‹ Le malheur d'IsidoreChapitre 3 sur 5 · LE CHARIOT DU BAILLI DES FOUS · texte numérisé non relu

LE CHARIOT DU BAILLI DES FOUS

ENTREPÂRLEURS

Le juge ou Bailli des Fous.

Isidore Varidouille, vigneron et orphelin dijonnais.

Péroxne Grivelle. fille de Pierre Griveau.

Maître Chrysostome Bizouarre, avocat.

MoNS GouGET, greffier plumitif.

Jacotin, huissier audiencier.

Un auditeur parlant.

Un soudard.

Les charivarieurs.

De nombreux Fous entourent le chariot et l'estrade.

LE

L HUISSIER jACOTiN comiuence ainsi:

Au nom de la vénérée Folle-Femelle, ciprésente et triomphante en titre d'honneur, le Bailli des Fous prend séance. Il est désormais enjoint à tous et à toutes de se tenir cois.

LE JUGE

L'audience est ouverte.

MONS GOUGET

Isidore Varidouille. vigneron et orphehn, contre Péronne Grivelle, fille prématurée de Pierre Griveau, harnacheur de bêtes.

LE JUGE, à Isidore.

Vous réclamez à Péronne Grivelle, fille de Pierre Griveau, douze lapins de garenne, dixsept boisseaux de noix écalées, trois muids de vin ouille et soutiré, quinze gelines, un veau, trente-six pigeons de fuie, un sac de pommes de Capendu et un marcassin, plus le fruit de vos sueurs et économies, plus enfin des dommages

et intérêts à fixer par expertise. Expliquez- vous d'abord sur Torigine de vos rapports familiers avec la fille de Pierre Grive au.

ISIDORE VARIDOUILLE

Je suis, monsieur le juge, gros mortifié par rinconduite de la Péronne pour qui j'ai eu un petit sentiment et des bontés ; et quand il me vient en souvenir que cette fieffée coquine est du même finage que moi et que, deux ans devant, elle m'a si tellement enjôlé et ensorcelé que j'ai dû faillir devant ses charmes et me dépouiller de mon saint-frusquin, ma chair en frémit de partout. Enfin, il n'y a pas à dire le contraire, j'ai fauté, je me suis méconnu, manqué, c'est vrai ; mais, foi de Yaridouille, je n'étais pas pour cela un mauvais garçon dénature. Si j'ai méfait, c'est bien à mon grand dam et seulement à cause des tromperies de l'indigne que voilà, car j'étais alors si honteux que je n'aurais pas osé me marier.

LE JUGE

Il serait insuftisant de prétendre simplement, bénévole Isidore, que vous avez été enjôlé et ensorcelé ; il faut édifier la justice en lui fournissant de surcroît quelques détails dûment circonstanciés.

ISIDORE VARIDOUILLE

Des détails ! Que je conte le malheur ?

LE JUGE

Eh ! oui, narrez-nous cela. Gomment se faitil que vous ayez pu séduire Péronne Grivelle, réputée fille de Pierre Griveau, harnacheur de bêtes ?

ISIDORE VARIDOUILLE

Je veux bien tout de même vous conter l'aventure ; mais empêchez les gens de babiller et de chuchoter, à seule fin que je me comprenne.

l'huissier jacotin Au nom de la Très-Vénérée Folle-Femelle, que cessent toutes vaines paroles. Regardants faites silence.

ISIDORE VARIDOUILLE

Pour lors écoutez, écoutez bien, monsieur le jiige, car je m'en vais vous définir dans la minutie comment moi, Isidore Yaridouille, à qui nos voisins ont baillé le sobriquet de Saint-Quiet, signifiant Saint-Tranquille, voire Saint-Andoche, j'ai été troublé dans ma vie d'orphelin et le mal que ça m'a produit. Vous allez tout savoir ; vous allez connaître, monsieur le juge, ce qu'il en coûte de laisser une jeunesse gauler nos calots.

