Le Manoir de Villerai [microforme]
rivière, si remarquable par le calme enchanteur de ses eaux et la fertilité des campagnes qui l'entourent, fertilité qui leur valut autrefois le nom de grenier du Canada, la rivière Richelieu ou Chambly. L'abondance et la richesse des moissons qui autrefois justifiaient ce titre, n'existent plus; mais ses eaux sont encore aussi limpides, la verdure des arbres et des prairies qui bordent ses rives est aussi brillante qu’anciennement. Cependant, l’époque où commence notre récit n’est pas précisément la plus favorable pour
montrer dans sa plus grande splendeur la belle nature dont nous venons de parler; car c’est pendant une sombre après-midi d'hiver, vers la fin du mois de décembre 1756, que nous allons présenter notre héroïne au lecteur.
C'était une des premières tempêtes de neige de la saison, et le changement magique qui s’était opéré pendant les quelques heures que la neige était tombée si mollement, si légèrement et cependant si abondamment, était réellement merveilleux. Un tapis d’une éblouissante blancheur avait recouvert les routes et les forêts, depuis longtemps dépouillées de leurs ornements d’été, tandis que les arbres étaient légèrement courbés sous le poids de doux fardeaux, qui avaient revêtu leurs branches comme d’une draperie gracieuse et fantastique.
Dans les cours, les remises et autres bâtisses s'étaient transformées en tours et en fortifications flanquées de masses de neige.
La charrette renversée, la porte cochère, ses montants couverts comme d’un duvet de cygne, même le puits de la ferme avec sa longue et menaçante brimbale, tout prenait
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une apparence inaccoutumée, quoique agréable et pittoresque, Le manoir de Villerai s'élevait, se dessinant nettement sur ce fond blanc. C'était une simple et vieille demeure, bâtie d'après l'ancien goût en pierre non taillée, et sans la moindre prétention aux beautés de l'architecture, auxquelles on pensait peu dans le temps. Elle avait cependant dans son extérieur grossier un air de solidité et de doux confort qui compensait pleinement tous ses défauts de symétrie et d’élégance. Les étroites croisées, placées dans un mur épais, étaient garnies de lourds volets de fer, et les portes étaient défendues de la même manière : prudente mesure de sûreté :
cette époque dangereuse où les sauvages, les anciens propriétaires du sol, pouvaient venir, quand on les attendait le moins, exercer sur une maison isolée de terribles représailles pour tous les torts qu’ils avaient endurés.
Comme la plupart des maisons de campagne de cette époque appartenant à l’aristocratie, la première pièce était une grande salle carrée confortablement meublée de
sofas et de fauteuils, et remplaçant ce que
l’on appelle de nos Jours le salon ou le par-
loir. Un énorme poêle double s'élevait au milieu de la pièce, et la lueur qui s’échappait d’entre ses plaques mal jointes, répandait sinon autant de lumière et de clarté, au moins infiniment plus de chaleur qu’une grille.
Une vieille dame à la physionomie douce et calme reposait dans un des fauteuils, à la portée de l'énorme chaleur qui s’'échappait de la masse de métal rougi (et comme le remarque un de nos amis, à cette époque les poêles étaient vraiment des poêles faits pour durer). Pendant qu’elle se berçait lentement, son tricot, infaillible ressource des vieilles dames, était tombé sur ses genoux; et d’un regard attentif et pensif elle considérait la figure d’une jeune fille qui se tenait immobile comme une statue dans l'embrasure d’une des profondes fenêtres.
