SCENE IX
s'il est meilleur de tuer avec des paroles ou avec un couteau. Qu'en penses-tu, vieux connaisseur?
BELKAÇEM
Chacun tire son plaisir de l'instrument dont il joue le mieux. Mais le fusil est plus sûr que tout. Les paroles sont comme le couteau : bonnes pour achever.
FEARON
Bonnes aussi pour commencer... Si un homme, avec des mots, n'avait pas rouvert dans cette âme une profonde blessure, ceux que tu viens de prononcer n'auraient pas élargi la plaie. (Elle lui verse à boire.) Hâve a drink, Belkaçem !
BELKAÇEM, buvaul.
Voilà quarante ans que l'alcool a perdu pour moi le goût du péché.
{Elle écoute un momenl, avec délices, le silence de la nuil qui s'étoile.)
FEARON
Vide ce verre et tu y trouveras le goût du meurtre.
BELKAÇEM
Je ne sais plus le goût qu'il a.
FEARON, qui vient de boire.
Moi, je le sais, à présent.
BELKAÇEM
Je parle de la mort qu'on donne en risquant sa
vie. Tes crimes faciles sont fades comme l'eau des puits... Sais-tu pourquoi je prépare la révolte ? Ce n'est pas pour la liberté, pas même pour le butin. C'est pour retrouver une saveur perdue... une odeur dont on ne peut plus se passer, une fois qu'on l'a connue. Celle qui vient de sortir fuit devant sa jeunesse. Moi, je cours après la mienne. Qui est le plus fou ?
(La nuit est tout à fait tombée. Le gardien entre, portant une bougie fichée dans une bouteille. Il la pose sur la table et disparaît. La musique reprend au dehors. Belkaçem se dirige vers le fond.)
A demain, Belkaçem. Et pour le prix des caisses, je ne te réclame rien de plus. Je suis assez payée.
BELKAÇEM, Sortant.
Toi non plus, tu n'as pas pris la sagesse pour guide.
(Elle retourne à la table et boit. Luc entre par le fond.)
FEARON, avec une expression de triomphe contenu. Well, darling, était-ce beau ?
LUC, traversant rapidement vers la gauche. Splendide, en effet.
FEARON
Où vas-tu ? laisse-la dormir.