Adonc, il y a deux ans, vers la fin de septem-

bre, dans l'après-midi, par une touffeur hors de saison, je me trouvais juché sur les branches d'un calottier dont tante Nicole Bitouzet, qui a été la sœur de ma défunte mère, m'avait abandonné la récolte comme récompense de ce que je faisais bien le neveu suivant ses fantaisies ; et je m'occupais ainsi bravement à battre mes noix tout en ne pensant à rien pour ne pas me retarder. Les calots chesaient dru, les uns avec leur écale, les autres écalés, et c'était autant de gagné...

(A ce moment, Isidore porte la main à sa gorge et semble haletant et suffoqué.)

LE JUGE, avec intérêt.

Est-ce que vous seriez pulmonique ?

ISIDORE VÂRIDOUILLE

Je ne sais si je suis comme ça ; ... mais je me trouve,... pour le présent,.,, incommodé et court d'haleine,... à cause d'un fond de rancœur... qui me remonte à la gargamelle.

PÉR0>'>'E GRIVELLE

Tu as jarni, bonne touche, va ! On te croirait cornard !

LE JUGE

Corneur.

Il s'agit toujours de cornage.

LE JUGE, à Isidore.

Isidore, continuez, si cependant vous pouvez surmonter votre détresse d'halenée.

ISIDORE vARiDOuiLLE, 86 remettant.

Où donc est-ce que j'en étais ?

LE JUGE

Vous battiez les noix à vous délaissées par la tante Nicole Bitouzet.

ISIDORE VARIDOUILLE

Grand merci. C'est bien ça ; je battais mes calots quand la Péronne Grivelle s'en vint à passer tout proche de moi dans le chemin de desserte qui traverse la noiseraie de Chantemerle. Cette fille est jaseuse en diable : elle me hèle dans l'arbre où je me trouvais branché comme une corneille, et, de paroles en propos, elle me dit d'une voix qui semblait un miaulement de chatte faîtière : « Voisin Isidore, auriez-vous plaisir si je ramassais vos calots ? » Je lui réponds : « Mais oui, bien sûr, voisine Péronne, à moins que vous n'ayez autre chose à faire. » Bientôt elle ajouta par manière de compliment: « Que vous êtes adroit, bel Isidore, et que vous avez hère prestance ! Mais, Jésus ! Marie ! prenez garde î n'allez pas vous laisser choir ; car l'on ne chiet pas comme on veut. Ce serait

grand'pitié s'il vous arrivait de vous casser ou peut-être de vous rendre cadavre à toujours jamais. » Et, de temps à autre, elle levait son museau fripon, m'enjôlait et me préparait en m'adressant quelques nouvelles flatteries ; car, si ça lui plaît, la mâtine est alléchante plus que pas une ; et ceux qui ne l'ont point vue d'aussi près que moi la croiraient pétrie d'usage et de vertu.

Au bout d'un bon quart d'heure, je laisse mes calots, je descends par fine politesse et je la remercie de sa complaisance. Alors, monsieur le juge, sans me prévenir, en un clin d'œil elle enlève son coiffage et son devantier, grimpe sur le calottier de tante Bitouzet, ramène la gaule à soi en me faisant voir ses mollets dodus et ses jarretières vertes, et la délurée se met à battre les calots, passant comme un écureuil jacquet d'une branche à l'autre. J'étais tellement curieux, émerveillé, ébloui de la voir sautiller de rameau en rameau, que j'en restais bouche bée, oubliant de ramasser les calots qui tombaient sur moi ainsi que les grêlons sur la vendange... (Isidore s'arrête de nouveau.)

LE JUGE

Jusqu'ici je ne vois pas que le dommage soit bien grand; cependant j'apprécierai.

ISIDORE VARIDOUILLE

Minute!... Donnez-vous patience, monsieur le juge. Je m'étais reposé pour reprendre vent, car je suis toujours pantois. Maintenant vous allez voir bien autre chose... Mais où donc j'en étais ?

LE JUGE

A « la vendange » .

ISIDORE VARIDOUILLE

Pardon, excuse, monsieur le juge. Ça n'était pas encore le moment de la vendange. Ah! voilà qu'enfin je m'y retrouve!... Bientôt il ne resta plus mi seul calot sur le noyer, et Péronne se mit à descendre pendant que je continuais de la regarder, ne pouvant m'en rassasier, appâté que j'étais par les mollets dodus et les jarretières vertes qui me donnaient des idées...