La jeune fille en question était Blanche de Villerai, orpheline, seigneuresse du fief de Villerai, accordé par le gouvernement franqais à un de ses ancêtres comme récompense de ses faits d'armes. La fortune qui lui avait généreusement accordé la richesse, l'avait aussi favorisée de bien d’autres de ses dons;
car un profil d’une stricte élégance, joint à la plus grande délicatesse de traits, disait assez que mademoiselle de Villerai, outre son titre d’héritière, en possédait un autre non moins envié, celui d’une beauté parfaite. Quelques-uns peut-être auraient trouvé ses traits trop calmes, trop froids malgré leur exquise perfection: d’autres auraient pu dire aussi que son grand œil noir lançait quelquefois des regards trop fiers ; mais les critiques même les plus difficiles n'auraient pu s’empêcher d’avouer qu’elle était extrêmement élégante. Soit que la solitude calme et belle du spectacle qui se déroulait au dehors, et qu'elle contemplait d’un œil avide, influât sur son humeur en ce moment, soit que ses pensées secrètes ne fussent pas aussi gaies qu'ont coutume de l'être celles d’une Jeune fille, il y avait sur sa jeune physionomie une ombre de tristesse qui semblait augmenter sa beauté au lieu de la diminuer. Sa rêverie fut enfin interrompue par cette subite exclamation de sa compagne :
— Blanche, ma chère, que fais-tu donc ?
Voilà trois quarts d'heure que tu te tiens
silencieuse et immobile à cette croisée, lui
dit-elle en jetant les yeux, comme pour corroborer sa remarque, sur une longue et vieille horloge qui tintait solennellement dans un coin. Oh! je devine bien à quoi tu penses.
Une rougeur subite monta aux tempes de la jeune fille, et tout en se tenant tournée vers la fenêtre, elle répondit :
— ]l n’est pas difficile de le deviner, chère tante, je pense à Gustave de Montarville.
— C'est parler comme tu as toujours coutume de le faire, franchement et ouvertement. Oui, vraiment, quel autre sujet pourrait occuper les pensées d’une jeune fille à la veille de revoir son fiancé après une absence de plusieurs années? Maïs te souviens-tu bien de lui, petite? Tu n'étais qu’une enfant quand il partit pour la France, il y a six ans.
— Oui, chère tante, je me le rappelle comme il était alors; mais il a sans doute beaucoup changé depuis.
— Oui, autant que toi-même, ma chère.
Qui reconnaîtrait dans l’élégante jeune dame que j'ai devant moi, la pâle et timide enfant en costume de pensionnaire, qui faisait un adieu si indifférent et si guindé à un jeune
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garçon, son fiancé, dans cette même salle.
Tu ne paraissais pas beaucoup t’occuper de lui alors, Blanche.
— Oh! je l’aimais assez; pas autant, pourtant, que ma bonne maîtresse, sœur Ste- Marie, ni quelques autres de mes jeunes Compagnes; mais aussi nous nous voyions si peu, alors.
— C’est vrai, c’est vrai, et tu étais toujours une petite fille si distante, si intraitable. Il faut espérer que tes sentiments envers lui acquierront bientôt un caractère plus amical.
— Je ne sais, ma tante. Cela dépend tout à fait de lui; et, en parlant ainsi, son ton et son regard devinrent plus sérieux.
— Voyons donc, enfant! reprit la tante quelque peu piquée. Si tu ne l’aimes pas, tu n'as pas d'autre chose à faire que d’apprendre à l’aimer. C’est l'époux que t'a choisi ton tendre père, quand tu n'étais encore, je puis le dire, qu'au berceau ; c’est le mari que désirait pour toi ta chère et bonne mère, qui, en te confiant à mes soins sur son lit de mort, me chargea solennellement de voir à ce que cet engagement sacré fût rempli.
Sur un tel sujet, sans doute, il n’est pas une
jeune dame bien élevée qui veuille faire sa propre volonté. Ses parents choisissent, c’est leur devoir; le sien est d’obéir.
Blanche de Villerai ne répondit pas immédiatement; mais la contraction involontaire de ses sourcils noirs exprima plus clairement que des paroles, qu’elle n’aimait pas beau- Coup la doctrine arbitraire et exclusive de madame Dumont sur l’obéissance filiale. Il y eut une pause, puis la vieille dame reprit doucement :
— Mais es-tu certaine, petite, qu’il viendra aujourd’hui? Le temps est devenu extraordinairement orageux:; et ce motif, ainsi que les chemins qui doivent être très pleins, car il poudre horriblement, pourra peut-être l’obliger de remettre sa visite.
Les lèvres légèrement serrées, la nièce reprit fièrement :
— Îl m'a écrit, ma tante, qu’il serait ici aujourd’hui; il faut donc qu'il soit ici aujourd’hui.
