ANDREE JARRET
Le premier roman que j'eus la bonne fortune de lire de cet auteur si agréable est "Moisson de Souvenirs", brochure encore neuve que je venais de déterrer dans le bric à brac de mon vieil ami. Monsieur Méthot.
En ouvrant le volume, je ne fus pas peu charmé de trouver la dédicace : "Avec les hommages les plus empressés de l'auteur, Andrée Jarret.
25 novembre 1919.
Quel était cette personne inconnue à laquelle s'adressait cet hommage ? Bah ! peu importait. . . Et puis, si le hasard et la bonne fortune me constituaient le dépositaire de cet autographe, ne devais- je pas leur être reconnaissant ?
D'ailleurs, dès les premières pages, je n'eus pas grande difficulté à me figurer qu'il n'y avait pas eu erreur et que j'étais bien l'ami inconnu auquel s'adressait cet hommage, tant Madame Jarret évoquait devant moi des scènes connues, la peinture de lieux et de vie familiers et dans mon égoisme bien humain, qui cherche à tout se rapporter, il me semblait reconnaître les personnages et les lieux décrits; Saint Claude devenait Saint Césaire, Maricourt évoluait en Marieville et faisant un immense bond dans le passé je me retrouvais sur les bancs du collège branlant et froid, je revoyais la vieille église si belle avec ses ors flétris et ses ceintures de maîtres, son immense choeur où se rangeaient ceux des élèves "qui n'avaient pas de voix", là-haut, l'orgue antique si souvent faux et discord avec sa tribune immense où se pressaient ceux des élèves "qui avaient de la voix", à main droite du choeur, la partie du transept réservée aux élèves du couvent, sanctuaire où nous n'avions pas le droit de promener les yeux trop souvent ; mais dont nous lorgnions en cachette les occupantes, surtout, "celles qui avaient l'air fine", c'était encore l'hôpital, antique construction de brique où l'on nous soignait avec un dévouement maternel quand nous étions malades.
Moisson de souvenirs en effet que ces scènes présentées avec tant de vie et de sincérité naïve, cette séance de sortie de collège, ces
émotions que nous éprouvions à retrouver parents et amis après le semestre de labeur.
Souvenirs ! Souvenirs ! Hélas ! ce mot évo- ((ue ce fjui n'est plus et jamais cette signification n'a été aussi ironiquement vraie.
Le vieux collège où nous avions l'âme si chaude même quand ses corridors étaient glacés a été la proie du feu et ne s'est pas relevé de ses cendres, brûlée aussi la vieille église, également l'humble hôpital. . .
Mais surtout et avant tout, elle est disparue notre insouciante jeunesse, ils sont devenus chose d'antan les rêves étoilés de nos vingt ans ... De les trouver évoqués dans les pages si simples et si sincères de Madame Andrée Jarret, j'éprouvais une joie âpre et lancinante comme celle que l'on ressent à la contemplation de la photo d'un cher disparu.
La "Moisson de Souvenirs" était une oeuvre de première jeunesse, depuis ce premier né, l'auteur a acquis ce que l'on est convenu d'appeler du "métier"; mais déjà se révélait la personnalité bien marquée de l'écrivain et jamais depuis, dans "L'expiatrice", dans le "Médaillon Fatal" et surtout, dans "Xa Dame de Chambly", cette personnalité ne s'est démentie.
Madame Andrée Jarret est sans contredit ]a plus essentiellement canadienne des auauteurs de chez nous, elle est le peintre par excellence des scènes de vie familiale du Canada Français, et, ce qui ne contribue pas ])eu à accroître le charme de ses écrits, elle est dénuée de tout pédantisme.
Collaboratrice empressée de notre publication, nous devons à l'auteur de "Médaillon Fatal" une large part de nos succès et c'est avec plaisir que nous nous unissons à ses nombreux admirateurs pour l'en remercier.
Détail qui me frappe en terminant : Mademoiselle Andrée Jarret, de son nom véritable: Cécile Jarret de Beauregard ne seraitelle pas descendante ou alliée de cette Madeleine Jarret de Verchères dont l'héroïsme est devenu légendaire chez nous, ce qui prouverait que dans nos vieilles familles les traditions de vaillance ne sauraient déchoir.