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LES GELÉES PRÉCOCES

S'il était vrai, comme on s'est plu à le répandre, et comme on le répète encore aujourd'hui malhonnêtement, que règle générale, les

grains ne pussent parvenir à maturité a raison de la précocité des gelées, il ne servirait de rien d'insister sur la fertilité de notre sol, et l'immigrant aurait raison de ne point se diriger vers nous. Mais, hâtons- nous de l'affirmer, c'est l'opposé qui est la règle générale.

Sur ce point encore, nous- avons fait une investigation consciencieuse, et en voici, sommairement le résultat,

Elle établit :

x* Que la saison est très favorable 4 la culture ;

a Que cette saison d'été est assez longue pour noua donner d'excellents produits ;

3° Que les grains mûrissent et sont généralement coupés avant le premier septembre ;

4° Que les premières gelées ne se produisent généralement qu'après le i« septembre, alors qu'il n'y a plus de danger pour la récolte ;

5° Que les gelées de 1883, 84 et $5 n'ont affecté qu'une partie de la récolte ;

6* Que si, en 1883 et 1884, la gelée a affecté une partie de la récolte, c'est que les semailles ont été faites dans des conditions exceptionnelles, et non parce que ces gelées ont été hâtives ;

7° Que depuis 181 8, c'est-à-dire dans l 1 espace de soixante-huit ans, les seules années où l'on ait constaté quelques dégâts par suite des gelées sont d'abord en 1862, parce que le grain a été semé en juin, ce qui n'est pas étonnant ; en 1883 et 1884, parce que des circonstances exceptionnelles ont retardé la maturité des grains ; en 1885, pareeque la gelée a été précoce ; c'est-à-dire, que pour une raison ou pour une autre, nos récoltes n'ont été endommagées par la gelée que quatre fats seulement dans l'espace de 68 ans ; d'où Ton doit conclure que la régie générale est que nos récoltés ne sont pas atp osées À périr par la gelée ; dire le contraire, c'est nous calomnier*

Les témoignages qui suivent établissent tous ces points.

En premier lieu, je cite ces paroles de Monseigneur Taché, au Rév. Père Nugent :

11 Ici, comme au Dakota^ les hivers sont passablement rigoureux, mais nos étés sont par contre très chauds. Après trente sept années d'expérience, je trouve la saison au Manitoba plus agréable qu'en aucun autre pays du monde.

41 Vous avez vu de vos yeux, les magnifiques produits de notre sol si riche, et vous devez être convaincu comme moi que nous ne pourrions obtenir de pareils résultats si nous n'avions pas d'été.' '

Maintenant nous lisons dans le rapport du département de l'agri culture pour 1884 :

u M. Robert Munro, qui a passé cinquante années de sa vie sur les

bords de la Rivîèrç Ronge, dit que jamais suri grain n'a été endommagé par des gelées hâtives, excepté en 1862, époque de l'inondation, ca*r alors il ne put terminer ses semailles qu'au milieu de juin,"

Ainsi, dans l'espace de 50 ans, voici une gelée*

Mais est-il bien étonnant que du grain semé au milieu de juin, ait été endommagé par la gelée ?

Si dans la province de Québec, ou dans le Minnesota, ou dans le Dakota, Ton faisait des semailles du i e rau 15 de juin, est-on bien sûr que Ja gelée n'affecterait point ce grain ?

Poser la question, c'est la résoudre» C'est-à-dire que dans n'importe quel pays septentrional, si le cultivateur ne fait pas ses semailles dans un temps convenable, il est exposé à toutes les intempéries des saisons.

Mais continuons à donner nos témoignages.

C'est d'abord une lettre de*M. l'abbé Dugast, de l'archevêché de Saint-Boniface.

Archevêché de Saint-Boniface, 25 septembre 1886. Monsieur,

En réponse à la question que vous m'avez faite hier, pour avoir des renseignements sur l'époque des gelées dommageables aux moissons au Manïtoba, voici ce que je puis vous dire.

