EFFETS GÉNÉRAUX DU MANCENILLIER
S'il est un végétal dont les effets nuisibles aient été exagérés, c'estbien le mancenillier.
Ce bel arbre, au sombre feuillage, est un objet de terreur pour tous ceux qui s’en approchent, et on ne peut se figurer le nombre de fables qui circulent sur son compte dans toutes les Antilles.
« Je ne doute nullement, dit Tussac (1), qu’il ne sorte de cet. arbre des émanations délétères dont l'atmosphère doit être dangereuse. »
Si l’on est assez hardi pour se reposer à son ombre, on s’en repent bientôt, car les veux ne tardent pas à s’enflammer; l’on devient enflé, et la mort peut s’en suivre (2). »
C'est, du reste, une croyance populaire, que celui qui a le malheur de s'endormir sous un mancenillier, ne se réveille plus.
Ces idées partagées par Lamarck (3), Moreau de Jonnès {4), et bien d’autres botanistes, ont même fourni à un de nos célèbres auteurs dramatiques modernes, le sujet d'un de ses plus beaux poëmes (5). :
Ricord-Madiana est le premier qui ait démontré leur fausseté, en restant exposé aux influences de l'atmosphère qui environnele mancenillier, dans toutes les saisons, la nuit comme le jour, sans en ressentir le moindre effet.
De plus, ayant reconnu que les feuilles et l'écorce contenaient une huile volatile, il s’assura que cette huile était complètement
(1) Cussac, Dictionnaire des sciences naturelles, t. VIT.
(2) Duret (Pierre), médecin en chef de la marine. Observations sur les fiuits da mancenillier. In journal de marine, 30 cahier. Brest, 1778.
(3) Lamarck. Encyclopédie botanique, t. HIT.
(4) Moreau de Jonnès (Alex.) Hygiène militaire des Antilles.
(©) Scribe ; Africaine.
inactive. Son exhalaison de l'arbre ne pouvait donc amener aucun accident. |
M. le professeur Coutance, dans ses excursions sur le littoral de la Martinique, s'est souvent arrêté durant des heures entières, pour dessiner, sous de grands mancenilliers, sans trouver aucun inconvénient à leur épais ombrage.
À l’époque, où existait sur les bords de la rade de Fort-de- France, l'hopital des convaiescents, dit de la Pointe du Bout, on voyait près de létablissement, un grand nombre de mancenilliers. Les malades y allaient sonvent aux heures les plus chaudes de la journée, pour jouir sous leur ombrage de la vue magnifique que l’on à de ce lieu.
Il n'est jamais arrivé d'accidents à aucun d'eux, et, de plus, si l’atmosphère avait dù avoir quelques exhalaisons nuisibles au voisinage de ces arbres, le service de santé de la marine les eût fait promptement abattre.
Pour se convaincre que le feuillage du mancenillier ne dégageait point de gaz délétères, M. Coutance fit l'expérience suivante : x
Sous une cloche à robinet, placée sur la cuve à eau, il introduisit des branches chargées de feuilles. Au bout de 48 heures, enfonçant la cloche sur l'eau, il ouvrit le robinet au-dessus duquel il se tint aspirant l'air qui s'en échappait, sans en être incommodé.
Les missionnaires qui ont écrit sur l’histoire naturelle de l'Amérique, comme le P. Labat et le P. Dutertre, disent : « que la vapeur maligne qui s’exhale du mancenillier fait périr les ouvriers qui veulent le travailler. »
C’est une grave erreur qui s'est propagée de livres en livres jusqu’à nos jours. Il peut survenir des accidents lorsqu'on abat un mancenillier ; mais ces accidents, dont nous parlerons plus loin, sont dus à l’action du latex projeté sur le corps ou le visage, et non à une substance volatile dégagée par l'arbre.
On prétend, aux colonies, que la fumée produite par l inciné-
RER ration du bois du mancenillier, est nuisible pour les personnes qui y sont exposées.
Tussac a été jusqu'à dire (4) « que ce bois n’est même pas propre à brûler, car la fumée qui en sort, outre qu'elle est dangereuse à respirer, traverse l'épaisseur des vases dans lesquels on fait cuire des mets et les empoisonne. »
Berthold Seemann (2) raconte que pendant un voyage d’exploration de la côte de Darien, l'équipage entier d’une embarcation du navire anglais le Herald, fut aveuglé pour avoir fait du feu avec les branches du mancenillier, et il attribue cette action à un principe volatil délétère, formé pendant la combustion.
L'opinion de ces deux botanistes est erronée.
Le bois du mancenillier est un excellent combustible, dont on se sert sur tous les rivages des Antilles pour chauffer les fours dans lesquels on transforme les madrépores en chaux, et, en brûlant, il ne dégage aucune vapeur nuisible.
À la Martinique, où l’on brüle ce bois dans les laboratoires de la pharmacie de la marine, M. Coutance est resté des heures entières au milieu de la fumée produite par cette combustion, sans éprouver autre chose que le larmoiement passager que détermine toute fumée.
(4) Tussac, Flore des Antilles, t TI.
(2) Berthold Seemaun. —- Narrative of voyage of H. M.S. Herald, During the years 1845 51 by B Seemann, uaiuralist of the expedition, t. I.