— Mon Dieu! Blanche, s’écria la plus vieille dame en ôtant ses lunettes et en les replaçant aussitôt, tu es excessivement exigeante. Tu sais que notre bon curé t'a souvent
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fait entendre, d’une manière indirecte, qu’une demoiselle si sensible, si pieuse et si aimable que toi, ne devait pas succomber à des faiblesses, pour ne pas dire à des péchés d’orgueil comme ceux-là.
— Eh bien! chère tante, répondit - elle moitié souriante, moitié indifférente, puisque je suis comme vous et M. le curé le dites, sensible, dévote et aimable, si je n'avais quelques défauts, je serais parfaite ; et l’on sait que la perfection n’a pas été donnée aux mortels.
— La vieille horloge tinta ici bruyamment quatre heures, et un nuage encore plus sombre se répandit sur la physionomie de Blanche de Villerai, comme elle se tournait entièrement vers la croisée en appuyant sa tête dessus. La scène au dehors devenait de plus en plus orageuse, désolante, froide et triste. En plusieurs endroits, les clôtures et les inégalités du terrain avaient entièrement disparu sous les bancs de neige, Ou, comme de petites pointes noires répandues sur une mer blanche et tourbillonnante, montraient cà et 1à leurs têtés. La longue barrière avait assumé la dignité d’une muraille
de marbre de hauteur et de largeur raisonnables, à laquelle des sapins de courte taille, répandus sur l’un et l’autre côté, servaient comme de bastions. Le crépuscule augmentait peu à peu l'obscurité; mais la neige silencieuse continuait toujours à tomber aussi doucement, aussi activement qu'auparavant.
— Blanche chérie, dit enfin madame Dumont, quitte donc cette solitaire croisée, et viens t’asseoir à côté de moi. Gustave est ou arrêté par l'orage dans quelque maïson, ou bien il est resté dans ses quartiers à Montréal. Lis-moi à haute voix un chapitre ou deux de cet excellent livre, que M. Lapointe m'a prêté hier. Il nous intéressera, nous instruira et nous soulagera toutes deux, ma chère.
La jeune fille obéit instinctivement; mais si la tante trouva à cette lecture aussi peu d’amusement que la nièce, ce fut du temps singulièrement mal employé.
Tout à coup Blanche s'arrêta brusquement.
Son oreille attentive avait saisi le bruit de clochettes lointaines; mais, craignant quelque désappointement, elle reprit sa lecture aussitôt.
Cependant le son des clochettes devenait
nr rar eimnrsntent reset miennes nées
LE MANOIR DE VILLERAI. 11 Gr ne de plus en plus rapproché et de plus en plus joyeux, tintant clairement au milieu d’une atmosphère glacée, et maintenant on ne pouvait plus ni douter, ni hésiter, car elles venaient de s'arrêter devant la porte. En toute hâte Blanche se leva, puis reprit son siège; aux coups répétés du pesant marteau, elle céda à un sentiment naturel d’embarras, et s’échappa de la chambre.
Un instant après la porte de dehors s’ouvrit, et un jeune homme, grand, enveloppé d’un épais capot de peau d'ours, couvert de la tête aux pieds de neige fondue et de glace, entra dans la salle.
L'entrevue entre madame Dumont et Gustave de Montarville fut amicale, affectueuse : et le nouvel arrivé, faisant ses excuses, se dépouilla promptement de son paletot.
— Nous vous aurions peut - être reçu ailleurs, Gustave, dit son hôtesse ; mais ici, dans cette même chambre où vous avez pris congé de votre fiancée et de votre future épouse, et dans laquelle vous vous tes si Souvent assis avec nous autrefois, je veux que vous la revoyiez encore. Dans un instant Blanche sera ici, ajouta-t-elle pour répondre
aux regards inquisiteurs que jetait (Grustave tout autour de lui; mais si vous êtes trop impatient, excusez-moi pour une minute, je vais aller vous la chercher.
