‹ Le mangeur de rêvesChapitre 24 sur 56 · SCÈNE in · texte numérisé non relu

SCÈNE in

JEANNINE

Oh, en voilà, un mensonge !

LUC

Un mensonge ?

JEANNINE

Est-ce vouloir ma paix que de m'embrasser, le soir, dans l'escalier?

LUC

Vous étiez si grande, sur cet escalier... Vos cheveux pendaient si tragiquement... Et vous frôliez le mur d'une main si incertaine... Vous étiez tellement vous-même, enfin... chancelante et malheureuse... C'est cette image soudaine, dépouillée, de votre personne que je n'ai pu me retenir d'enlacer... Et je croyais que vous aviez pardonné.

JEANNINE

A vous, oui. Pas à moi.

Qu'aviez-vous à vous pardonner ?

JEANNINE, bas.

Ma complaisance.

LUC

Jeannine !

JEANNINE

Oh, ne vous méprenez pas... N'imaginez rien de flatteur... Mais c'est si dur d'être privée de caresses ! Il y avait près d'un an qu'un homme ne m'avait serrée dans ses bras.

LUC

Pourquoi vous condamnez-vous à cette vie d'ascète ?

JEANNINE

Il est trop tard pour en changer.

LUC

Quel âge avez-vous ?

JEANNINE

J'ai vingt-huit ans... et quelques siècles.

LUC, rianl.

Vous ne portez pas les siècles.

JEANNINE

Ils sont là.

Vous n'avez pas de meilleure raison ?

JEANNINE

J'en ai d'autres.

LUC

Votre mari ?

JEANNINE

" Non. Felse m'a rendu ma liberté.

LUC

Alors ?

JEANNINE, fronçanl les sourcils.

N'insistez pas. Je vous demande simplement de ne plus jamais m'embrasser. Est-ce que nous ne

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pouvons pas être amis, tous les deux ? J'aime tant vous avoir près de moi. Vous me faites tant de bien. {Elle lui prend la main el la pose sur son fronl.) Tenez, quand je mets ainsi votre main sur mon front... ou quand vous touchez mes cheveux, comme vous faisiez l'autre jour, je me sens plus calme, presque forte. Quelque chose s'apaise dans mon cerveau.

LUC

Ai-je donc ce pouvoir ?

Vous l'avez.

(Silence.)

LUC

Ne soyez pas votre dupe. (// écarle sa main du fronl de Jeannine.) C'est une paix trompeuse.

JEANNINE

Pourquoi, trompeuse?

LUC

Elle n'est que l'enveloppe du désir.

JEANNINE, naïvement.

Oh non, je sais bien ce que je ressens auprès de vous. Je n'ai pas peur de moi.

LUC

Ni de moi ?

JEANNINE

Pas en ce moment. Je crois à votre bonté.

54 LE MANGEUR DE liÈVES

LUC

Je ne suis pas toujours bon.

JEANNINE

Je le sais. Vous êtes parfois âprement curieux, penché sur moi comme un chirurgien sur une plaie. Mais vous ne mentez pas, du moins. Vous n'avez pas d'hypocrisie.

Je mentirais... si je vous taisais que, depuis quelques jours, je ne puis vous approcher sans désir.

JEANNINE, reculant.

Comme c'est triste !

LUC

Triste ?

JEANNINE

C'est la fin de notre amitié, la fin de ma confiance. Si vous saviez quelle pauvre amoureuse je fais !

LUC

Je n'ai pas encore parlé d'amour.

JEANNINE

Suis-je désirable ? Ne dites pas que vous me trouvez jolie. Oui, mes yeux seraient beaux, s'ils n'étaient constamment égarés. Vous savez qu'il y a des enfants qui ont peur de moi? Tant de femmes sont plus jeunes, plus saines et faites pour le plaisir.

SCÈyB III 55

LUC

Je sais tout cela.

JEANMXE

Alors ?

LUC

Je ne désire pas ces femmes plus jeunes et plus saines.

JEANMNE

Pourquoi ?

LUC

Parce que le désir, en moi, n'est jamais tout à fait animal. Il est inséparable d'un autre désir, que l'éclat de la jeunesse n'assouvirait pas.

JEAXNINE

Un autre désir ?

LUC

Oui... Je suis sûr que si vous ne m'aviez pas dévoilé certains replis de votre âme, je n'aurais pas désiré v'otre corps. Je sais qu'en le désirant, je tends vers quelque chose que les membres n'étreignent pas. Je cherche à connaître ce que les sens ne perçoivent pas, à posséder ce dont l'esprit seul peut se réjouir.

JEANNINE

Et si je vous disais qu'il n'y a rien, en moi, qu'un noble esprit puisse aimer ou respecter... rien même qui puisse le captiver... rien que de mesquines angoisses et une lassitude mortelle ?

LUC

Je n'espérais pas trouver en vous autre chose.

JEANNINE

Triste aliment, pour une pensée comme la vôtre.

LUC

Ma pensée ne se nourrit ni de force, ni de beauté.

De quoi se nourrit-elle ?

LUC

Des rêves malsains ou criminels que font les femmes.

JEANNINE

Comme c'est étrange !

LUC, souriant.

Je ressemble au Bakou, ce démon japonais dont la fonction spéciale est de dévorer les mauvais songes.

JEANNINE

De dévorer les mauvais songes ?

LUC

Oui. Et en les dévorant, d'en délivrer le dormeur. Il change la terreur en joie. C'est un démon bienfaisant. Je suis pareil au bon mangeur de rêves.

JEANNINE

Et vous changez, comme lui, la terreur en joie?

LUC

N'en doutez pas.

{Elle réfléchit. Il l'attire vers lui. Elle se

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