Enfin revenue sur la grosse fourche du tronc, elle me dit de me placer au pied de l'arbre, le dos contre Técorce pour lui faire Tétrier avec les mains jointes ; et, posant d'abord ses pieds sur mes épaules, peu à peu elle dévale après moi, tandis que je la prends par la taille à la brassée afin de la soutenir ; puis devaut que d'arriver à terre, la voilà qui se retient de telle et si belle manière que nous nous trouvions face à face, yeux près des yeux, bouche contre bouche et ainsi de suite jusqu'à ses orteils qui me venaient

sur les grèves, parce qu'elle est un peu courte du bas et qu'elle me serrait avec ses genoux remontés.

Je pensai d'abord que ce n'était qu'un court instant de retard, et je continuais de la tenir gentiment de peur qu'elle ne chût trop fort ; mais cela dura assez pour que, quasi sans dire mot, nous ayons échangé bien de ces menues gentillesses qui disposent et qu'on nomme pourlècheries d'amoureux. Et à cela, je n'avais songé de ma vie. Eh bien, monsieur le juge, dites-moi, la main sur votre conscience de bailli, est-ce ainsi que doit se conduire une jeunesse prudente qui tient à conserver sa vertu ?

LE JUGE

Ne me questionnez pas ; achevez plutôt votre récit.

ISIDORE VARIDOUILLE

Vous pensez que ce n'est pas fini ?

LE JUGE

Du moins je l'espère.

ISIDORE VARIDOUILLE

On voit bien, monsieur le juge, que vous avez beaucoup d'expérience. En effet, ça n'était pas fm\\... (Nouveau repos d'Isidore.) Mais où donc j'en étais ?

LE JUGE

Vous en étiez, il me semble, à « conserver sa vertu ».

ISIDORE VARIDOUILLE

Nenni, monsieur le juge ; pour sûr il ne s'agit pas de cela. Ah ! j'y suis. Après un bon moment, la câline Péronne me dit doucement : (dsidore, gentil voisin, vous me serrez trop fort, j'en pourrais avoir une indisposition des boyaux.» Alors, croyant bien faire et par crainte de l'escarbouiller, je lâche tout : elle tombe sur le terrain qui était en pente, culbute, et le hasard veut qu'elle aille rouler à la renverse au mitan d'une pièce de gazon qui avait justement poussé par là. Comme elle ne se relevait pas et que, tournant vers moi des yeux langourants à la manière d'une chèvre qui avorte, elle ne parolait plus, je me figure que la belle s'est brésillé l'échiné, et je me précipite à son secours. Hé! malheur! monsieur le juge, je me sens attiré, je ne sais pas résister à cette attirance, et il en résulte que je l'ai séduite sans le vouloir, car elle y a mis tout plein de malice.

Pourtant, après un peu de répit, ayant pu surmonter mon désarroi d'amour et retrouver un brin de calme, je lui dis comme ça : « Ah ! ma mie Péronne, quelle affaire ! Nous avons, je crois, commis une grosse inconséquence ! — Eh

bien, mon Isidore, qu'est-ce que tu veux ? qu'elle me répond en se donnant semblance de soupirer et en me tutoyant comme c'était son droit, mieux vaut besogner d'amour qu'être pendus.» Et souriant d'une façon mesquine que je ne saurais guère imiter, elle ajouta, tout en nouant la laisse de son jupon qui s'était rompue pendant les tournivelles: « Chose faite n'est plus à faire.»

LE JUGE

Ainsi !

ISIDORE VARIDOUILLE

Oui, monsieur le juge, tout ainsi. Alors j'ai senti comme un doute qui descendait en moi et me rendait ombrageux ; puis averti par la grevanceque j'éprouvais de m'être trop vite adonné au bonheur d'aimer, j'ai commencé à voir clair.

LE JUGE

En résumé vous prétendez ?

