SCE\E VU
de mon âme, tu connaîtras la vérité? Crois-tu qu'en portant la lumière dans le dédale de ma conscience, tu me guériras ? La pleine lumière, oui, ce serait peut-être la guérison... La demilumière est plus dangereuse que l'obscurité... Elle réveille les furies qui dormaient... Et tu ne pourras jamais faire dans les êtres qu'une demi-lumière. L'homme le plus intelligent ne comprend qu'à moitié.
LUC
Qu'en sais-tu?
JEANNINE
J'ai réfléchi, depuis un mois. Je t'ai regardé... (Avec douleur.) J'ai vu l'aflFreuse passion de connaître, la curiosité, froide et brillante comme un couteau bien aiguisé.
LUC, Iremhlanl.
Ne dis pas que je ne t'ai pas aimée.
JEANNINE
Tu aimes l'énigme irritante qui se cache dans le dernier repli des consciences.
LUC, à genoux devant elle.
Non. Non. C'est bien toi que j'aime... et non pas seulement cette part de toi-même qui m'échappe... Quand je te revois dans le petit jardin au bord du torrent, par ces soirs enfermés d'automne, toute pensive et repliée sur ton triste secret... j'éprouve un tremblement intérieur... une douceur qu'aucun souvenir n'a jamais éveillé en moi.
82 LE MAyCEUn DE RÊVES
Tu te connais si mal, mon chéri... Tu prends tes émotions d'artiste pour de l'amour.
, LUC
Je sais bien que je t'aime.
JEANNINE
Et je sais, moi, que du jour où tu auras déchiffré le mot que je porte, tu cesseras de m'aimer. L'amour, pour toi, ce n'est qu'un moyen de forcer les âmes... Tes yeux brûlent toutes les femmes, mais tu es un homme éteint... Un homme cruel, aussi.
LUC
Suis-je devenu cruel ?
JEANNINE
J'ai reçu de toi des baisers pénibles comme des expériences.
LUC
Je suis un homme attelé à une tâche rude, décevante. Arrêter les gens comme au passage et arracher la première écorce de leurs mensonges, découvrir les amours incestueuses, les plaies cachées sous l'ouate, les envies bestiales et, ces tares mises à nu, soulever l'un après l'autre les voiles de dissimulations inconscientes ; creuser toujours plus avant, comme un ver dans l'humus, à travers des couches immatérielles de souvenirs tronqués, de rêveries hypocrites, de désirs ignorés... des mains trop douces ne viendraient pas à bout d'un paroi! travail.
si:EyË VII 83
JEANNINE
Il est inutile.
Qu'est-ce que tu dis ?
JEAXXIXE
On n'apprend rien que par l'amour. On ne peut savoir qu'en se donnant.
LUC
Qui t'a soufflé cette leçon ?
JEANNINE
Personne.
LUC
Ainsi, tu te défies de moi ? Tu résistes sourdement à ma pensée ? Voilà pourquoi je n'ai pas déchiffré ton énigme.
JEANNINE
Je me dis parfois que si tu étais venu à moi d'un cœur plus simple, ah! tu aurais tout deviné, tout compris sans paroles. Et si tu m'avais prise avec l'ardeur aveugle des vrais amants, mon mal se serait dissous à cette flamme. Ilélas, ta passion la plus profonde est étrangère à l'amour ! Tu ne peux te donner sans réserve.
LUC
C'est vrai, mais cette passion de connaître que tu crois stérile et glacée, elle a sa source dans l'amour, comme toute passion. J'aime. J'aime l'innocence qui est au fond des crimes. Et je me suis donné. A
8i LE MANGEUR DE RÊVES
une chimère, peut-être, mais je me suis donné. Regarde ma vie. Je me semble un termite enfoncé dans ses galeries souterraines. Jamais de repos, jamais d'air libre. Je ne peux plus approcher un être sans être obsédé par le signe indéchiffrable qui est gravé en lui. Je ne connais pas le bonheur. Où est la femme que j'ai pu chérir en paix ? Un homme éteint ? Non pas. Un homme altéré de plénitude et que son démon oblige à passer de l'une à l'autre, dans une ardeur pleine de tristesse. Un faux don Juan, qui se refuse à l'amour, pour l'amour d'autre chose... Des baisers pénibles comme des expériences ?... J'en connais, moi, de plus répugnants. Si je te disais que j'ai vécu six mois avec une ivrognesse? Et l'amitié aussi m'est empoisonnée. J'ai fait mon compagnon d'un criminel. J'ai risqué l'infamie et la prison.
JEANNINE, avecpilié.
Pourquoi me l'avoir caché ?
LUC
Ce sont des confidences inutiles. Je n'ai besoin de l'absolution de personne.
jEANNiNEj même jeu.
La prison?
LUC
J'écrivais les premiers chapitres de l'Ombre du père. Je ne savais pas encore tout le parti qu'on peut tirer des rêves d'adultes. Et au risque de salir, d'inquiéter, d'éclairer prématurément les en-
S(:Èi\E y II 85
fants, j'en interrogeais le plus grand nombre possible.
JKANMNE
J'ai toujours pensé que tu l'avais fait.
A cette époque, Fearon, la voleuse, qui habitait Chelsea, avait pour voisins une famille d'ouvriers : le père, la mère, un garçon de six ans et une petite fille de huit. Un soir, en l'absence des parents, les enfants jouaient seuls dans le bas du jardin. On entend des cris : le gamin était tombé dans la rivière. Le lendemain, j'entrai chez ces gens. Le père était ivre, suivant son habitude et la fillette, blottie dans ses bras, le regardait sans une larme, avec une expression cruelle et presque triomphale. En observant cette sauvagesse aux vastes yeux luisants de passion précoce, j'eus l'intuition soudaine que c'était elle qui avait jeté son petit frère dans la Tamise. Je voulus savoir. Je l'apprivoisai facilement, avec des poupées. Ce fut une étrange idylle. Elle était coquette et rouée comme une femme ; je lui faisais ma cour, comme à une femme. Elle me confiait des secrets qui n'étaient pas tous innocents. Mais le seul que je voulusse lui arracher, elle le gardait avec obstination. Cette amoureuse de huit ans s'est jouée de moi comme une vieille criminelle... Un jour qu*elle était sur mes genoux, dans le jardin de Fearon, la mère survint. Tu devines ce que cette femme s'imagina. Elle m'invectiva, me menaça de la police... Je n'espérais pas me faire comprendre d'elle. Je partis sans dire un
86 LE MANGEUH DE BEVES
mot... J'ai supporté d'être pris pour un de ces individus qu'on trouve en trop jeune compagnie dans les terrains vagues...
JEANNINE, frissonnant.
Tu me fais peur... (Silence.) Est-ce qu'une enfant, une enfant de huit ans peut volontairement commettre un crime?
LUC
Certes.
Et trouves-tu qu'elle en soit responsable?
LUC
On est toujours poussé à cet âge par des sentiments inconscients. Ma petite diablesse devait être jalouse de son frère. Et de cela, non, elle n'était pas responsable.
(Silence.)
JEANNINE
On dirait que le vent est tombé.
LUC
Oui. Il faut dormir, ma chérie.
JEANNINE
Oh, dormir!
LUC
Je resterai dans la chambre.
(// dispose une chaise en toile.)