castrator bailliager puisse conserver les oreilles en question, qui seront consignées à notre dit sieur Chariot Filsbadin, pour en disposer ainsi que bon lui semblera ;

De plus, condamnons Chariot, es nom et qualité ci-dessus, au coût tant des présentes qu'à celui de la célébration du mariage à intervenir entre Isidore et Péronne, et aux premiers frais de gésine, s'il y a lieu d'ici à neuf mois révolus.

En outre, en ce qui concerne maître Chrysostome Bizouarre soi-disant chevalier en lois :

Attendu que ses arguments circonlocutoires et ses conclusions affublés de mots sonores et fastueux doivent être tenus comme téméraires et frivoles; que notamment la morale, muable comme tout ce qui est d'origine humaine, dérive des lois actuelles de notre bailliage foliesque, et ne doit en aucune sorte prendre souci des vieux us et des cocarderies traditionnelles d'un passé à jamais évanoui ;

Attendu que la tante Nicole Bitouzet et notre grand créateur TAltitonant n'ont pas été cités à comparoir par-devant nous, soit comme inculpés, soit même comme témoins, et que c'est donc bien à tort et contre tout droit que maître Bizouarre a pris hcence de les mettre en cause, de notifier et de taxer leurs actes :

Attendu enfin qu'il est urgent de refréner cette détestable nuisance, tant pour la mauvaiseté du fait en lui-même que par mesure comminatoire ;

Faisons défense expresse à maître Bizouarre de se présenter jamais de sa personne à la barre de Notre Tribunal sous peine de la hart, après qu'on l'aurait dévêtu et fustigé d'importance. Et que, pour le présent, il déguerpisse sans dilayer, si ne veut être appréhendé au collet et se voir fourré en un cachot noir oi^i dorénavant serait nourri au pain de tristesse et abreuvé à l'eau d'affliction.

Ainsi jugé par nous, Bailli des Fous, sans appel ni recours en grâce, si ce n'est au jugement dernier, ce benoît jour des saints Innocents, dans la septante-cinquième année de Notre bel Age. (Tandis que le juge achève de dicter, maître Bizouarre quitte sa place pour décamper; mais dans son trouble, il se coiffe du bonnet en peau de taisson que V auditeur parlant a posé sur une sellette. Le juge rit.) Oh! fameux! Il ne s'aperçoit pas qu'il a mis le bonnet d'un honnête homme! {Maître Bizouarre jette le bonnet et se sauve les talons hauts.) Son éloquence lui a flué dans les jarrets.

LE SOUDARD, Haut.

Et dans les chausses !

LE JUGE

Je VOUS trouve bien vulgaire.

l'auditeur parlant C'est un infirme. Il ne peut pas rire sans se déboutonner.

le soudard

Ce quidam radote comme une vieille guenipe. PÉRONNE GRIVELLE, à Isiclove qul Vient près d'elle.

Ah! toi, gros vilain, tu dois une belle chandelle au Bienheureux saint Joseph pour t'avoir fait rencontrer cet aujourd'hui un juge si vénérable et si ralenti de corps. Mais tâche de te défaroucher, d'être plus dégagé et d'avoir un peu d'engin après les épousailles, sans quoi tu endêveras tant que bientôt tu diras prou, et que, dans la forêt, le coucou chantera pour toi.

ISIDORE VARID0UILLE, SUT Uïl tOU vésolu.

Allons, mie Péronne, abandonne la moquerie, ne te cabre point, et, à l'avenir ne fais pas la mauvaise, que c'est assez de déportements.

PÉRONNE GRIVELLE, devenant caressante.

Toujours dis!... toujours dis!... Ne gronde

plus, Isidore, car nous sommes encore amis.

Va ! tu es mon gros poulot, et, moi, je suis ta

caille verte ; tu sais bien, ta petite caille, hein?

ISIDORE VARIDOUILLE

Nous parlerons de ça chez nous. {Au juge.) Grand merci, monsieur le juge, de m'avoir condamné, car autrement je me périssais. Mais lorsque je subirai la peine du mariage, le monde ne devra plus me gourmander ni m'afïliger d'avanies au sujet du malheur, pas vrai ?

LE JUGE

C'est évident, bénévole Isidore. Quand on s'est servi de Fécuelle, qu'on ne Fa pas ébréchée et qu'on la nettoie, il n'y a rien à reprendre.

ISIDORE VARIDOUILLE

Je me contente.

LE JUGE

L'audience est levée.

(Il reste assis.)

MON s GOUGET

Gratter le parchemin ne m'avait jamais rendu le gosier tant rèche. A la GrandTaverne, vite allons boire du meilleur et manger des cassemuseau.

LE SOUDARD

Par le maroquin du diable, voilà une belle sentence, monsieur le plumitif!

{Mo7is Gouget et le soudard s' en vont bras dessus, bras dessous.)

l'huissier jacotin Place aux charivarieurs.

(Les charivarieurs qui se tenaient à r écart s'avancent.)

LE CORYPHÉE, chantant.

Charivari !

LE CHŒUR Dis-nous pour qui.

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