Dans une notice écrke sur ce pays par Mgr Provencher, je vois que dans l'espace de 25 ans, c*est-à dire de iSî8 à 1843, une fois la première gelée s'est fait sentir le 2 septembre ; une autre fois le 17 septembre j mais que l'époque ordinaire eat du 7 au 8 septembre.. Qu'ordinairement aussi le blé est mûr le 15 août, et qu'une fois on Ta moissonné le 29 juillet \ <Ju'il était bien mûr et de bonne qualité.

Maintenant, depuis vingt ans que j'habite ce pays, je ne me rappelle pas avoir vu de gelées dommageables aux grains avant le 4 et le 5 septembre, excepté durant Taunée 18S5, où les moissons ont été endommagées au mois d'août.

Je crois que depuis les observations faîtes par Mgr Provencher les changements clïmatériques ont peu varié, et qu'aujourd*hui comme alors on peut compter sur un temps favorable jusqu'au 8 septembre, Les fléaux ne doivent pas entrer en ligne de compte ici ; ce sont des choses accidentelles qui disparaissent, tandis que le climat tient à des causes atmosphériques qui sont toujours à peu prés les mêmes,

J'ai l'honneur d'être votre très Jiurable serviteur,

G, Dugast, Ptre-

Voici maintenant une lettre de l'honorable juge Dubuc:-

Sàint-Boniface, 25 septembre 1886.

Mon cher M. Bernier^

Vous me demandez de vous dire ce que je sais des gelées d'automne dans le pays. Je suis à Manitoba depuis 1870 ; mais n'ayant pas tenu de registre de la température, je ne puis faire de statistique ; cependant, je puis dire que pendant cette période de seize ans, la seule année où nous ayons' eu des gelées au mois d'août est celle de 1885. La récolte en a souffert.

En 1883 et 1884, les premières gelées ne sont venues, comme de coutume, que vers le 7 de septembre. Si, durant ces années, une partie de la récolte a été avariée, c'est parce que les semailles ne se sont pas faites en temps ordinaire ; et que des pluies exceptionnelles, en 1884, ont* sur la fin de la sais on , retardé la maturité des* grains, laquelle est généralement complète avant le premier septembre.

À part les années que je viens de citer, je n'ai jamais entendu parler de blê ou autres céréales endommagés par les gelées d'automne. Tous les autres citoyens vous en diront autant.

Votre tout dévoué,

T. Dubuc,

Voici la lettre dn caissier de la Banque Commerciale, à Winnipeg, auparavant le gérant de la succursale de la Banque des Marchands :

Commercial Bank of ManitobA,

Winnipeg, 24U1 september, 1886.

T. À. Bernier, Esq VJ

Saint-Boni face.

Dear Sîr,

In reply to your letter of the 22nd inst., I hâve to say that I hâve now been in thîs country for upwards of fourteen years, and my expérience wïih regard to frost such as would injure the crops in the fall or in the sprîng of the year, is that until the month of september, 1SS3, we had no frost during the previous ten years which did any injury at ail, and were it not that the seasons of 1883 an( * ^84 were late onesj the crops ofthose years would hâve escaped uninjured.

I hâve seen Manitoba and the North-West Territories under a variety of cïrcumstances climatic and otherwise, some of them benefi-

cial, and some of them injurious, and the es ti mate I hâve formed of the country, taking every thing into considération \s f that it îs, both as regards climate and soil, one of the best fîtted for seulement in the world.

I remain, dear sir, yours truly,

D. Macarthur.

[Traduction*]

Banque Commerciale du Manttoba,

Winnipeg, le 24 septembre 1886.

T. A. Bernier, Ecr.,

Saint-Boniface.

