I À DEMI CHOQUÉ
Certes, je le suis. . . mais pour rire !
Il y a une couple d'années, un de ces bons humoristes américains, car il y en a de mauvais là aussi, s'élevait contre certaines manières de parler ou d'écrire. Il s'indignait contre ces écrivains qui emploient des expressions telles que : "k demi efîrayé", "à demi mort de terreur", ^'à demi inconsciente", ^^dans une demi-obsession", etc., etc. Suivant sa compréhension ces sortes de parlures et d'écrivaillages ne possèdent aucun sens naturel comme aucun goût littéraire, artistique, intellectuel, éthique. "Si, aujourd'hui, ajoutait-il, nous en venons aux demi-mesures dans ce domaine, que nos écrivains n'usentils, pour être complets et parfaits, des quarts de mesure, des huitièmes de mesure ?
Un moment, j'ai pensé que cet homme était malade ou, pour le moins, à demi malade. Avait-il raison ? Peut-être bien, puisque selon lui l'on pouvait fort bien écrire ou dire : "Cette chère dame est aux trois quarts âgée ! . . . Voyez-vous l'image ? C'est magnifique ! Et, chose plus magnifique, l'auteur réussit à exprimer sa très juste pensée de même que l'authentique vérité. Mais voyezvous aussi la figure de cette dame qui se pen-
se et se dit ]dus jeune? Pour nous, d'origine française, nous eussions de préférence écrit ou dit: "A demi âgée". . . Sans doute, nous eussions perdu sous le rapport de la vérité, mais, par contre, nous aurions amplement gagné- dans le simple domaine de l'exquise galanterie.
Mais les idées passent avec les hommes. Seulement, elles n'ont pas l'air de mourir. . pas même à demi. Elles reviennent tout entières avec d'autres hommes. En effet, ne voilà-t-il pas qu'un autre humoriste américain reprend la même musique? Parfaitement ! Mais celui-là s'indigne tout à fait, et il n'a pas l'air de rire, car il souffle avec fureur. . . il clame. . . il rugit. . . il tape même très fort. "La Pensée est une et non fractionnaire . . . pas de demi-mesures ! Des entités ou rien ! Des "zuns" ou des "zéros" !
Voyez-vous ça ? C'est agréable !
Oui, mais il faut bien admettre, pour nous du moins d'origine française, (je répète à dessein) — que les manières de parler ou d'écrire ne manquent pas dans notre langue ni de justesse ni d'harmonie. Ces gens, à un huitième près du néant, prétendent qu'on est mort ou qu'on ne l'est pas. L'un ou l'autre . . pas de milieu ! Ils semblent ignorer que, entre la vie dans tout son éclat et son effervescence et la mort, il y a la maladie, l'impotence, l'agonie, c'est-à-dire un milieu quelconque, plus ou moins juste, plus ou moins rapproché d'une extrémité ou de l'autre. Or, sachant qu'il existe tel milieu, je suis bien disposé à faire usage des demi-mesures, attendu qu'elles ont pour objet rationnel d'exprimer la pensée sans extravagance. En tout cas, s'il fallait en croire ces ergoteurs et abandonner nos manières de parler et d'écrire, il ne nous resterait plus grand'chose à dire. Tout nous vaudrait aussi bien de nous rendre au pré pour y tondre et ruminer avec les bêtes. Au fait, il semble, aujourd'hui, que beaucoup d'Américains deviennent des ruminants . . . que seront-ils. demain ?
Attendons, nous verrons bien. Xous serons peut-être "aux trois quarts" émerveillés... .
Jean Féron
Juin 1926.
LA VIE CANADIENNE