Nous espérons que nos lecteurs ne se hàteront pas de juger notre héros comme un fat, si nous leur disons que sa première action, quand il se vit seul, fut de se lever promptement et de s'approcher d’un miroir qui ornaït la cheminée. L'image que réfléchit celui-ci eût suffi pour contenter les plus exigeants.
Sa grande mais noble figure portait l’empreinte de l’énergie et de l’activité, et montrait qu’il était capable de braver courageusement les difficultés et de les surmonter heureusement. Ses cheveux noirs se roulaïient autour d’une belle tête, et tous ses traits étaient aussi irréprochables que ceux de Blanche elle-même. Des dents éclatantes de blancheur et des yeux noirs et brillants complétaient l’ensemble d’une physionomie que plus d’une beauté parisienne aurait trouvée irrésistible.
— Comment me trouvera-t-elle, et comment la trouverai-je? se dit-il à lui-même, en faisant disparaître les derniers restes de
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neige qui étaient demeurés dans sa chevelure. Parole d'honneur, c'est une entrevue diablement embarrassante. Que j'ai hâte qu'elle soit finie; mais, courage, il faut en passer par là.
Il venait à peine de s'asseoir que madame Dumont entra, accompagnée de sa nièce.
Si (Gustave était gêné, sa fiancée ne l'était nullement ; car, à part d’une certaine réserve en donnant la main, réserve qu’il trouva tout à fait admirable, il n’y avait plus la moindre trace de la contrainte guindée de la jeune pensionnaire; de sorte que, peu de temps après son entrée, il se trouva conversant avec une facilité et un sang-froid qui lui paraissaient impossibles un instant auparavant. On peut s’imaginer le nombre et la variété des sujets qu'ils traitèrent. Sa mauvaise fortune qui l'avait tenu au lit au moment où son régiment, le Royal Roussillon, avec d’autres, quittait la France pour le Canada, sous les ordres du vaillant mar.
quis de Montcalm; les succès brillants qui les avaient accompagnés à la prise des forts George, Frontenac et Oswégo: et ses regrets
amers d’avoir manqué d'aussi bonnes occasions d'acquérir la gloire militaire et la renommée si envite par le soldat; puis il parla de son genre de vie en France, des succès et des défaites de collège; et, sujet plus intéressant, de l’état précaire du Canada, balançant entre la crainte du pouvoir envahisseur de l’Angleterre, et l’espoir du puissant secours de la France, espoir que la suite justifia si peu.
Gustave possédait à un degré remarquable cet ardent et généreux amour de la patrie qui convient si bien aux âmes jeunes et braves, et en réponse à quelques remarques de madame Dumont, il reprit avec vivacité et d’un ton animé:
— Oui, chère amie ; lors même que je n’aurais pas eu une belle fiancée qui me rappelait au Canada, je serais venu en toute hâte vers ses forêts et ses neiges, afin de tirer mon épée pour sa défense.
Ici une légère rougeur se répandit sur la joue de sa jeune compagne, et l'éclat de ses yeux prouva encore mieux que ces nobles sentiments avaient trouvé un écho dans sa pature féminine, mais franche, ferme et in-
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trépide. Le patriotisme ne se trouve pas seulement chez le sexe fort, L'homme ose, mais la femme endure, Ses affections, l’amour et la haine, meurent avec elle. Sa patience ne se lasse jamais, ses espérances ne déchoient jamais, son courage ne faillit jamais au moment du danger. Ni le feu ni l’eau ne peuvent arrêter les entreprises de la femme, quand son amour la pousse,
La soirée s’écoula rapidement, et madame Dumont, songeant à la sévérité du temps et à l’état impraticable des chemins, offrit à son jeune visiteur l'hospitalité pour la nuit, hospitalité qui fut aussitôt franchement acceptée,
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Le lendemain matin, le lieutenant de Montarville descendit de bonne heure dans la salle d'entrée, et comme il l'avait espéré, il y trouva Blanche seule. Elle lui donna
franchement la main ; mais quand il voulut l’approcher de ses lèvres avec une grâce courtoise, et une galanterie qui avait plus d’une fois été admirée dans les brillants salons de Paris, tout en accompagnant cet acte de quelque délicate flatterie, elle lui dit avec dignité:
— Vous n'êtes pas à Versailles, ni au faubourg Saint-Germain, M. de Montarville.