Cher monsieur,

En réporve'à Votre lettre du 22 courant, je vous dirai que Je suis dans le pays depuis au-delà de quatorze ans, et que mon expérience concernant les gelées du printemps ou d'automne pouvant endommager les grains, est que, à venir au mois de septembre 1SS3, nous n'avons, durant les dix années précédentes, souffert aucun dommage par les gelées. En 1883 et 1884, ïes récoltes auraient également échappé aux gelées d'automne, si la saison des semailles n'eût été tardive dans les deux cas.

J'ai pu apprécier le Manitoba et les territoires du Nord -Ouest sous plusieurs aspects, climatériqùes ou autres, tantôt à l'avantage du pays, tantôt à son désavantage, et, prenant tout en considération, je suis arrivé à la conclusion que, tant soùs le rapport du climat que du sol, «'est l'un des meilleurs champs de colonisation du monde.

Je demeure, cher monsieur, votre tout dévoué,

D* MaCARTIIUR,

Le témoignage suivant est particulièrement important en ce qu'il -fient d'une personne née au pays, et qui y a toujours vécu,

Saint-Boniface, 21 septembre 1SS6.

A M. T. A. Bernier,

Saint-Boniface.

Cher Monsieur,

Pour répondre aux questions que vous me faites, permet tez-moî de ▼ous informer que je suis un natif du pays. J'ai aujourd'hui quarante

ans. Eh bien [ à part les années 1883, 1884 et 1885, je ne me rappelle pas avoir jamais eu connaissance d'aucune gei£e qui ait fait dommage aux récoltes; et je me rappelle en outre avoir entendu dire à mon père que sa récolte de blé n'avait jamais souffert. des gelées d'automne, lesquelles ne se produisaient qu'après que la récolte fut coupée— les grains sont généralement mûrs avant le premier septembre . Pour les années 1883 et 1884, je désire faire remarquer que dans mon opinion, la gelée n'aurait pas affecté la récolte si les "semailles avaient été faites au temps ordinaire. Ces gelées ne sont venues qu'en septembre. Les dommages ont été grandement exagérés. Une partie de la récolte seulement a souffert, celle dont les semences avaient été mises tard en terre.

Votre serviteur,

Roger Marion.

Voici le témoignage de l'un de nos meilleurs jardiniers, membre de la chambre d'agriculture provinciale, qui est au pays depuis 1860 :

Saint-Boniface, 20 septembre -1886.

A M, T, A, Berïïier,

SiinUBoniface.

Cher Monsieur,

En réponse à vos questions, je puis vous certifier que j'habite le Manitoba depuis Tannée 1860, et que depuis cette date, les récoltes de notre pays n'ont souffert de la gelée qu'en 1883, 84 et 85.

En 1883 et i884 les gelées sont venues vers le 7 septembre. Si le» saisons n'avaient pas été tardives, cette gelée n'aurait eu aucun effet, car les grains sont mûrs et coupés généralement avant cette époque.

En 1SS5, la gelée est venue au mois d'août. Mais dans aucune des trois années ces gelées n'ont été générales ; on a beaucoup trop exagéré les dommages causés par ces différentes gelées.

Votre, etc.,

Victor Mager.

Le témoignage suivant est celui de M- Turennc, premier commis au Bureau des Terres à Winnipeg ;

SAINT Boni face, 24 septembre 18S6.

Monsieur^

Je reçois votre lettre à l'instant et je m'empresse de vous répondre que bien que j'habite la province depuis 1870, il n'est survenu depuis cette époque qu'une gelée au mois d'août (en 1885), et deux en septembre, (en. 1883 et 1884) qui aient fait dommage aux récoltes,, Les autres années la récolte est venue à parfaite maturité. Je puis ajouter qu'en général la récolte est coupée avant le premier septembre ; et en septembre 1883 et 1884, si les semailles ne s'étaient pas faites dans des circonstances exceptionnelles, il y a lieu de cr«ire que les récoltes auraient échappé à la gelée.

