‹ Le mangeur de rêvesChapitre 34 sur 56 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

BELKAÇEM

Et n'essaye pas de tricher. J'ai le bras long, dans ce pays. Si tu n'es pas au rendez-vous dans quinze jours, tu ne verras pas la fin du mois, parole de Belkaçem.

FEAROX

J'y serai. Parole de F'earon î

(Elle sort, emporlanl le coffret.)

scenp: VII

A la Source Jaune. Une chambre d'auberge, badigeonnée de verl. LU el lavabo de fer. Nuit. Contre les volets clos, un vent de sable souffle par rafales.

Jeannine est couchée. Luc entre.

LUC

Tu ne dors pas encore ?

JEANNINE

Comment veux-tu, avec ce vent ? Tu entends pleuvoir le sable sur le toit?

LUC

Oui, demain, il y en aura dix centimètres devant l'auberge. (// s'approche d'elle.) T'es-tu sentie mieux, aujourd'hui ?

JEANNINE

Non, La vieille histoire, toujours... Si je veux lire, quelque chose me pousse à sortir. Si je me promène, ce quelque chose me ramène à la maison. Et à peine rentrée, il faut que je m'agite, que je tourne en rond, que je ressorte. Nulle part, je ne

SCENK VU 77

suis à ma place. Ma conscience est un torrent sans digues, un tourbillonnement continuel de pensées absurdes et mesquines. Ah ! je voudrais être crieuse d'oursins sur le Vieux-Port de Marseille ! Je voudrais être seule, toute seule !

LUC

Pourquoi seule ?

JEANNINE, bas, hochant la lêle, tournée contre le mur.

C'est dans tes bras que je suis le plus malheureuse. Chacune de nos caresses, chacun de nos baisers laisse en moi comme une trace de péché... L'autre nuit, je suis restée un quart d'heure la face dans les draps, tremblante de honte et d'effroi... {Silence. Rafales.)

LUC

Que les hommes sont aveugles et les femmes dissimulées !... Dire qu'à ce moment-là, je me félicitais secrètement de l'avoir rendu la joie de vivre!

JEANNINE

Tu m'as délivrée du remords pour un temps, mais tu n'as pas pu l'empêcher de reparaître. Et ces rêves qui m'effrayaient, tu ne les as pas chassés non plus. Avant toi, je rêvais que ma mère était morte. Depuis toi, je rêve que je la tue.

LUC

Cette nuit encore ?

JEAXXIXE

Je me voyais tout enfant, près d'une ouverture de rocher. Le vent du soir agitait mon châle vert. Maman était près de moi... Et elle tomhait sans que je l'eusse touchée... P'ile mourait d'un de mes regards. Tu es comme un montreur de lanterne magique. Tu ne sais que faire passer les cauchemars devant la lampe. C'est ton instinct de fouilleur de berceaux qui a fait lever en moi ces fantômes.

LUC, vivement.

Des fantômes, tu dis bien, d'inoffensifs, de puérils fantômes.

JEANNINE, à elle-même.

Ne sont-ce que des fantômes ? Je me le demande, quelquefois.

LUC

Que veux-tu dire ?

JEANNINE

Si je n'avais à me reprocher que des désirs enfantins, des souhaits de mort inconscients, je ne serais pas torturée comme je le suis. Je n'aurais pas essayé de mourir... Je ne suis pas de ces folles qui se tuent sans motif. Mon esprit est sain, si ma conscience est malade. Et ma conscience est malade parce qu'elle souffre d'une faute obscure, d'un crime impuni.

LUC

Les âmes trop faibles s'accusent à tort, tu lésais. On peut vouloir mourir pourdes crimes imaginaires.

SCÈ^E vil 79

JEANNINE, bas.

D'où me vient, alors, cette idée qu'il y a dans mon passé quelque chose de réel, d'oublié, qui crie vengeance? Pourquoi certaines de mes nuits sententelles le meurtre et la trahison ? (Silence. Rafales.) Ces désirs de mort, qui étaient en moi, jadis...

LUC

Eh bien ?

JEANXINE

Qui sait s'ils n'ont pas contribué à faire périr ma mère?... Qui sait ce que peut le désir?

LUC

Les faits sont là. Ta pauvre mère a trouvé la mort dans un guet-apens. Une balle ! Tu me l'as raconté toi-même.

JEANNINE

Je suis une machine faussée. J'ai pu oublier... Transformer... (Silence. Rafales plus faibles.) Hier, je regardais une carte. Ici, à la Source Jaune, nous ne sommes qu'à cent cinquante lieues du Tombeau de la Chrétienne... J'aimerais retourner là-bas.

LUC

Pourquoi ?

JEANNINE

Il me semble, parfois, qu'elle m'appelle, du fond de son trou de sable.

LUC, lui caressant les cheveux.

Ma pauvre Jeannine... Je traverserais l'Afrique

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pour te donner la paix... Mais si tu espères arracher aux pierres et aux sables un secret que nous n'avons pas déchiffré ensemble, autant retourner en Europe. La cause de tes tourments est en toi seule. Et je finirai bien par la découvrir. A partir de demain, tu noteras tes rêves.

JEANNINE

Cesse donc de me disséquer vivante !

LUC, lui prenant la lête enlre ses mains.

J'arriverai jusqu'à la bête qui est cachée là et qui ronge ta vie I

JEANNINE, se dégageant.

Où est ton assurance d'autrefois ? Tu te croyais le démon bienfaisant qui dévore les mauvais songes. Aujourd'hui, le Bakou ne sait plus que grimacer devant moi.

LUC

Tu désespères trop vite. Attends.

JEANNINE

Que toutes les truites soient mangées, n'est-ce pas?

LUC

Laisse-moi chercher encore.

jEANNiîiE, les yeux mi-clos, avec une nuance de mépris.

Crois-tu vraiment qu'en ramassant les miettes

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