ISIDORE VARIDOUILLE

Je vous l'ai déjà dit, monsieur le juge, je prétends que c'est une fieffée coquine, une pendarde ; car après m' avoir amené une première fois à me méconnaître, à œuvrer d'amour hors mariage, ça ne lui plaisait point d'être encore séduite si je ne la régalais de jolis cadeaux. Et tantôt elle quémandait une chose, tantôt une autre : des

poules, des lapins de garenne, du vin, des pigeons de fuie, un veau de lait, des noix écalées, jusqu'à un marcassin que j'avais attrapé de vitesse en courant après dans les terres labourées de la Fontaine-à-l'Ane ; puis à cela il faut ajouter bien des arrérages pécuniaires, bien des agiaus. Hélas ! continuellement je cédais par débonnaireté de caractère et renforcement de sentiment, sans quoi la particulière faisait la faraude méprisante qui vit en dégoût d'amour, ou bien me cherchait castille hors de saison, comme si elle avait eu ses chimères ; et alors j'éprouvais un tel écœurant farfouillement dans la frésure, un tel dépit poignant et tenaillant de ne plus déchoir que je préférais me laisser rapiner. Pour ce qui est du mariage, il ne fallait pas lui en parler, carl'affronteuse s'en gaussait légèrement, avec moi du moins, par frime et à seule fin de me faire affolir de jalousie.

A présent, monsieur le juge, elle me pousse à m'enrôler dans la milice du roi de France pour que je lui donne le prix de mon vendage ; mais je ne veux pas, car je crains d'être estropié ou détruit, ainsi que cela est arrivé à d'aucuns parmi les mêlées des combats.

Enfin on dit aux vêprées des écraignes qu'elle va bientôt se marier avec le petit grelu de Charlot Filsbadin qui, lui, n'a mie souci de l'aven-

turedes calots et se dandine comme si je n'existais pas. Ce qu'il y a d'enrageant, c'est que ni l'un ni l'autre, avant de s'apparier, ne songent à me rendre le butin dont j'ai avantagé Péronne, de sorte qu'il me restera seulement les yeux pour pleurer et que je serai un manouvrier tout dégarni de chevance, cagnard et n'ayant plus la force de penser à rien.

LE JUGE

Si ce n'est cependant à votre conquête qui est, à la voir ainsi campée, un appétissant objet.

ISIDORE VARIDOUILLE

Ah ! ce que vous me dites !... Le cœur m'en tressaute !... (// pleure.) Hi, hi, hi. Vous l'avez encore deviné, monsieur le juge, hi, hi, hi : elle est appétissante,... mignotte,... accorte,... hi, hi, hi ; mais, c'est tout de même une péronnelle, une peste, un démon femelle qui jour et nuit me décharné et me fait geindre comme si j'étais dans l'enfer où les diables gargotent leurs fritures. Et dire que ça me vient de ce que je me suis manqué une première fois par la ruse de cette espèce ! Hi, hi, hi. Et mon petit sangHer perdu !... Hi, hi, hi. C'est un vrai brigandage !... Ah ! maudit soit le jour, matoise bougresse, où je t'ai laissée gauler le calottier de tante Bitouzet au lieu de t'envoyer glaner dans les jachères ! Et encore.

regardez-la donc faire la renchérie, comme si nous n'avions jamais mangé ensemble de belles écuellées de soupe et bu plus d'une pinte de bonne vinée ! Ne croirait-on pas à sa feintise qu'elle ignore de qui je parle ! Mais, monsieur le juge, méfiez-vous de ses appas et de sa joliesse ; n'allez point donner créance à ses minauderies et à ses propos d'habile langagière, car vous avez beau avoir une ancienne expérience, vous pourriez... hi, hi, hi, aussi... hi, hi, vous en repentir...

{Les sanglots (V Isidore redoublent ; V émotion gagne mons Gouget et lliuissier Jacotin qui fondent en larmes.)

LE JUGE

Ainsi !

PÉRONNE GRivELLE, riant et haussant les épaules.

Temps pluvieux ! (A Isidore.) Ce n'est pas malin les singeries que tu fais là, et je pourrais bien pleurer autant que toi. Mais, va, si tu étais vraiment navré par le chagrin, tu aurais le poil moins luisant.