J'ai l'honneur d'être, monsieur;

Votre très humble serviteur,

J. TUHENNK.

Pour tout homme de bonne foi, ces témoignages établissent parfaitement les propositions que j'ai émises plus haut, et en particulier celleci , savoir : que régie générale, nous n'avons pas à craindre la gelée pour nos récoltes.

Dans le chapitre suivant nous établissons encore plus amplement, pair d'autres témoignages, que même les gelées de 1883, 1884 et 1885, n'ont pas été aussi considérables qu'on l'a prétendu à l'étranger,

LES GELÉES.— {Suite.)

Que les gelées de 1883, 1884 et 1885 aient été exagérées ; que ces gelées n'aient pas été aussi générales ni aussi considérables qu'on l'a prétendu, cela ressort parfaitement des témoignages qui forment le chapitre précédent ; en voici d'autres cependant ;

C'est d'abord le digne curé de Saint Léon, M. l'abbé Théobald Bitsche, qui m'écrivait au mois d'août dernier :

" On parle des gelées précoces de iSSj, 1S84 et 18S5. Je dois d'abord dire qu'on a bien exagéré les choses,"

Dans son rapport pour 1883, le ministre de l'agriculture dit :

'* Bien que des pertes sérieuses aient été occasionnées par la gelée sur plusieurs points de la province, il y a néanmoins beaucoup d'autres localités qui n'ont souffert aucun dommage, le grain y ayant

échappé, soit qu'il fût coupé, soit qu'il fût trop mûr pour fctte atteint. n

Dans le bulletin du 31 octobre 1884, publié par le même département, il est dit, en parlant de la récolte de 1884 •

" On peut affirmer que dans tous les cas où le blé a été semé à l'époque convenable, sur de la terre préparée à l'automne 1883, la récolte n T a rien souffert, ni de la gelée ni des pluies."

Parlant de la récolte de 1885, le bulletin du 31 octobre 1885, dit, après avoir donné des détails des diverses parties du pays :

" Les pertes ne couvrent certainement point toute la province."

Et M. Clarté, l'inspecteur des grains, dit à son tour, en parlant de

la même récolte :

" La gelée â laquelle j'ai référé, n'a pas été générale ; et bien que certains individus ou certaines localités aient pu éprouver des pertes sérieuses, d'autres y ont échappé complètement, et le rendement sera, de tout en tout, dans la province, satisfaisant."

Mais j'entends l'objection : En 1883 et 1884, bien que les gelées ne soient venues qu'en septembre, une partie de votre récolte a souffert,

Je ne conteste point ; seulement la chose s'explique.

Par exception, en ces années-là, les semailles se sont faites plus tard que de coutume, lo parce que le printemps a été tardif; 2o parce qu'un grand nombre de cultivateurs, nouveaux arrivés, n'avaient pas eu l'opportunité de faire des labours d'automne ; et 3o parce que ces mêmes cultivateurs, pleins d'espoir et d'ambition, encouragés par les excellentes récoltes et les prix élevés des années précédentes, ont entrepris d'ensemencer plus de terrain que leurs forces et la main d'ceuvre à leur service ne le leur permettaient ; ils ont donc terminé leurs semailles plus tard que d'ordinaire. Du grain semé tard ne peut mûrir de bonne heure ; l'époque de la gelée arrivant, ce grain a souffert : enfin, comme le dit M. le juge Dubuc : "les semailles ne se H sont pas faites en temps ordinaires et des pluies exceptionnelles en " 1884^ ont 7 sur la fin de la saison, retardé la maturité des grains ; " voila, en iêsumé, l'explication des dommages causés par la gelée en

Ces gelées, coïncidant avec la crise qui devait nécessairement suivre la période de fiévreuse spéculation dont nous avons été témoins en 1881 et 1S82, ont produit un malaise facile à expliquer. N'eût été oette coïncidence malheureuse, elles n'auraient pas eu d'effets bien marqués sur la prospérité publique.

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