Nous, Canadiens, nous avons des goûts plus simples que ceux de la nation galante et spirituelle de laquelle nous descendons, et nous tenons peu à la flatterie. Et puis, une autre chose, reprit-elle vivement avec naïveté, se voyant sur le point d’être interrompue, parce que nous sommes fiancés, il n’est nullement nécessaire que nous prenions l’un envers l’autre des manières exagérées et peu naturelles. Je vous dispense de ces flatteries quotidiennes et de ces compliments banaux, et, de votre part, vous serez aussi généreux et vous nr’accorderez la même liberté.
Le jeune de Montarville, quelque peu dé- | contenancé par ce langage ouvert et inattendu, se contenta de s’incliner en signe d'assentiment, et ajouta:
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— Comme mademoiselle le désirera ; et il s'en alla vers la croisée, tenté de faire préparer sa carriole, et de braver la poudrerie et les montagnes de neige qui, pensait-il intérieurement, sont bien moins froides que ma belle fiancée,
Ce premier désir de Gustave ne se réalisa pas ce jour-là, et il resta encore toute une autre journée l'hôte volontaire du manoir. Blanche de Villerai avait (té trop richement douée par la nature, pour être gagnée ou perdue à la légère; et même dans ses moments de plus grande froideur, elle ne laissait pas que d’exciter l'admiration de son amant. Elle n’était pas, comme les jeunes filles de nos jours se piquent de l'être, très habile en musique vocale ou instrumentale ; mais sa plus grande ressource pour intéresser était dans sa riche intelligence; et Gustave, écoutant sa conversation aisée et brillante, s’étonnait parfois que, dans le cours de quelques années, elle eût pu acquérir une aussi grande variété de connaissances,
C'était le troisième jour après son arrivée au manoir de Villerai, et, tandis que Blanche et lui étaient activement occupés à discuter
un sujet intéressant, madame Dumont s’écria tout à coup:
— Dites-moi donc, (Gustave, n’êtes-vous pas allé voir votre cousine, madame de Choiseul, depuis votre arrivée au Canada ?
Le jeune homme rougit ; et d’un ton fort embarrassé, il répondit négativement, ajoutant qu'il était venu directement de Montréal, et que les chemins étaient réellement si impraticables…
— Îl n’y a pas deux lieues d'ici là, reprit mademoiselle de Villerai, avec un léger sourire; et je crains que madame de Choiseul ne nous reproche de vous avoir retenu.
— Ne craignez rien sur ce point, réponditil; mais, beau temps mauvais temps, je partirai certainement cette après-midi.
La conversation n'avait pas encore repris sa première ardeur, interrompue par la question maladroïte de madame Dumont, quand la servante, Fanchette, entra dans l’appartement pour annoncer que la petite Rose Lauzon désirait parler un instant À mademoiselle.
— Faites-la entrer, répliqua Blanche, tandis que Gustave, maudissant intérieurement
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cette nouvelle interruption, se jeta dans un fauteuil à peu de distance, et prit un livre, en Songeant à ce que devait être cette petite paysanne canadienne.
Rose Lauzon entra, et Gustave, en la voyant, fut rempli d’étonnement et put à peine réprimer à temps l'expression d’admiration qu’il ressentit. Sa surprise était excusable, car la jeune fille qui se tenait devant lui, mise d’un mantelet de calicot à basques noires et de toile du Pays, était aussi jolie que ce qui avait jamais pu frapper son regard, Rose Lauzon n’était ni aussi grande ni aussi blanche que mademoiselle de Villerai : mais Sa peau claire et transparente, à travers laquelle perçait une vive Carnation, et les proportions exquises de sa fine, gracieuse et petite taille, ne laissaient aucune supériorité en attraits à la jeune seigneuresse, Elle possédait la main et le pied délicats qui sont communs chez la femme Canadienne, même dans la basse classe; et ses yeux bruns affectueux, ses longs cils, s’harmonisaient parfaitement avec ses cheveux noirs, si simplement mais si proprement retenus en arrière par la coiffure qu’elle portait. Tout cela en
faisait une parfaite beauté que le négligé rendait encore plus charmante. Dans l’art comme dans la toilette même, la simplicité constitue la beauté. Le goût peut varier un peu suivant les personnes, les circonstances et les dispositions; mais l’exagération est toujours un défaut. Il serait à souhaiter que les dames, jeunes et vieilles, se souvinssent un peu plus de cette vérité. Les bourses des papas seraient moins souvent invoquées, leur humeur serait plus longtemps égale: il faudrait faire moins d’instances pour obtenir, mais aussi elles seraient plus efficaces.
