‹ Le mangeur de rêvesChapitre 26 sur 56 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

voque vos remords. Tout cela vous écrase à la place d'autre chose. C'est un crime ancien et imaginaire qui pèse sur vous.

Un crime ?

LUC

Envers votre mère. A l'époque mystérieuse où vos parents étaient pour vous des géants, des demidieux limitant votre minuscule univers, vous l'avez haïe, vous avez obscurément souhaité sa mort... et vous l'avez tuée dans vos rêves... Aujourd'hui encore, il vous arrive, en dormant, de la mettre au cercueil, car l'âme conserve indéfiniment la trace des désirs disparus.

JEANNINE, fuyant son regard.

Mais pourquoi... ces désirs de mort?

LUC

Jalousie enfantine. Elle se dressait entre vous et l'être à qui vous aviez donné toute la force neuve de votre petit cœur chimérique.

JEANNINE

De qui parlez-vous ?

LUC

De votre père.

JEANNINE, bouleversée.

Oh!

LUC

C'est son image que vous recherchiez, quand

VOUS avez épousé, vous, jeune fille de dix-huit ans, un homme de quarante. Dès l'enfance, la vie de l'amour, en vous, a été faussée, pervertie. Si bien qu'à présent, vous ne pouvez aimer sans vouloir mourir ! Voilà tout le secret de votre maladie. (Silence.)

JEANNINE, fermée, défiante.

Je comprends, maintenant, cette crainte que j'ai de vous quelquefois. Vous êtes bon, généreux, mais votre intelligence est orientée vers la corruption !

LUC

Et voilà ces beaux yeux qui deviennent hostiles !

JEANNINE

Vous voyez des turpitudes jusque dans les berceaux !

LUC

Je sais, hélas, que dès son berceau, l'enfant est secoué par les orages secrets de la haine et de l'amour.

JEANNINE, avec dureté.

Comment le savez-vous ?

LUC

Ces milliers de rêves que j'ai dévorés.

JEANNINE

Eh bien, les rêves mentent, ou vous les déchiffrez mal ! Je sais, moi, qu'à cinq ans, j'étais déjà tourmentée de scrupules et de délicatesses.

Lie

Je n'en suis que trop persuadé.

JEANNINE

Alors ? Je ne pouvais pas être le petit animal coupable que vous dites ! J'ai beau descendre en moi, je n'y trouve, à l'égard de mes parents, que les sentiments les plus purs.

LUC

Il y a deux êtres en vous, deux êtres qui s'ignorent et se fuient. Vous n'en connaissez qu'un.

JEAXMNE, avec violence.

L'autre n'a jamais existé ! Je n'ai jamais été ce monstre maladif!

LUC, avec douceur.

C'est à lui que vous répondez. C'est contre lui que vous vous débattez. Vous ne guérirez qu'à condition de le connaître et de l'absoudre.

JEANMNH, se levant.

Guérir ! Si j'étais sûre d'avoir souhaité la mort de ma mère, j'irais m'en punir de ce pas !

LUC

Ma pauvre Jeannine, voilà des années que vous vous punissez de vos crimes enfantins... Œdipe lui-même sort acquitté du tribunal de la conscience.

JEANMNE

CEdipe ?

LUC

C'est l'humanité, obsédée sans le savoir par le meurtre et l'inceste. (Silence. Elle réfléchit.) Croyez-moi, ce sont des remords fantômes qui pèsent sur vous... des brouillards si lointains que l'amour et la haine y ont encore le goût du lait. (// esquisse un geste d'effacement sur le front de Jeannine. Elle ferme les yeux.) Je vous acquitte... Je vous acquitte.

(La nuit est venue.)

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