‹ Le MancenillerChapitre 6 sur 13 · ACTION DU LATEX SUR L'HOMME ET LES ANIMAUX · texte numérisé non relu

ACTION DU LATEX SUR L'HOMME ET LES ANIMAUX

Les propriétés vénéneuses que possède le mancenillier sont dues au latex que renferment son écorce et la plupart de ses organes, principalement le fruit, qui est la cause des'empoisonnements signalés assez fréquemment. È

Etudions l’action directe de ce suc à l'extérieur et à l’intérieur, puis celle du fruit, d’une façon spéciale.

Le latex n’a pas, sur la peau recouverte de son épiderme, l’action rapide à laquelle on pourrait s'attendre.

Appliqué sur la peau, il ne produit aucune action si le contact est de peu de durée; s’il se prolonge quelques instants, la partie soumise à l'expérience devient le siége d’une vive inflammation, suivie d’une éruption de petits boutons, absolument comme le ferait l'application d’un agent vésicant. ;

A l'appui de ce fait, je signalerai l'observation suivante (1) :

« En 1858, des matelots de la frégate Za Cléopâtre, se baignant «aux îles des Saintes, mirent leurs chemises trempées de sueur « à sécher sur les arbres du rivage. E2 sortant du bain, ils repri- « rent leurs vêtements et rentrèrent à bord. Dans la soirée, je fus «appelé par plusieurs hommes dont le ventre, et surtout les « parties génitales, offraient une inflammation érysipélateuse «avec démangeaison insupportable. Je sus le lendemain que « c'était sur des mancenilliers qu’ils avaient mis leurs chemises à « sécher, et j'acquis la conviction que le poids du linge avait « brisé les feuilles et quelques petites branches, dont le suc s'était «répandu sur les chemises et avait causé les accidents observés.

(1) Cette observation a té recueillie par mon père, à celle époque médeci:major de la frégate la Cléopâtre.

=, CIE « Aucun des hommes n’eut de pustules, et quelques frictions « oléagineuses calmèrent l’inflammation. »

Le Dr Le Hir (1) a observé que l’état d'épaisseur de la peau influe beaucoup sur lintensité de l’action. Sur les enfants, le simple contact du latex produit autant d'effet que son application par friction sur l'homme.

Si l’on frictionne la peau avec ce latex, elle ne tarde pas à se couvrir de larges pustules, remplies d’une sérosité jaunâtre. Leur contour est très-rouge, et les parties environnantes sont le siége d’une vive inflammation. Les pustules se résorbent assez rapidement; il y a ensuite desquammation de la peau.

L'eau de pluie qui a coulé sur les feuilles du mancenillier

produit quelquefois des accidents analogues à ceux causés par l'application externe de son latex; mais ils sont toujours trèslégers. ; £

Les expériences de Ricord-Madiana (2), qui reçut sur la main l’eau de pluie ayant coulé sur les feuilles de l'arbre, et celles de Jacquin (3) qui la reçut sur le corps, prouveraient le contraire. Ricord-Madiana affirm : même avoir bu impunément cette eau.

Les auteurs rapportent cependant des cas où cette eau aurait produit de légers accidents, se bornant à une faible éruption.

Duret (4) a observé ce fait, il y a déjà de longues années. M. le Dr Aug. Guérin, médecin de deuxième classe de la marine, pendant longtemps chargé de l'hôpital de la pointe du Bout, à la Martinique, a constaté ces accidents sur des hommes qui, pendant la pluie, s'étaient réfugiés sous des mancenilliers.

Ces deux assertions sont faciles à concilier. Je me range à l'o-

(1) Le Hir, médecin de la marine. Considérations botaniques et loxicologiques sur les Antilles. Thèse de doctorat. Paris, 1838.

(2) Ricord-Madiana. Loc. cit.

(3) Jacquin. Stirp. Amir. hist.

(4) Duret. Loc. cit.