— Oh! quel malheur, pensa de Montarville, qu'une forme extérieure d’une aussi rare beauté ne renferme que l'intelligence ignorante d’une pauvre paysanne.
Et déjà, intérieurement, il pensait que tout le prestige de sa beauté serait dissipé par les accents d’un patois*barbare, dont les bons habitants de Villerai devaient se servir pour exprimer leurs idées et leurs franches opinions. Il fut agréablement désappointé, quand la jeune fille répondit d’une voix douce et musicale, en bon français, à quelques remarques faites par mademaiselle de Villerai.
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Elle était venue pour dire que madame Messier, la sœur du bon curé, qui, devenue veuve, demeurait avec lui et dirigeait l’intérieur de sa maison, était confinée dans sa chambre par un violent rhume, et désirait savoir si mademoiselle de Villerai consentirait à diriger Rose dans la décoration de l’église pour la messe de minuit.
Blanche exprima immédiatement son assentiment, et en même temps mit quelque argent dans la main de la messagère, afin d'acheter les objets nécessaires pour l'occasion. Le jeune de Montarville se leva aussitôt, et, demandant la permission de contribuer pour sa part à une aussi bonne œuvre, remit une pièce d’or à la jeune fille. Surprise, étonnée, elle leva sur lui ses yeux fascinateurs, mais les baissa aussitôt, tandis qu’une vive rougeur colorait sa joue. La profonde admiration peinte sur la figure du jeune lieutenant, ou peut-être la prévision d’une destinée future qui la frappa en ce moment, lui ôta toute contenance et toute fermeté,
jusqu'à ne lui permettre que de prononcer
une timide parole de remerciement et de
s'échapper de la chambre.
— Est-ce que notre beauté villageoïise, comme elle est appelée, ne mérite pas bien ce titre ? demanda Blanche.
— Sans aucun doute; mais elle paraît être une personne tout à fait supérieure. Son langage et son accent sont presque aussi irréprochables que sa jolie et merveilleuse figure.
— Oui, et il y a chez elle un degré de délicatesse qu’on rencontre rarement chez les personnes de sa condition; maïs je puis en partie vous en expliquer la raison. Etant petite fille, elle fut emmenée dans cette maison, pour me servir de compagne dans mes jeux, et elle partagea ainsi les instructions de mademoiselle Rocrai, ma gouvernante.
Quand j’allai au couvent, ma tante Dumont lJ’y envoya aussi pendant trois ans, faveur que M. Lapointe, notre bon curé, avait luimême sollicitée pour elle, car Rose est une de ses grandes favorites. Au bout de ce temps, elle revint chez elle, possédant une éducation infiniment au-dessus de sa position dans le monde.
— Et la crovez-vous plus heureuse pour cela, mademoiselle? demanda de Montarville.
— Je crains bien que non, répondit-elle pensive. Îl y a quelques années, sa mère qui était une femme très douce et très aimable, mourut. Le père se maria de nouveau, et son Second choix fut de nature à lui faire déplorer amèrement chaque jour la perte de sa première épouse. Pauvre petite Rose! sa vie, je le crains, doit Ôtre bien misérable.
Je la prendrais bien volontiers dans la maison, mais elle s’y refuse, soit qu’elle ne veuille pas occuper une position dépendante (car je ne pourrais plus maintenant convenablement m'en faire une compagne), soit qu’elle préfère, par amour filial, demeurer vec son pauvre père, dont elle fait tout le bonheur et toute la consolation.