LE JUGE, s' adressant à mons Gouget et à l'huissier Jacotin.

Pourquoi pleurez-vous à grosses gouttes ?

— SE- MONS GOUGET

C'est plus fort que mon vouloir. Ça m'est venu sans que je m'en aperçoive.

l'huissier jacotin Moi aussi ; je crois que j'ai le cœur trop tendre!

l'auditeur parlant On dirait des peleurs d'oignons !

le juge, à Isidore.

Continuez... Non, ne continuez pas, mais reprenez la suite de votre pitoyable récit.

ISIDORE VARID0UILLE

Eh bien, voilà, monsieur le juge, ce qui m'est arrivé. Avez-vous saisi ? Comprenez-vous par quels moyens disgracieux on a leurré Isidore le jouvenceau ? comment on l'a grugé et vidé ? comment on lui a escamoté sa pauvre petite bougette et tant d'agiaus avec, sans aucune compensation durable, puisque mariage ne s'en suit? comprenez-vous enfin comment je suis devenu la plus grande victime de l'amour que l'on puisse faire voir dans votre bailliage et ailleurs sur terre ?

LE JUGE

Il me semble que j'ai saisi. Mais finalement vous aurez peut-être appris certaines choses dont vous étiez ignorant avant d'œuvrer d'amour hors mariage avec la Péronne. Savez-vous

— 'Sb —

maintenant ce qu'en général les femmes pensent de nous et par où elles nous aiment ?

ISIDORE VARIDOUILLE

Je crois bien que oui, monsieur le juge. Elles pensent que nous sommes des oisons et nous aiment quand elles nous plument. Je connais leur gueuserie.

LE JUGE

C'est déjà cela d'acquis; et en ce monde l'expérience se paie d'autant plus cher que l'on en a moins. Pour le reste, j'apprécierai.

ISIDORE VARIDOUILLE

Monsieur le juge, est-ce que j'ai encore quelque chose à dire?

LE JUGE

Je ne crois pas. Cependant si vous trouviez plaisir à continuer un petit peu votre déposition...

ISIDORE VARIDOUILLE

Je n'en ai guère le goût, car je me sens tout défait à cause du déchet et du gros chagrin que j'éprouve.

LE JUGE

En ce cas, vous pouvez vous tenir au repos sur la sellette qui est proche de votre séant. {S' adressant à Péronne Grivelle.) Maintenant

à vous, Péronne. Exposez vos moyens de défense.

PÉRONNE GRIVELLE

Mais, monsieur le juge, je n'étais pas obligée de me défendre. J'ai agi par bonté d'âme, afin de rendre service à cet innocent d'Isidore qu'il me grevait de souffrir quasi tout dénué de tendresses.

Il faut vous aviser qu'un jour, tandis que, les bras ballants comme une nourrice qui a sevré, je passais au long de la chaumière à Nicole Bitouzet, cette vieille tante me dit : c Péronne, ma bellotte, en te promenant, va donc voir dans la noiseraie de Chantemerle si mon neveu Isidore n'aurait besoin de rien. » Ma fi, comme je suis née serviable, je n'ai pas manqué d'y aller tout droit et à grandes enjambées afin d'arriver plus vite^ mais sans songer aux peccadilles... Bien sûr, je n'ai pas cheminé plus d'un quart d'heure pour faire une demi-lieue.

LE JUGE

Alors vous pouvez vous flatter d'avoir une bonne allure. Ma jument Follette, qui est plus jeune que vous, aurait de la peine à vous suivre.

PÉRONNE GRIVELLE

C'est bien possible, monsieur le juge. Et,

tenez, — si je ments, que le ventre me lève ! — il y a un an et demi environ, par une belle journée d'été, je me suis mis plus de quinze lieues de pays entre les jambes.

LE JUGE

Diantre ! Une mission importante vous obligeait sans doute à faire un pareil écart?

PÉRONNE GRIVELLE

Oh! non. C'était tout uniment dans le but d'aller à Langres caroler au bal de la Saint- Mammès qui se chôme le dix-sept août.