Ho

pinion de M. Coutance, pour lequel la pluie, coulant par un temps calme sur les mancenilliers, ne peut devenir dangereuse ; mais lorsque cette pluie est accompagnée de vent, celui-ci peut, en froissant et brisant les feuilles et les petites branches, causer une exsudation de latex; son contact, on le comprend, donne naissance aux accidents observés.

Si le suc du mancenillier produit peu d'effet sur la peau recouverte de son épiderme, il en est autrement lorsqu'il est mis en contact avec des muqueuses ou des surfaces dénudées.

Une goutte de ce suc, introduite dans l'œil de l’homme, amène au bout de quelques instants une inflammation de toute la muqueuse; l'œil devient le siége de douleurs intenses, durant souvent plus de douze heures. Deux gouttes rendent les souffrances, intolérables; chose curieuse à signaler, elles sont accompagnées d’une surdité comparable à celle que détermine l’usage du sulfate de quinine.

Lorsqu'on abat un mancenillier, il faut avoir soin de ne pas s’exposer à recevoir sur le corps, et surtout dans les yeux, le suc qui s'échappe de l'écorce lorsqu'on l'attaque avec la hache.

Les nègres, quand ils font cette opération, prennent toujours les plus grandes précautions. Ils s’entourent le visage de gaze pour l'empêcher d’être atteint par des gouttelettes du liquide; souvent même, ils commencent par environner le pied de l’arbre d’un grand feu de bois sec afin de priver la base du tronc de son suc laiteux; quand ils jugent qu'il s’est évaporé suffisamment, ils se servent de la hache,

Les officiers de la frégate la Terpsichore surveillant un abattage de mancenilliers qui les gênaient pour opérer des relèvements, ont reçu des gouttes de latex dans les yeux et sur le visage et ont pu en constater ainsi les effets à leurs dépens (1).

Introduit dans l’intérieur de l’économie, le suc du mancenillier agit comme un poison irritant.

() J. B. Fonssagrives. Hygiène navale.

+ Vite

Administré. à un chien, à la dose de 5 grammes, il détermine des vomissements, une forte diarrhée; l'estomac est le siége d’une vive inflammation. En deux ou trois jours l’animal est rétabli ; mais il conserve pendant plusieurs jours une grande faiblesse.

On croyait autrefois que ce suc donné à des animaux avait la propriété de les rendre furieux. M. Rufz de Lavison (1) en fit avaler à des mulets, et il constata que ces animaux, loin de devenir furieux, étaient au contraire fort tristes.

À la dose de 10 grammes, il tue un chien en 2 ou 3 heures. La muqueuse stomacale est le siége d’une vive inflammation, se prolongeant jusque dans les intestins; l’animal, à la suite de vomissements fréquents, et de selles liquides sanguinolentes, très abondantes, est pris de tremblements; il tombe sans connaissance, puis meurt. D’après Orfila etOllivier (d'Angers) (2) l’'empoisonnement arnène la coagulation du sang dans les gros vaisseaux.

Toutes les expérier ces faites par Ricord Madiana, et M. Rufz de Lavison, ont établi que le suc frais est bien plus actif que le suc récolté depuis quelque temps ; à la longue il fiuit par devenir complètement inactif.

Les empoisonnements que l’on a à constater ne sont jamais produits par le suc ingéré à l’état brut; c’est par le fruit qui en enferme une certaine quantité, surtout avant sa maturité complète,

Ees cas de mort sont très-rares; mais les acccidents sont assez fréquents.

On est tenté, en effet, de goûter ce charmant petit fruit à odeur de citron, que sa couleur peut faire confondre avec une pomme

non parvenue à son point de maturité:

« Sta, viator, nimium ne credé colori, »

‘ (1) Dr. Rufz de Lavison, Recherches sur les empoisonnements pratiqués par les pègres à la Martinique. 1n annales d'Hygiène et de médecine légale (1844).

(2) Orfila et Ollivier (d'Angers). Notes sur les effets du suc de mancenillier. In Archives générales de médecine, (. VII. :

Page 1