Madame Dumont entra dans le moment avec une lettre qu’elle voulait faire parvenir à madame de Choiseul.
— Je vous attendrai la semaine prochaine, Gustave, dit-elle. Nous aurons plusieurs de nos amis pour passer les fêtes avec nous, et il faut que vous soyez @es premiers sur la liste. Vous pourrez amener ce jeune Français de votre régiment, dont vous nous avez si souvent parlé, Quoiqu'il soit un peu re-
cherché et affecté, il est étranger en Canada, et de plus il a été très poli pour vous, ce qui constitue deux ;raisons pour que nous lui offrions l’hospitalité.
De Montarville exprimases remerciements; serra la main à madame Dumont et à sa fiancée, qui lui défendaiït en souriant, mais avec fermeté, une plus grande marque extérieure d'affection, et il partit enfin pour la demeure de sa cousine, madame de Choiseul.
— Eh bien! Blanche, comment aimes-tu ton futur mari ? demanda madame Dumont, quelque temps après le départ de Gustave.
— Assez bien, d’après ce que j'ai pu en juger.
— Tant mieux. Il te sera plus facile de me donner une réponse définitive à une question que je crois de mon devoir de régler au plus tôt, à savoir : quand vos noces aurontelles lieu? Le plus tôt, je suppose, sera le mieux pour les deux parties. Tu vas bientôt avoir tes dix-huit ans, sais-tu bien ?
— Je ne l’épouserai pas, chère tante, avant que j’aie appris à l’aimer, répondit Blanche avec calme et détermination.
— Que veux-tu dire, Blanche, en préten-
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dant que tu ne l’aimes pas? N’est-il pas ton fiancé, ton futur mari ?
— L'aimer, tante Dumont ! et la jolie parleuse sourit légèrement ; mais comment?
c’est À peine si je le connais!
— Bien, bien, reprit la vieille dame en eSsuyant les verres de ses lunettes d’une manière agitée cet nerveuse, sa ressource habituelle quand elle était vexée ou troublée. Une jeune fille que moi-même j'ai élevée avec tant de soin, que j'ai si bien instruite de ses devoirs, parler de cette manière! C’est absurde, inconcevable au plus haut degré, c’est tout à fait irritant !
Un sourire à peine sensible se répandit sur la physionomie de la jeune fille en entendant ces reproches un peu singuliers ; mais madame Dumont, trop remplie de son sujet pour s’en apercevoir, continua énergiquement :
— Oui, de mon temps, un parent ou une tante présentait un monsieur à une jeune demoiselle, en lui disant: “ oici, mon enfant, le mari qu'on vous a choisi, et la demoiselle, si elle était modeste et bien élevée, osait peut-être lever les yeux jusqu’à la figure du
jeune homme et murmurait: “C’est bien, je l’accepte, et c'était une affaire finie; tout était dit.
Malgré ses efforts, Blanche ne put s'empêcher de rire un peu.
— ÀAh ! répondit-elle, nous avons beaucoup dégénéré depuis cette époque, ma chère tante. Pourtant je pense que si le regard furtif jeté à la dérobée sur mon cher oncle, feu M. Dumont, vous l'avait montré avec une tournure repoussante ou désagréable, vous auriez peut-être hésité un instant avant de ratifier le contrat.
Madame Dumont, à moitié désarmée, sourit malgré soi. Toutefois, en se levant pour vaquer à ses nombreux devoirs domestiques, elle dit :
— Cela, petite, n'aurait fait aucune diffculté: j'étais trop bien élevée pour avoir un désir ou une volonté propre.
— Est-ce que je l'aime? est-ce que je l’aimerai? reprit doucement la jeune seigneuresse quand elle se trouva seule. La réponse ne vint pas; et reposant la tête sur sa main, elle fut bientôt absorbée dans de profondes méditations.
