‹ Le Maniquet; pièce lyrique en 3 actesChapitre 15 sur 20 · LA PIERRE-QUI-TOURNE · texte numérisé non relu

LA PIERRE-QUI-TOURNE

Un « bâtis * ('j ardennais. Le chemin, qui traverse la scène, disparaît à droite et a gauche derrière de maigres bouquets de sapins. Apres une courte solution de continuité causée par une ondulation du terrain, on voit la route reparaître dans le fond, à gauche, ti se diriger en droite ligne vers l'horizon, à travers des sapins clairsemés entre lesquels elle finit par se perdre. Le reste du plateau représente une surface aride et dénudée, parsemée de bouquets de bruyère et de quelques blocs de quartz ;i fleur de terre, le tout d'une coloration morne et sévère. Le milieu de la scène, au bord du chemin, est occupé par les restes, à peine perceptibles sous l'envahissement des mûriers sauvages, d'une petite construction en matériaux du pays (épaisses et larges plaques de schiste) ; immédiatement à côté, adroite, une roche grisâtre assez élevée et se terminant en aiguille, la Pierre-qui-tourne. Des traînées de gazon et de bruyère, au milieu du chemin, indiquent un lieu peu fréquenté.

On est à la chute du jour. La lumière du crépuscule, qui au début permet de discerner encore les divers détails du paysage, s'éteint graduellement pendant les premiers épisodes.

Le théâtre reste vide un instant, puis le Maniquet entre, traînant par le poignet Mandine, qui se laisse faire passivement.

(') Les deux tableaux s'enchaînent sans solution de continuité.

I ' i Plaque aride dans une forêt, à un endroit où la roche affleure, parfois recouverte d'une très mince couche de terre ne nourrissant que des mousses. Les bâtis semblent « battus » par un piétinement qui. pour les gens superstitieux, ne peut avoir qu'une origine maléfique. Le caractère désolé des bâtis est rendu encore plus sensible par le fait que leur lisière ne lève d'ordinaire que des pins ou des sapins. Les bâtis dès /nacrâtes (sorcières) sont nombreux dans les régions forestières du pays wallon. [Note de M. O. Coi.son.]

Le MàNIQUET (brièvement) Nous y sommes ! viens.

(Il conduit Mandine devant la roche et Vy adosse vivement. Puis il jette son bâton, enflamme une allumette et, écartant quelques-unes des ronces (//// couvrent les vieux murs du fond } il en retire une baguette avec laquelle il trace à terre, autour de la pierre et de Mandme, un vaste cercle dans lequel il entre lui-même \ Ensuite, avec précaution, il dépose la baguette à terre et, te dos tourné éi la rampe et les bras étendus, il entame, à voix basse et monotone, une formule de conjuration, dont on ne perçoit qu'un murmure confus, entrecoupé de quelques accents plus énergiques. Vers la fui, ceux-ci se multiplient comme en une adjuration plus pressante, le sorcier s'agite sans sortir du cercle, remue les bras, les mains, dans une gesticulation de plus en plus mouvementée et dirigée de plus eu plus vers la gauche. Puis il s'arrête brusquement, s'essuie le front et, épuisé, s'assied à terre à côté de la roche , les mains croisées devant les genoux ramenés au menton. La nuit est maintenant complète. Silence prolongé.

Subitement, Mandine qui, pendant toute cette scène, est restée immobile et comme endormie, pousse un cri étouffé et tend brusquement la main vers le fond, à gauche.

Tout au bout du chemin, à P endroit où celui-ci commence à se préciser, on distingue comme une flamme légère qui palpite, disparaît à chaque instant derrière un arbre, mais semble se rapprocher peu à peu.

. lu cri poussé par Mandine, le Maniquet s'est redressé vivement, d'abord sur les genoux, puis debout, et tous deux main tenant suivent ta flamme des veux, elle avec nue terreur muette, lui avec une stupeur et une émotion croissantes. )

Lié mais !.. par l'enfer ! est-ce que vraiment ?.. (La flamme, s' approchant toujours, disparait brusquement derrière le pli

île terrain où se dissimule l'angle de la route. Ou perçoit maintenant comme un bruit de chaînes, qui grandit de plus eu plus.

Le Maniquet s'est rejeté instinctivement derrière le rocher et, penche en avant, regarde anxieusement. Mandine, comme pétrifiée par la terreur, s'est raidie contre la pierre, les bras étendus, les mains crispées contre les bords. Longue attente.

Parait enfin, à gauche, un vieux garde forestier, le fusil à la bretelle, la main droite balançant une lanterne, la gauche retenant, au bout d'une chaîne, un grand chien de berger. Il traverse lentement la scène, la tête basse, en fredonnant éi mi-voix une chanson populaire, et disparait a droite.

A peine a-t-il disparu que le Maniquet se jette en avant, arec un bruyant éclat de rire, tandis que Mandine, vaincue par l'émotion, s'affaisse sans

connaissance.) — Rideau.

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