LE JUGE

Voilà qui est fort curieux ; pourtant retournons à la noiseraie de Ghantemerle, et ditesnous ce qui s'y est passé après votre arrivée.

PÉRONNE GRIVELLE

Oh bien, véci. J'y ai rencontré l'Isidore; nous avons baguenaudé et batifolé ensemble et finalement, monsieur le juge, il m'a fait des choses... Depuis j'en ai reçu certains cadeaux pour entrenir l'amitié qui était venue entre nous, et je les acceptais volontiers, c'est vrai ; mais où est le mal? C'était au contraire bien naturel. Les cadeaux ne se doivent pas refuser quand on a une miette de savoir vivre; et vous devez être de mon avis, monsieur le juge, soit dit sans

vouloir vous offusquer au sujet des épices.

LE JUGE, rair renfrogné.

Enfin je vois qu'il peut en coûter cher de vous connaître et de rester votre ami. Mais l'autre, le fameux Chariot Filsbadin, le rançonnez-vous aussi ?

Oh! non, monsieur le juge. Celui-ci est une manière d'individu tout à fait différente. Le gaillard, qui est vraiment bien joli avec ses oreilles blouquetées, n'a jamais pu me donner ce qu'il n'avait mie; non plus il ne m'a jamais rien pris contre mon gré.

LE JUGE

Néanmoins on dit couramment au pays que vous trouvez juste d'apporter prochainement les dépouilles d'Isidore à ce drôle de Chariot.

pÉRO?^NE GRIVELLE, riant.

Oh! pour être drôle et farceur, Chariot l'est certainement et sans arrêt. On croirait qu'il s'aiguise le bec et se débarbouille l'esprit parmi les avocats. Allez, monsieur le juge, quand on l'a baptisé, pour sûr le sel ne manquait pas dans l'eau bénite. Chaque fois que nous nous rencontrons, il est gros gentil avec moi, car il n'y a pas de gaudrioles... {Le juge

7it), de gandoises, là! qu'il ne me débite, et cela mieux que personne. Pas plus tard qu'hier au soir, il m'a tant fait rire que j'en ai pleuré, comme on dit, jusque dans mes bas.

LE JUGE, avec bonne humeur.

Ainsi!... Votre joie se tournait en rosée ?

PÉRONNE GRIVELLE, Hant.

Voui!

LE JUGE

Ça doit être bon pour le bien aller du corps?

Oh ! vous pouvez le croire. Aussi quand je reste deuxjours sans le rencontrer, je ne profite plus ; il me semble avoir quelque chose qui me remonte, me gonfle et m'opprime, mais ça ne me fait pas corner.

LE JUGE

C'est comme des larmes rentrées ?

PÉRONNE GRIVELLE

Oh! non... Et puis voulez-vous que je vous dise la pure vérité?

LE JUGE

Dites voire. Entendre la vérité est toujours une chose nouvelle et édifiante.

PÉRONNE GRIVELLE, riant.

Eh bien, v'ià : j'aime à être chatouillée.

LE JUGE

Vraiment!... Ah! j'y suis! Quand vous rencontrez Isidore,... il ne...

PÉR0N>{E GRIVELLE

Vous y êtes d'emblée, monsieur le juge. Ça n'est plus pareil ; il ne me lutine jamais, l'Isidore ; il est à la fois trop pisse-verglas et trop farouche. Il ne comprend pas que je suis encore tendre et douillette, sans compter qu'il n'est pas frisé de naissance comme Chariot.

LE JUGE

Il ne tient jamais de propos émollients ?

PÉRO^^NE GRIVELLE

Hein?

LE JUGE

De propos divertissants ?

PÉRONNE GRIVELLE

Non plus ; et même ça fait dire aux malicieux qu'il a perdu son divertissoir. ~

LE JUGE, riant.

Qu'est-ce que vous dites ?

PÉRONNE GRIVELLE

Je vous répète qu'il manque de gaieté. Je le trouve trop buson, trop chiche de paroles badines et de bonnes manières ; mais, au fond, je ne lui

en veux pas pipette. Je promets de n'avoir point d'accointances avec lui et de le laisser en paix à présent, toujours et tout partout.