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Peu de temps après la première visite de de Montarville au manoir, une joyeuse société était réunie au dedans de ses murs hospitaliers: M. de Choiseul, seigneur d’une des paroisses voisines, et son aimable jeune femme; le vicomte Gaston de Noraye, capitaine dans le Roussillon, jeune noble un peu fat, qui était débarqué au Canada avec la persuasion d’être arrivé aux dernières limites de la civilisation, illusion qu'il persistait à entretenir malgré les nombreux démentis reçus chaque jour; mademoiselle de Morny, une des belles à la mode de Montréal, gracieuse mais frèle jeune fille, aux cheveux blonds pâles et aux yeux de ce bleu foncé qu’on rencontrait si rarement alors dans la colonie. Elle était très tranquille, pour ne pas dire insensible, et ne paraissait sortir de ses rêveries et mattacher d'intérêt qu'aux sourires étudiés et au langage affecté de cet élégant Français. Il y avait encore plusieurs autres amis de la maison, des jeunes filles aux yeux noirs et pétillants, de galants cavaliers, mais comme
ceux-là n’entrent aucunement dans le détail de notre récit, il est inutile de les spécifier davantage.
Tout en remplissant son rôle d’hôtesse avec une grâce merveilleuse, une rare habileté, et toujours avec cette fière réserve qui formait un des points les plus saillants de son caractère, Blanche de Villerai, sans le vouloir, remplit plus d’un cœur jeune et ardent d’admiration pour elle-même et d’envie pour de Montarville. Celui-ci paraissait tout à la fois heureux et fier de son sort.
Toujours le premier dans toutes les parties de plaisir, entretenant continuellement l’esprit de gaieté dans la réunion parses franches saillies et ses joyeux rires, il était vraiment la vie de l’assemblée. Si quelquefois un nuage semblait passer sur son front, c'était lorsque le jeune vicomte, de son air insouciant et langoureux, faisait des commentaires sur l’abominable climat, sur les coutumes incompréhensibles du singulier pays dans lequel il était venu. Ordinairement, ces lamentations que la compagnie avait le plaisir d'entendre plusieurs fois par jour, finissaient par une plaisanterie ou un rire universel des
deux côtés; mais il arriva un peu plus tard un événement qui faillit un instant avoir des résultats plus sérieux.
Gustave revenait au manoir sur le crépuscule d’une après-midi de décembre, quand, à la barrière d’une ruelle conduisant derrière la maison, il rencontra tout à coup le vicomte de Noraye. Celui-ci semblait vouloir empêcher la sortie d’une jeune fille, que, malgré les grandes dimensions du manteau et du capuchon qui la couvraïient, de Montarville n’eut pas de peine à reconnaître pour la belle du village, Rose Lauzon.
— Mais je vous dis, ma belle, s’écriait sarcastiquement le vicomte, que vous ne passerez pas avec une précipitation si déraisonnable.
Dites-moi au moins votre nom et le lieu de votre résidence, et alors non seulement je vous laisserai passer, mais même je porterai votre petit panier jusqu’à votre demeure.
La jeune fille semblait dans une extrême détresse et extraordinairement embarrassée ; mais dans son agitation elle paraissait dix fois plus séduisante.
— Je vous en prie, monsieur, murmuraitelle, laissez-moi passer, je n’ai pas de temps à perdre.
— Mais moi, j'en ai, jolie enfant, et, pour vous le prouver, je vais vous retenir ici jusqu’à ce que vous me fassiez connaître votre nom et votre demeure. Non, non, pas si vite, ajouta-t-il en saisissant sa petite main, comme elle s’efforçait de pousser la barrière. Maintenant vous êtes ma prisonnière, et je vais vous garder jusqu'à ce que vous deveniez plus obéissante.
Peu accoutumée à des marques aussi extraordinaires de galanterie, Rose, après un violent effort pour dégager sa main prisonnière, fondit en larmes, quand de Montarville, comme doit le faire un véritable héros, arriva à temps à son secours.
— Vous m'obligeriez, vicomte de Noraye,
en laissant passer cette jeune fille, dit-il avec raideur et un peu d’irritation.
Et pourquoi le ferais-je, mon cher monsieur, avant que je ne m’y sente disposé?
répondit l’autre du ton le plus calme et le plus narguant.
— Simplement parce que mademoiselle de Villerai n’oubliera pas facilement toute insulte faite à une jeune fille qu’elle aime et qu’elle protège d’une manière particulière.