SCÈNE IX
JEANNINE
Oui... oui... Jeannine se rappelle... La caverne... le châle vert... le sable rose... et maman n'était plus là... Et pauvre papa mentait... pour que Jeannine oublie... ce qu'elle avait fait... Ah, papa, papa chéri!... Fallait tuer... méchante Jeannine... pas pardonner... pas oublier... Tuer! Tuer!
FEARON, lui cinglant les reins
d'un coup de cravache.
Voyons, Mrs. Felse, est-ce qu'une enfant de six ans
est responsable de ses actes ? Maintenant que vous
savez la vérité, j'espère que vous serez raisonnable
et que vous cesserez de vous tourmenter.
jEANxixE, revient à elle et se relève, en proie à l'épouvante.
Oh ! Oh ! Oh ! j'ai livré ma mère à des assassins ! {S'accrochant aux vêtements de Belkaçem.) Dites, qu'est-elle devenue, ma pauvre maman? Où l'avezvous achevée ?
BELKAÇEM
On tue rarement les femmes, dans nos tribus.
JEANNINE
Qu'a-t-on fait d'elle ? Répondez.
BELKAÇEM
J'ai dit ce que je savais.
JEANNINE, à Fearon.
Il ne veut pas parler. Oh ! je vous en supplie, forcez-le à tout me dire!
llf) LE MANGEUR DE RÊVES
Mais calmez-vous, ma chère. Pourquoi voulez-vous qu'il en sache davantage ? Il y a dix mille hommes dans les tribus, et on y perd aussi facilement la trace d'une captive que celle d'une sauterelle.
JEANNINE, se lordanl les mains.
Une captive !
FEARON, avec une froideur féroce.
Et après ? Tous les pillards ne sont pas des bourreaux. Ils ne prennent pas tous plaisir à déchiqueter leurs esclaves avec des ciseaux. Il y en a qui préfèrent s'amuser avec elles. Ce sont des amants pleins de vigueur, vous savez? A part la vermine et la syphilis, il n'y a vraiment rien à leur reprocher. (Elle rit bruyamment. La musique s'est tue au dehors. Jeannine se précipite vers le fond, dans une terreur intense.)
FEARON
Où allez-vous, Mrs. Felse?
JEANNINE, à la porte.
Laissez-moi !
FEARON
Soyez prudente. Il fait tout à fait nuit. Ne sortez pas sans arme. {Elle lui glisse un revolver dans la main et lui ouvre la porte. Jeannine sort en courant dans l'obscurité. Fearonrevient à Belkaçem. Elle se verse à boire, dans une exaltation qu'elle réprime de moins en moins.) C'est une question de savoir