LE JUGE

Voilà une preuve manifeste de bonté qui vient un peu tard, car il requiert autre chose. Ditesmoi, les dix-sept boisseaux de lapins... [Se reprenant), non, les dix-sept boisseaux de noix, les lapins, le veau de lait, les muids de vin ouille et soutiré, le marcassin pris de vitesse et le reste, qu'en avez-vous fait ?

PÉROXXE GRIVELLE

Bé dame ! j'en ai fait de la toile de ménage en vue de mon troussel ; et Giiarlot m'a justement dressé le compte d'Isidore l'autre hier, avec du charbon, derrière l'huis de notre demeurance. Ça monte à cent vingt-cinq aunes de belle toile lavée et blanchie au clair de la lune ; et comme j'ai rencontré l'Isidore cent cinquante fois, il se trouve qu'il m'a censément donné cent aunes de toile, plus cinquante demi-aunes avec.

LE JUGE

Je serais curieux de savoir ce que peuvent

représenter les cinquante demi-aunes avec, qui

sont des nombres rompus ou roupts, si vous le

préférez. Chariot aura peut-être commis une

erreur, ou bien vous aurez mangé ensemble les noix écalées.

PÉRONNE GRivELLE, hochatit la tête,

Nenni, monsieur le juge. Pensez doncdix-sept boisseaux ! Et puis les calots je les crains. Mais ça fait le compte que j'ai dit parce que des fois l'Isidore m'aimait au détail.

LE JUGE, riant.

Bah !.. . Alors il arrivait qu'àde certains jours, vous ne lui donniez que pour une demi-aune de gentillesses ?

PÉRONNE GRIVELLE

Parfaitement.

LE JUGE

Vous avez si preste réponse à tout, Péronne, que vous auriez pu vous dispenser de prendre un avocat.

J'ai pourtant choisi celui que vous voyez là.

LE JUGE

Ah ! oui, maître Chrysostome Bizouarre. Tout d'abord je ne le remettais pas. Très bien ! Ce n'est pas un avocasseau, et l'on ne peut dire :

C'est un avocat de Valence :

Longue robe, courte science,

car il est le défenseur attitré des plus grands criminels qui ont toute confiance en lui.

MAITRE BIZOUARRE, Salliant.

Merci, monsieur le juge, pour votre courtoisie.

LE JUGE

Et vous, Isidore, avez-vous également fait choix d'un avocat ?

ISIDORE VARIDOUILLE

Oui, monsieur le juge, le voici.

LE JUGE

Encore maître Bizouarre ! Cela n'est pas dans les habitudes ordinaires du barreau ; mais il est vrai, je le réitère, que maître Bizouarre, résolu comme Barthole, n'est pas non plus un avocat ordinaire. {Maître Biwuarre salue de nouveau.) Maître Chrysostome Bizouarre, vous avez la parole pour défendre d'abord Isidore Varidouille ; après quoi vous l'aurez pour défendre Péronne Grivelle ; en outre, vous l'aurez de rechef pour les répliques, s'il y a lieu.

MAITRE BIZOUARRE

Monsieur lejuge, dispensez-moi des interruptions et des répliques, je vous supplie.

LE JUGE

Soit. J'acquiesce volontiers à votre requête.

En vérité, j"ai hâte d'ouïr une semblable plaidoirie qui me fait songer à Marcus Crassus. (Le monde rit sans savoir pourquoi.)

LE JUGE, s' adressant à V auditoire.

Contez-moi ce qui vous fait rire.

l'auditeur parlant Nous n'en savons rien.

LE JUGE

Tant mieux. Quand on rit sans motif, on a souvent l'occasion de recommencer.

LE SOUDARD

Turlututu !

LE JUGE

Qu'est-ce à dire ?

l'huissier jacotin

Paix-là ! Pour le respect dû à la toute-puissante Mère-Folle, qu'on se taise dans l'assistance, ou bien je vous fais tous évacuer.

l'auditeur parlant Tous, tous?

l'huissier jacotin Tous, tous, tous.

l'auditeur parlant Que messieurs saint Gôme et saint Damien nous préservent de pareille aventure !

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